Après la sortie à l'automne dernier de son magnifique album, Suite For Battling Siki, nous avions tenu à interroger le contrebassiste italien installé à Paris pour lever quelques doutes existentiels : pourquoi tant de jazzmen aiment-ils autant la boxe? Comment fait-on pour raconter des histoires en musique? Qui êtes-vous, Mauro Gargano? Plus d'une heure d'entretien qui n'a jamais suffi à épuiser la générosité loquace d'un musicien qui n'a pas fini de nous séduire!

© Margot Vonthron

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Le voilà, habité. Habité d'un siècle et plus d'histoires, d'un homme et de ses musiques, de jabs et d'uppercuts. Il ne dialogue presque pas, Mauro Gargano, il a trop à raconter. Habité, au détour d'une question à laquelle il ne répond pas, se lève et s'agenouille à la façon des lutteurs sénégalais : « Peter Benson l'avait analysé dans son livre, en montrant que la posture dans laquelle Siki commençait ses combats était identique à celle des combattants de lutte sénégalaise. » L'air aussi bien sérieux qu'exalté, Mauro fait une pause. Il pondère. Brasserie Barbès, au plus fort de la tempête gentrifiante de Paris, se déroule une étrange séance de médium, qui ressuscite l'esprit d'un guerrier oublié, d'une époque qui somnole encore sur notre temps, des musiques qui agglomèrent tous ces continents de temps et d'espaces envolés.

Un dialogue imaginaire et actuel, pas une histoire racontée comme on en entend souvent.
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« La première fois que je suis tombé sur Battling Siki, c'était dans la salle de boxe. Dans le vestiaire, quelqu'un l'a nommé. » Boxeur amateur de son état, contrebassiste professionnel, Mauro Gargano se passionne pour l'histoire du combattant franco-sénégalais des années vingt, qu'il « garde dans un coin de sa tête » depuis ce jour de 2011 dans le vestiaire. Mais le hasard fait bien les choses, surtout lorsqu'on est à la fois boxeur et jazzman. Et italien : « peu après, j'ai été appelé par le directeur du festival de Bari, ma ville natale, qui dédiait cette année-là l'ensemble du festival à Miles. Un programme incroyable ! Ron Carter faisait un trio, Paolo Fresu, Marcus Miller, Tomasz Stanko... » Télescopage comme seul le jazz sait sans doute en produire : Miles, Siki, la boxe, les Pouilles, Paris, le Sénégal, Jack Johnson à la française...

L'hommage de Miles au premier champion du monde noir de la boxe s'insérait dans le relatif militantisme du prince des ténèbres pour la cause noire, dans une époque d'effervescence américaine aux antipodes de la situation d'un contrebassiste italien de jazz installé à Paris en 2016. Gargano galère à lancer cette histoire lourde et polymorphe qui l'habite, indéniable : « J'ai eu beaucoup de mal à me lancer, je ne savais pas par où commencer et rien n'était naturel. » Le naturel... On a envie de poser l'éternelle question du narratif en musique : comment raconter avec des sons ? Comment t'as fait, Mauro ? « J'ai commencé à griffonner, à écrire deux trois choses, tout en écoutant la musique des années vingt qui passait dans les cabarets parisiens, et j'imaginais que Siki, qui aimait bien sortir, l'avait peut-être entendue. »

© Margot Vonthron

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Dès les premières fondations posées, Siki s'incarne sous la plume de Gargano comme récit théâtral et musical. Les deux à la fois. « J'ai commencé à donner une voix à Siki, en partant de toutes les anecdotes qu'on possède sur sa relation avec Carpentier. Il m'a semblé intéressant de faire parler l'entraîneur de Siki, sur un ton provocateur. Un dialogue imaginaire et actuel, pas une histoire racontée comme on en entend souvent. » Comme on en entend souvent, ouais... Mauro déroule le récit de Siki en même temps que celui de la gestation d'un projet qu'on découvre plus véritablement pour ce qu'il est, outre cette facture presque classique entre bebop contemporain et cosmopolitisme habile : une histoire en musique. Une nécessité artistique. Une obsession qui fait dériver toujours le contrebassiste apulien vers l'intimité psychique du combattant sénégalais. « Il paraît que le camp Carpentier avait demandé à celui de Battling Siki de le convaincre de se coucher. Il paraît que Siki n'a jamais répondu, vraiment donné son accord. Je pense qu'il a décidé dans le match […], il était tourmenté. »

Je trouvais étrange que ce personnage, une sorte de modèle des sociétés à venir, soit aussi méconnu ici.

L'histoire du combat de boxe impose à Mauro Gargano l'écriture d'une musique et d'un dialogue qui dépasse rapidement les frontières du jazz et de la boxe. Faire parler Siki en monologue intérieur, c'est aborder nécessairement « beaucoup de thèmes autant sociaux que politiques. » Et la colonisation ? « Voilà. La vie de Battling Siki était caractérisée par le racisme, malgré le fait qu'il ait été l'un des sportifs les plus incroyables de l'époque. C'était un honneur pour la France ! » L'enthousiasme touche-à-tout, Mauro raconte, décrit l'entrelacement de sa propre musique avec une histoire qui ne fait pas que l'habiter, mais habite notre présent sonore et politique. Pourquoi Siki ? Pour évoquer le contexte actuel ? « Si. A l'époque il y avait Sarkozy, les gens commençaient à se regarder... J'étais en France depuis dix-huit ans, et je trouvais étrange que ce personnage, une sorte de modèle des sociétés à venir, soit aussi méconnu ici. » La suite de Mauro Gargano est grosse de la profondeur qui habite son auteur autant que des histoires qu'il met en scène et en musique ; grosse de tant de réalités diverses que chacun des cinq autres membres du sextet y adhère par un biais qui lui est propre.

© Margot Vonthron

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« Jeff Ballard a été très touché par l'histoire de Siki qui se retrouve en 1916 à Dublin en pleine guerre civile, et assiste à des scènes épouvantables, la police qui tire sur des enfants... » Jason Palmer se retrouve lui à surprendre le contrebassiste et leader : « j'ai découvert qu'il connaissait très bien l'histoire des Black Panthers aux Etats-Unis, et que Malcolm X parle dans un de ses discours de Battling Siki. » Manu Codjia, de son côté, apporte sa capacité orchestrale à « laisser des endroits, des territoires à explorer » qui touche à une sensibilité musicale profonde de l'Italien : « ne pas savoir ce qui va se passer parce que quelqu'un va proposer quelque chose spontanément. »

L'histoire de Siki se mue en musique, devient une suite qui dit aussi d'autres horizons que « mafia et pognon », colonisation, racisme, cette « guerre des soldats » qu'il combattit pour la France dans les tranchées, histoires de boxe et de rage. Les musiciens – talentueux et reconnus, faut-il le préciser – se retrouvent autour d'un projet dont les yeux de fureur brune de Mauro Gargano trahissent la sincérité et la nécessité. Et le public avec, découvrant un personnage qui parvient à résider l'histoire de son jazz avec une individualité singulière et riche, fondée sur une humanité généreuse. En musique, et par-deçà. La simplicité prolixe de la parole, l'ampleur presque caricaturalement méditerranéenne du geste, le sourire hospitalier, Mauro Gargano dévoile dans la clarté pluvieuse de la verrerie de la Brasserie Barbès tout un personnage de musicien auquel on s'attache à l'instant, lorsqu'il vous saisit la main de sa pogne patinée de bassiste boxeur. Presque trop, peut-être, pour un seul homme.

© Margot Vonthron

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Un musicien qui conjugue l'humilité à l'amour érudit de son art et des gens qui le font, pour apporter sa réponse à la question entamée ci-dessus. C'est quoi Mauro, raconter en musique ? « Sur le premier morceau, j'ai essayé d'utiliser la musique sénégalaise alors que l'introduction se plonge dans le blues américain. J'utilise sur le morceau un rythme qui s'appelle ''touba'', que j'ai assigné à deux instruments. Ce rythme est utilisé dans la lutte sénégalaise. » L'escale marseillaise du disque s'inspire de danses méditerranéennes, l'étape new-yorkaise fouaille le bebop et enlace le dialogue rédigé par le bassiste. Un projet porté durant quatre ou cinq longues années dont la maïeutique révèle une science musicale fondue dans la personnalité chaleureuse de Gargano ; qui évoque rêveur ses années passées au conservatoire de Paris, les amis et les claques en pleine gueule. Ainsi de Stefano Scodanibbio. « Selon moi, toutes catégories confondues, jazz ou quoi que ce soit, c'était un des contrebassistes qui le plus influencé la contrebasse à venir. Celle du XXIe siècle. Stefano Scodanibbio. » Un inconnu du grand public, mort dans la même ville mexicaine que Charles Mingus parce qu'il n'y a pas de hasard, surtout à Cuernavaca « Un martien ! ». T'en as beaucoup, des histoires, Mauro !

Mais l'heure tourne. La pluie s'est interrompue boulevard Barbès, et égoutte l'acier si lent du métro aérien. On resterait bien pour comprendre comment Scodanibbio est lié à Battling Siki. Comprendre comment cette musique qu'incarne si bien Mauro Gargano est encore façonnée par plus d'un siècle de ces histoires-monde qu'on peine à saisir dans le flux stéréotypé des productions qui chaque jour envahissent l'oreille, dégoûtée de tant de cherté, rassasiée, étouffée. Il a fait fort Mauro Gargano, mine de rien ! Extraire un peu d'humanité sensible d'un passé oublié pour en raconter la présence actuelle, de ses gants de boxe et de basse qui humblement ont ouvert la profondeur d'un horizon musical qu'on n'imaginait pas.

Pierre Tenne

Les livres cités par Mauro Gargano durant l'entretien :

- Peter Benson, Battling Siki: A Tale of Ring Fixes, Race, and Murder in the 1920s, University of Arkansas Press, 2006, 420 p.

- Jean-Marie Bretagne, Battling Siki, Éditeur Philippe Rey, coll. À Tombeau Ouvert, 2008, 220 p.

Et merci à Margot Vonthron pour ses magnifiques photographies!

 

 

 

 

 

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