Au Cameroun, lors d'une tournée de Bibi Tanga & The Selenites. 

Au Cameroun, lors d'une tournée de Bibi Tanga & The Selenites. 

« En 2000, j’ai eu envie de changer de métier. J’ai alors créé un magasin de disque avec Arnaud [Boubet] de Paris Jazz Corner. Parisjazzcorner.com a été une extension de son magasin. J’y ai bossé pendant 5 ans. Arnaud s’occupait de la boutique et moi du site. À coté de ça j’ai lancé le label Ismaa ». On ne prend pas toujours de bonnes décisions, mais 16 ans plus tard, il est aisé de voir dans les conséquences aux désirs d’Antoine Rajon une forme d’intérêt publique. Sa nouvelle vie, le mélomane a choisi de l’entreprendre avec la liberté du « je fais ce qu’il me plaît », devise à laquelle s’est greffé le succès. Portrait d’un homme de goût. 

 

L’air de rien, lorsque l’on tente de retracer l’engouement pour les musiques caribéennes en France, les spécialistes le citent presque invariablement. Est-il le tout premier à les avoir « popularisé » dans la petite sphère des collectionneurs et grands amateurs de vinyls ? De ringard à prisé, le funk antillais aux mille influences rencontre depuis les années 2000 un succès dont la paternité semble devoir être actée. Une nécessité à prendre avec des pincettes tant les professionnels de la musique ont tendance à la transformer en défaut, habités par la fierté de l’explorateur arrivé le premier sur un territoire inconnu. Un pêché de gourmandise pardonné par le dévouement et l’envie de partager qui habite ces acteurs passionnés. « Des prises de risques, une certaine envie et la volonté de promouvoir des musiques peu diffusées », ainsi Antoine Rajon résume-t-il les raisons de ses succès. Manquent la fidélité et la ténacité, deux caractéristiques intrinsèques à des réussites construites sur la durée. 

 

Anthony Joseph, en est la toute première preuve. L’anglo-trinadadien, poète et professeur de littérature à Londres, il l’a repéré sur Myspace (toute une époque !) avant d’écumer les routes à ses côtés pendant 8 ans. Bibi Tanga ? « 5-6 ans » ; Kouyaté/Neerman ? « 3 ans » ; Vaudou Game ? « C’est parti pour encore quelques années ! ». De longues relations avec des artistes desquels on tirera un point commun éclairant : tous ont été soutenus par l’éclectique Radio Nova au slogan accrocheur : le Grand mix. Anthony Joseph et Bibi Tanga avant qu’il ne les découvre ? Inconnus. Vaudou Game, le groupe de Peter Solo ? À ses tous débuts, à la recherche d’un tourneur. 

Rufus Harley, sonneur de cornemuse jazz, et son crew, avec Antoine Rajon au fond.

Rufus Harley, sonneur de cornemuse jazz, et son crew, avec Antoine Rajon au fond.

À la chance de tomber au bon moment s’ajoutent « une volonté, une intuition, une vision, quelque chose que tu veux défendre… », rationalise-t-il. Des capacités qu’il a développé comme tous les frénétiques du genre :  « J’ai été un maboule de jazz pendant des années. Pendant 10-15 ans j’ai écouté des disques par dizaines et par centaines. Surtout à partir du moment où j’ai monté un magasin. Toute la journée j’écoutais des disques pour les mettre en vente. J’avais une expertise sur la qualité d’un disque, son son, sa production… ». Ne devient pas précurseur qui le veut. Car si la direction artistique s’improvise, elle n’est que l’aboutissement de centaines d’heures passées à pousser toujours plus loin les limites de ses connaissances, et de sa curiosité. Quand il a publié Creole Love Calls au début des années 2000, « personne ne s’intéressait aux musiques créoles françaises, antillaises ou des caraïbes. Mais la compilation a bien marché ». De la même manière, feu Jef Gilson, est passé par le filtre Rajon. Au coffret Malagasy jazz sorti par l’exquis label anglais Jazzman records en 2014 fait écho, Zao : Jef Gilson & Malagasy, une réédition, sous forme de compilation, de morceaux produits par le pianiste français à Madagascar. La révélation de ce travail, moins exhaustif que celui de Jazzman, éclaire un peu plus son statut de tête chercheuse - aimantée - sujette à des rencontres décisives et pas si incongrues. 

 

Fou de « jazz afro-centriste, spirituel et, très souvent, post-coltranien », Antoine Rajon rencontre à la boutique de Paris Jazz Corner Byard Lancaster et Rufus Harley, deux phénomènes de Philadelphie. Le premier, saxophoniste quasi sédentaire de Philadelphie où il joua dans le métro et sur les trottoirs aussi bien qu’il accompagna McCoy Tyner et autres sommités locales, voyageant tout de même en Europe, prônant un jazz spirituel, et donc universel, signature de la Great Black Music. Le second, Rufus Harley, saxophoniste converti en sonneur de cornemuse jazz, a joué ponctuellement avec Sonny Rollins, Herbie Mann, The Roots (!) ou, plus étonnament, Georges Arvanitas, pianiste français tombé dans l’oubli des ingrats. En 2005, Antoine Rajon organise avec Joseph Ghosn - ancienne figure des Inrocks, rédac chef de Grazia, et auteur d'un livre sur Sun Ra - son premier concert, à la Fondation Cartier, une création entre Four Tet et Steeve Reid, batteur culte du free jazz des années 70 redécouvert par Gilles Peterson. Il part ensuite enregistrer Lancaster et Harley sur place, à Philadelphie.  Premier voyage notable, avant de nombreuses odyssées africaines aux côtés de ses multiples protégés (Kouyaté/Neerman, Bibi Tanga & The Selenites…). 

 

Antoine Rajon et Franck Descollonges, les maitres à penser du label Heavenly-Sweetness lors de leur émission sur la web radio, Le Mellotron. 

Antoine Rajon et Franck Descollonges, les maitres à penser du label Heavenly-Sweetness lors de leur émission sur la web radio, Le Mellotron. 

Dans l’Est des États-Unis Antoine Rajon a posé les prémisses d’une esthétique qui fera l’image de marque des débuts de Heavenly Sweetness, son deuxième label : « Mon parti pris d’improvisation consistait à travailler sur un scénario qui allait se dérouler et par volonté esthétique et philosophique nous prendrions que la première prise, ou la deuxième, en gardant les aspérités ». Pendant quelques années, il y a fait ce qu’il sait mieux faire : rééditer quelques perles oubliées (le pianiste américain Raphaël ; un groupe de fusion belge, Solic Locus…) et défendre des artistes prometteurs. Un attachement important aux choix esthétiques faits qu’ils l’ont finalement à quitter le label, laissé à son acolyte, Franck Descollonges. Il ne se retrouvait plus dans certaines des nouvelles orientations artistiques défendues. Heavenly Sweetness avait grandi et continuait à se développer, sans qu’il ne s’y retrouve forcément. Exit le label, exit Paris. 

 

À Lyon, Antoine Rajon croise la route du tout nouveau-né Vaudou Game, par hasard, après avoir « lancé ses antennes » auprès de son réseau lyonnais, à la recherche d’un nouveau poulain. Ce sera le guitariste togolais et son nouveau groupe, une décision qui l’amène aujourd’hui à booker plus, et à des échelles qu’il n’avait certainement jamais connues. Juste mérite. Les années d’acharnement ont payé sans qu’il ne sorte de sa ligne de conduite : « Tous les gens avec qui j’ai travaillé portaient quelque chose par-delà la musique. J’ai besoin qu’il y ait une cause derrière ». La défense de la culture Vaudou en toile de fond, dans ce cas. Mais pendant que Vaudou Game conquiert les scènes de France et d’ailleurs, avec Nyami Nyami records, petit label dédié aux musicales d’Afrique Australe, qu’il a fondé à Lyon en complicité avec son ami Charles Houdart, lui cultive ses à-côtés de chercheur inspiré en rééditant sur la wax des vynils des musiques traditionnelles ou des collaborations plus actuelles, à l’image de la rencontre programmée entre Gary Gritness, producteur français electro-funk français et Jacob Mafuleni, maître zimbabwéen du mbira, dit « piano à touches », l’un de ses instruments fétiches.

Florent Servia

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