Stephan Oliva, Lui et les autres

Portrait - par Florent Servia - 24 août 2016

©Margot Vonthron

©Margot Vonthron

Le timbre de sa voix surprend au premier abord l’auditeur coutumier de son œuvre tirant vers une beauté grave. Il suffit d’un rien à l’imagination pour se construire un monde bien à elle. Mes heures d’écoutes accumulées des albums de Stephan Oliva avaient rangé sa voix du côté des premières octaves du piano sur lequel il excelle. Une voix grave, imposante enveloppant un caractère tranquille, mystérieux. Bullshit. Imagination trompeuse, aussi cliché que racoleuse. Le calme est bien de mise chez Stephan Oliva, la voix, elle, est plutôt fluette. De près on lui donnerait un air de Didier Deschamps, avec les belles dents en plus et l’agilité des mains plutôt que des pieds. Stephan Oliva, artiste consacré, pianiste inspiré désireux de parler de son art. Au petit matin, dans un café des Lilas, il nous a expliqué avec affabilité que ce « n’est pas de [sa] faute si sa musique n’est pas à se taper de rire par terre et a toujours un côté un peu dramatique » et qu’il « enregistre beaucoup plus de ballades qu’il n’en joue dans la vraie vie ». Tant mieux, nous l’aimons ainsi. À l’entendre, à le lire ou à discuter avec lui, on ne peut manquer de mettre l’imagination au cœur de l’édifice. Que le point de départ soit le cinéma (dans ses albums autour du film noir, de la Nouvelle Vague ou dans les musiques qu'il a composé pour les films de Jacques Maillot), la littérature (Paul Auster) ou les musiciens (Gershwin, Lennie Tristano), Stephan Oliva excelle dans une réécriture totale et personnelle de ce qui l’inspire chez les autres : « Si on ne se focalisait que sur ce qu’on fait, on s’ennuierait. »

Ce besoin de créer, il l’a toujours eu, semble dire la « biographie » qui prend forme au fil de ses anecdotes. Quand il abandonne le piano, déçu par une professeure persuadée que les compositions qu’il lui ramenait du haut de ses 11 ans étaient pompées, c’est vers le dessin qu’il se tourne et se défoule. La vie l’aura rassis devant 88 touches moins binaires, celles chatoyantes du jazz et de ses libertés. Celui qui se rêvait compositeur en écoutant la radio, retrouve le chemin de ses désirs. Après des études de piano classique, le jazz lui permet de trouver un lien entre « ce qui est écrit, ce qui s’improvise et ce que l’on crée soi-même ». Le premier jazzman qu’il a vu sur scène se nomme Bill Evans. Au premier rang de ce concert en trio à Montréal, Stephan Oliva avait eu l’impression de ne pas « voir un grand un interprète de Chopin, mais Chopin lui-même », « Il y avait un lien direct entre la musique qui sortait et le musicien qui la créait, dit-il, j’ai trouvé ce lien très fort ». On pourrait presque voir dans l’œuvre de Stephan Oliva une synthèse des deux. Interprète dégagé des frontières à la création que sont les partitions trop respectées, portraitiste aux traits libérés.

1959 : Naissance à Montmorency 

1992 : Remise du django d'artiste espoir de l'année par l'Académie du Jazz

1993 : Clair Obscur, Pan Music

1996 : Jade Visions, Owl Records

1999 : Tristano, Emouvance

2002 : Sept Variations sur Lennie Tristano, Sketch Records 

2006 : Miroirs, Minium

2007 : Ghosts of Bernard Herrmann, Illusions 

2011 : Film Noir Piano Solo, Illusions 

2011 : After Noir - Piano Gone, Sansbruits 

2013 : Vague-ment Godard, Illusions 

2016 : Gershwin, Vision Fugitive 

2016 : Correspondances, Abalone productions

Ses deux derniers projets en date, à paraître à la rentrée, en sont une énième illustration. La plus forte avec le clarinettiste Jean-Marc Foltz pour un hommage à Gershwin, dans lequel on entend, chose rare, le piano habituellement si grave de Stephan Oliva sourire. À cette remarque il justifie une raison de plus de s’intéresser à la musique d’autrui : apporter de la variété dans son jeu. Mais aussi la faire briller par d’autres reflets. « Quand on s’attaque à Gershwin, on ne pense pas quelque chose de plus neutre comme peut l’être un standard. On a voulu mettre en évidence que la musique de Gershwin fonctionne dans n’importe quelle situation, même quand on la met à nu ! Et ça ce n’est pas donné à tous les compositeurs ! ». La musique, il le précise tout de même, « se doit de fonctionner toute seule » sans que l’auditeur ait besoin de comprendre qu’elle est un hommage à qui que ce soit.

Dans Correspondances, son autre album à paraître, Stephan Oliva multiplie encore les hommages, avec François Raulin cette fois. Mais les morceaux sont très écrits, principalement composés et arrangés par les deux pianistes. Une « musique plus complexe, qui ne laisse pas passer les clash harmoniques ou rythmiques » simplifée par la connaissance de l’autre, puisque François Raulin et lui s’étaient déjà aventurés ensemble dans l’exercice du duo de piano. Quand ils ne reprennent pas des compositions de Stravinsky, Bix Beiderbecke, Linda Sharrock ou Martial Solal, qui leur a écrit après écoute, ce sont des « Lettres à » Emma Bovary, Randy Weston, le défunt Jean-Jacques Avenel ou une « conversation sur Dutileux ». Du Stephan Oliva dans le texte, lui et les autres, lui par les autres, lui qui affirme avoir « tout de suite cherché à créer une musique comme aucune autre ». Le lendemain du concert de Bill Evans, Dizzy Gillespie l’avait regardé, lors d’un de ses solos aux joues gonflées, avant que Count Basie ne l’eut achevé de tirer un premier enseignement deux jours plus tard : « j’avais compris que le jazz change en fonction des personnalités ». C’est ainsi qu’il a exploré cette musique, en se rendant à des concerts de jazz sans connaître les musiciens, sans avoir besoin de nom pour se convaincre dans un premier temps. Par amour pour la richesse qui fait le jazz. Une démarche dont il déplore la rareté en ces temps de star-system. Des noms Stephan Oliva en porte une ribambelle, les traînant comme un espagnol de confession chrétienne, mais c’est bien le premier que l’on retient, le sien. Il a exploré l'art du trio, excellé dans le duo et brillé en solo et dit que l'inspiration cherchée chez les autres n'est rien de plus que de « donner le flambeau en prenant quelque chose et en le portant ailleurs », sans réaliser que l’on regarde aussi celui qui le porte. 


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