Il cite volontiers Stuart Hall, Paul Gilroy, Edouard Glissant ou Frantz Fanon. Arnaud Simetière travaille la musique au corps avec l’intellectualité d’un homme dévoué au savoir. Entre les citations et les photos de voyages, celui qui se fait appeler Switch "Groov" Experience ausculte les musiques noires sous tous leurs plis, de par et d’autre de l’Atlantique. À Paris, on le connaît d’abord plutôt pour son côté fête, à travers les soirées Jazz Attitudes qu’il co-organisait à la Java avec Dj Psycut. Un héritage « du mouvement jazz-dance anglais avec les Sunday Afternoon at Dingwalls de Gilles Peterson et Patrick Forge Manu ou des soirées parisiennes oà Manu Boubli (Superfly Records) alliait acid Jazz et rare groove dans les années 90 », explique l’intéressé, ajoutant qu’avec Psycut et Koko, il proposait une « soirée clubbing avec, pour fil conducteur, le jazz sous toutes ses variantes. De son temps, un bon paquet de trentenaires ont foulé le sol de La Java durant les Jazz Attitude parties, « 300/500 personnes à chaque fois », d’après Switch "Groov" Exp. Avant cela, il avait expérimenté cette célébration festive du jazz dancefloor à travers ses soirées Jazzistic, une résidence longue de 3 ans à La Karambole.

Après des années de fêtes et de rencontres, il s'éloigne du projet en 2013 pour se concentrer sur la création et la production par l’intermédiaire d’un projet au nom poétique : Musiqueaupoing?, une démarche à long terme croisant création musicale et arts numériques vouée à proposer une collection de créations audiovisuelles à partir de 8 villes autour de l'Atlantique. « Un projet artistique en tant que tel », précise-t-il, qui interroge les liens entre musique, ville et culture populaire. Parce que ses voyages ne sont pas ceux d’un simple dj excité à l'idée de découvrir la perle dans les bacs atypiques de disquaires étrangers. Nul selfies mais des photos témoins d'une ville à un moment donné. Là pour partager à l'avenir ce dont il se sera imprégné, le dj enregistre aussi les sons des villes qu’il arpente avec l’œil de l'ancien étudiant en géographie et professionnel du développement social urbain. Aussi, c’est avec le concept de « territoire musical » en tête qu’il s’est rendu à Cotonou, la capitale du Bénin, afin de poser les premiers jalons d’un projet voué à durer plus d’une décennie. Cotonouenmusique inaugure en effet le vaste programme Musiqueaupoing? grâce auquel "Switch Groov" Exp. compte explorer quelques villes majeures de l’histoire des musiques noires : Cotonou, Détroit, La Nouvelle-Orléans, Fort-de-France, Accra, Cape Town, Manchester et Paris. Aujourd'hui exilé à Clermont-Ferrand, où il anime l'émission Open Sky sur Radio Campus, Arnaud Simetière dit vouloir « mettre en scène et en musique le jeu de l’ancrage et de la déterritorialisation », partant, qu«’une musique est singulière parce que produite dans un territoire particulier alors qu’elle échappe par là même à ce territoire dont elle émane, prise dans des influences multiples ». Sous la réflexion du clermontois, l’indéfectible influence de l’intellectuel britannique Paul Gilroy, chantre de l’Atlantique Noire, pour qui, dans les années 90, la musique était encore un « espèce de navire qui circulait dans des communautés noires en traînant du symbole », raconte Switch "Groov" Exp. soucieux de réinscrire cette démarche dans le présent et de « proposer, par la création musicale, visuelle et numérique, une nouvelle interprétation de la géographie de l’Atlantique noir

Des questions abordées depuis sa position de « blanc français », dont il est conscient, qui fait peu de cas, dans son objectif, des carcans de l’histoire, préférant se concentrer « sur le devenir de ces société urbaines à travers une démarche artistique qui se fait en miroir avec les héritages et en pleine conscience de notre temps post-colonial. Avec le Music is the weapon de Fela Kuti comme référence, le projet Musiqueaupoing?  le « pousse à la recherche de ce qu'est le politique dans la musique », un « besoin à travers la musique de créer une place au monde » qu'il explicite, au détour d'une phrase, en donnant l'exemple du maloya. Une fièvre pour le collectif qu’il semble avoir développé à travers ses activités de dj, face à des individus unis en une foule, par la transe, c'est-à-dire par « quelque chose qui n'est pas « idéologique » mais justement beaucoup plus sensoriel, direct, de l’ordre de l’immatériel ».  Un rapport qui ne se pense pas mais qui se vit. Mais quand on souligne son penchant important pour le concept, le dj cherche son sauveur en Brassens - « [il] ne voulait pas prendre son public pour des cons et essayait avec son verbe d’offrir des choses intéressantes » - et revient immédiatement à une appréhension territoriale de son objet - comme une manière de l’ancrer dans la réalité - en définissant la culture « comme un champ de bataille politique, de luttes que les afro-américains ou les antillais connaissent bien, de par leur position minoritaire ». 

Concrètement, le dj est bel et bien animé par l’envie de transmettre, de réfléchir et discuter ensemble devant l’épaisseur conceptuelle que génèrent ces musiques chargées d’histoire. C’est pourquoi, toute la matière qu’il a récolté lors de son voyage à Cotonou met du temps à se décanter. Plus de deux ans et demi de projet réunis dans musiqueaupoing.com, un site en forme de cartographie interactive où l'océan Atlantique est placé au centre et où l’on peut découvrir, en sons et en images, la musique née de son trip à Cotonou. Le mélange de nappes électroniques, oscillant entre beats tantôt « deep jazz » tantôt « afro psyché », et les bruits de la ville enregistrés sur place se superpose aux photos agrémentées de graphismes géométriques fluo animés. De ce site internet se dédoublent deux autres manièrent de connaître le projet : par l’écoute d’un album ou par les photos, qui feront l'objet d'une seconde exposition à Clermont-Ferrand en septembre prochain. En attendant de transformer ce one shot en l’épopée prévue, Switch "Groov" Exp. multiplie les lives Cotonouenmusique (Paris, Marseille, Clermont-Ferrand), publie une série de mix sur Détroit - The Soul Factory, The Jazz Thing - et d’autres à venir - sur son label Bab Musique, mixe et s’est occupé d’une journée d’étude - avec table ronde entre universitaires, exposition photo et concert -  sur la série TREME à la Dynamo en juin dernier, une réflexion qui devrait le projeter directement vers la prochaine étape de l’aventure Musiqueaupoing? : La Martinique et la Nouvelle Orléans, cette « île antillaise échouée au sud des États-Unis », où il pourra interroger par l'expérience le concept de créolité. L’œuvre, si ambitieuse, demandera sans aucun doute une exposition globale, photographique, numérique et interactive, quand l’homme aura fait le tour de ses stops. Rendez-vous en 2026. 

 

 

 

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out