Taillé dans la wax : James Mason, Rhythm of LIfe

Avant d’être mises en valeur par Rush Hour, gros réseau de distribution hollandais dédié principalement aux DJs House, la musique et l’histoire de James Mason ont fait l’objet, dès les années 90 et la vague Acid Jazz, d’un vif intérêt de la part des diggers de Rare Grooves et beatmakers, à l’instar de Madlib, qui repique son unique albumsous trois de ses pseudos.

Depuis, Rhythm Of Life se vend rubis sur l’ongle et fait souvent l’objet d’une présentation auréolée de mystère, notamment au sujet du label à l’origine de cette sortie, Chiaroscuro. En fait, Rhythm Of Life, ainsi que d’autres objets de convoitise de la même trempe comme l’album de Tarika Blue, apparaissent à une période toute particulière du label, qui jouissait à l’époque d’une solide réputation dans le monde du Jazz.

Toutcommenceen64,  lorsque Hank O’Neal, photographe,  fait connaissance du fameux «Squirell». Squirell, dans les années 60, est déjà un vieux de la vieille. Il a connu les grands des années 30, dont le cornettiste incontournable Bix Beiderbecke, et Mezz Mezzrow, qui mentionne ce personnage atypique dans La Rage de Vivre. A l’époque, chef de Hank O’Neal à la CIA, Squirell transmet sa passion du Jazz et son histoire à son « junior». O’Neal se lance dans l’aventure de production et donne naissance à Chiaroscuro, principalement pour honorer des figures admirées par son mentor.  Le lancement du label en grandes pompes en 70 avec un album solo du pianiste Earl Hines est salué dès l’année suivante par un Grammy.

Hank O'Neal. Courtesy of the Milton J. Hinton Photographic Collection

Hank O'Neal. Courtesy of the Milton J. Hinton Photographic Collection

Le catalogue s’étoffe vite, avec des signatures de légendes comme Zoot Sims, Gene Krupa, Bill Evans ou encore Mary Lou Williams. C’est la fondation du studio d’enregistrement associé  au label, DowntownSound, qui va attirer une nouvelle génération de musiciens vers 75. On est en pleine vague Jazz Funk,  et la fusion bat son plein avec des jeunes artistes comme James Mason qui se donnent pour guides,  «  pêle­mêle»,  les Crusaders, Miles Davis, Joe Zawinul, Stevie Wonder, Stanley Clarke et autres « young Lions » ­ sans oublier Roy Ayers.

Loin de l’obscurité dans laquelle on place actuellement Chiaroscuro, ce label a donc bel et bien brillé sur la Grande Pomme. Mais l’orientation Jazz Funk donnée par O’Neal ne colle pas aux grilles de programmation assez rigides des radios : en 77, tantôt trop Jazz, tantôt trop R’n’B, Rhythm of Life ne se vend pas.

En 79, après plusieurs échecs du même genre, Hank O’Neal lâche l’affaire Chiaroscuro pour s’associer avec l’incontournable producteur New Yorkais Johnny Hamond et faire des gros sous. Depuis,  le label est passé entre plusieurs mains et est toujours actif aujourd’hui.  Mais dans l’histoire officielle, si on se targue d’avoir distribué une liste impressionnante de stars du jazz, aucune mention n’est faite des flops, comme le disque de James Mason,  malgré  une incontestable reconnaissance tardive. A croire que le label est un peu complice de la spéculation dont cet album fait l’objet et du ton mystérieux dont on use pour l’évoquer; la carte du super underground, c’est tellement plus sexy...

Il n’empêche que Rhythm of Life est bien une pièce rare. On compte les repress officiels sur les doigts de la main, chez les anglais de Soul Brother Records et l’obscur et improbable SureShotRecords,  ainsi que plus récemment une superbe réédition chez les japonais de Shout ! Productions. Quant à  la copie la plus récente, que je me suis procurée dernièrement,  j’attends d’en avoir plus d’informations : la pochette est proche de la copie Sure Shot, avec un fond plus blanc que celui d’origine, tout en ne retenant que les références de l’original – à l’exception du dernier mystère, ici éludé, de la mention « LUCIFER » présente notamment à l’avant de la version de 77.

James Mason

James Mason

 

J’ai néanmoins eu la chance de comparer ma copie avec le premier pressage, et si c’est un bootleg, il sonne plutôt pas mal, même si la première distribue des aigus plus scintillants.

A propos de James Mason, au rythme des rééditions actuelles, on devrait en savoir un peu plus : il s’est dernièrement prêté au jeu d’une interview pour Rush Hour que j’espère disponible bientôt en intégralité. Cequ’onapourlemoment,  c’est des mentions de crédit et son entourage qui me permettent d’en esquisser un rapide portrait.

Il est noté comme guitariste sur l’album culte du Roy Ayers Ubiquity Lifeline, sorti chez Polydor un peu plus tôt que Rhythm of Life, la même année. Il semble que cette activité soit anecdotique, car son truc c’est plutôt les claviers et les synthétiseurs, d’où cette casquette presque évidente d’arrangeur qu’il portera désormais.

Mise à part la composition du dancefloor­ killer de 83 « The Key»,  par Wuf Ticket (Prelude,  mixé  par François K), le reste des crédits attribués à James Mason semble limité à une période « post­ Rhythm of Life » où il squatte les studios Downtown Sound en tant qu’ingénieur, parfois compositeur ; pourquoi pas simplement pour se faire remarquer dans l’espoir de ressortir un disque – ce qui n’arrivera pas.

 

Les notes touchantes présentes au dos du single « I Want Your Love » sorti dans les années 90 sur le label MightyFineRecords,  puis sur RushHour,  suggèrent une certaine frustration vécue par le compositeur, pour n’avoir pu être reconnu et diffusé à sa juste valeur trente ans plus tôt.

Il y avait pourtant tous les ingrédients d’un succès,  à commencer par une grande liberté donnée au processus de création malgré le petit budget, et un staff au poil : Rhythm oblige, on commence avec deux batteurs : Dwayne Perdue, pour deux pistes, mais surtout le futur mastodonte des charts Michael « Narada » Walden, qui s’était déjà fait remarquer à l’époque en remplaçant Billy Cobham dans le Mahavishnu Orchestra, qui a trainé un peuchez Weather Report, et que Mason a rencontré quand il était en tournée avec RoyAyers.

Parmi les musiciens du vibraphoniste star, James Mason trouve comme complices Justo Almario,  saxophoniste à la carrière touffue qu’on retrouve à la composition sur les albums des artistes Uno Melodic, avec Roy Ayers. Philip Woo, qu’on entend au piano sur deux pistes de l’album, faisait lui aussi partie du staff de l’album Lifeline, où il occupait le même poste à quelques interrupteurs près.

A la basse, un copain rencontré sur un gig informel, Gene Torres, toujours actif aujourd’hui à New York en tant que membre du groupe Nuq­Leus. Clarice Taylor vit ici un moment d’exposition privilégié dans sa carrière en étant « lead vocalist ». On la retrouvera chanteuse auprès des groupes Defunkt, Acom (où joue notamment Marcus Miller), ou de Jon Hassel, au cours des années 80.

Quant à Mbewe Ninoska Escobar, seconde chanteuse, je la soupçonne d’être la chérie de Mason. Non qu’elle n’ait une très belle voix, mais j’ai des doutes sur la casquette d’auteur. Notée co­auteur de la totalité du disque (même de la chanson qui lui est dédiée), je n’ai trouvé aucune autre composition de sa part. Ça sent l’amour, et j’espère que l’oubli pendant quinze ans de cet albuma préservé une jolie histoire des dangers du succès et de ce penchant pour la frime qui transpire déjà en couleur autour du corps de James Mason lorsqu’il pose fièrement, souriant, les bras croisés dans un air de défi, sur la pochette de l’album.

Et n’oublions pas Mustafa Ahmed, qui m’est personnellement bien plus familier que le reste du staff pour avoir été le grand ami et compagnon de route d’Arthur Russell dès 1977,  et jusqu’à  la mort du compositeur en 1992.  Percussionniste, puis, au contact de Russel, boîte-­à­-rhytmiste,  Mustafa Ahmed tourne encore en ce moment. A lui de lancer « Free », l’une des grosses perles dansantes de ce disque, imparable à toute heure.

Martin Roquette

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