Luigi Grasso, un italien à Paris

Portraits - par Florent Servia - 22 janvier 2017

© Margot Vonthron

© Margot Vonthron

La matinée était ensoleillée, c’était en août, dans les jardins du Palais-Royal. Luigi Grasso m’y avait donné rendez-vous. Jamais je ne m’étais assis dans ce havre de paix. Le saxophoniste italien en profite chaque semaine, installé sur un banc ou à la terrasse du café Kitsuné, avec un livre ou du travail. « J’aime bien m’y promener, quand tu travailles, que t’es beaucoup assis. Ça fait du bien…» Il vit à quelque encablures, avec sa femme, dans un appartement qui a récemment accueilli un nouvel arrivant, leur premier enfant. Au nom de Luigi Grasso, les plus assidus aux jazz clubs parisiens répondent bop. À ce résumé trop rapide et cloisonnant s’ajoute le goût et l’équanimité chez ce jeune homme d’une compagnie des plus agréable.

Le parisien d’adoption a la discussion facile, intelligente. Il vogue aisément de la littérature à l’éducation, de la politique à la musique classique, raconte être chez lui à Paris où il est arrivé en 2010, après avoir vécu à New-York avec Barry Harris pour mentor. Toujours soulagé d’y retrouver ses habitudes après les tournées. « Je suis plus à la maison en Europe qu’ailleurs ». « Je crois beaucoup en la culture du peuple, le social ! Quand tu voyages beaucoup, tu te sens citoyen du monde. Mais je préfère l’Europe pour ses valeurs, pour les relations entre les gens. Les États-Unis [ où vit son frère, le guitariste Pasquale Grasso] c’est génial pour la musique. Mais en ce moment, ils vivent une époque très particulière. J’espère que Trump ne va pas passer, sinon sinon je ne vais pas y aller pendant longtemps. ». Too bad. 

Luigi voit le salut dans la rééducation. Celle qui changera notre rapport à l’autre. « Le seul moyen de se sortir de tout ça est d’éduquer les gens, de les intégrer, mais pas comme on le fait. L’éducation apporte un sens civique et social différent. » L’éducation pour ne pas réduire l’identité d’une personne à un unique attribut. Pour lui, le bop. Il rit de cette réputation. Son italianisme ressort dans l’accent de son « nannn » souriant. Drôle. Pas vexé pour un sous, il balaye ce jugement hâtif d’une remarque claire. « Souvent il y a eu cette comparaison avec Charlie Parker, parce que je joue de l’alto évidemment. Et quand je joue du ténor, c’est Sonny Rollins. Toujours les mêmes ». Des jugements posés par paresse ou facilité selon lui. « On met vite les gens dans un cadre pour ne pas se sentir mal à l’aise. Évidemment, c’est une des choses qui m’a le plus formé dans le jazz, et c’est sûrement ce qui est le plus formateur dans cette musique ». C’est le prof qui parle. Dans les conservatoires du 9ème et du 1er, il peut transmettre ce que son enfance lui a déjà présenté comme une évidence. 

« Mais l’éducation musicale que j’ai eu part du moyen-âge, avec les chants grégoriens, et arrive à la musique d’aujourd’hui. Il y a plein de nuances, et c’est ça que les gens loupent, parce qu’ils ne prennent pas le temps de regarder. Je vis avec ça depuis mes dix ans » À ses cinq, il avait déjà décidé que ce serait l’alto. Avec son frère Pasquale, guitariste qui a préféré New-York à Paris comme terre de jazz, ils piochaient parmi plus de 1000 cds amassés par leurs parents et jouaient par dessus. De Mozart au Duke. À 8 ans, le futur saxophoniste rêvait déjà de « connaître tous ces disques ». C’est chose faite, après les avoir tous joués et avoir maintenu cette richesse de goûts.  « Lier une musique à une époque, ça veut dire ne pas prévoir la possibilité que l’art soit infini. Ce n’est pas aujourd’hui qui compte, c’est la puissance du geste, sa valeur ». Il concède malgré tout l’influence majeure de Charlie Parker tout en précisant avoir plus écouté du saxophone tenor. « Tout le monde vient de quelqu’un ». Monk, Tatum… Il avoue. Coltrane, aussi. « Évidemment, j’ai eu ma période… À 13 ans, j’ai enregistré A Love Supreme sur un album, avec mon frère. C’était marrant de voir le voir avec sa guitare trop grande pour lui ! » 

Luigi Grasso assume sa musique, ne comprend pas « la peur que les gens ont de dire « je suis musicien de jazz » aujourd’hui. Quand j’étais adolescent, cela me blessait, parce que souvent les gens le disaient de façon dépréciative, « Il joue du bop », comme pour dire que c’est vieux et inutile ». Pour être plus juste, il faudrait également rappeler l’adoration qu’il porte aux grands ensembles, aux big bands ou orchestres symphoniques. « Il y a forcément beaucoup plus de couleurs, donc plus de ménage à faire. Quand les instruments jouent ensemble, ils ont un équilibre et c’est à nous d’en décider les contours». Pour satisfaire cette passion, il écrit beaucoup. « Avec le temps, ça me fait presque 1000 pages de partition pour l’orchestre. Il y a plus de 40 morceaux arrangés, qui sont des compos, et l’autre partie ce sont des arrangements sur des pièces. Par exemple le « Fontainebleau » de Tadd Dameron. Tout ça ça a été fait durant les voyages, durant les temps d’attente. D’où le nom Greenwhich Session ! ». Greenwich Session, sa résidence mensuelle au Sunset-Sunside depuis le mois de septembre. Sûrement la meilleure façon d’aller saisir toutes les influences qui nourrissent son écriture pour big band : Tadd Dameron, oui, mais aussi Count Basie -  « il est celui qui m’a fait le plus vibrer. » - Bill Strayhorn - « je l’adore » - ou la musique pour opéra ou orchestre symphonique - « j’ai beaucoup étudié la musique classique, le contrepoint, l’harmonie… ». Depuis deux ans, il est aussi le directeur de l’orchestre de China Moses, c’est-à-dire là où on ne l’attendait pas. 

Concert : Au Sunside le 2 Mars avec trois invités venus de New York : Pasquale Grasso, Keith Balla & Ari Roland.


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