© Margot Vonthron

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LONDRES 3/5

Trois jours passés à Londres, à la rencontre d'artistes remarquables. Moses Boyd, batteur d'avenir. 

Depuis sa batterie, Moses étend ses baguettes et fige ou déchaîne les eaux du temps. Derrière la gentillesse et l’humilité du mec normal, le bras long et entraîné de Moses Boyd, que les qualités mènent doucement vers d’intéressants sommets. Ceux d’une scène londonienne effervescente ces temps-ci : « ce n’est pas comme il y a cinq ans. Mais je ne peux pas mettre mon doigt sur l’explication ». Quelque chose de nouveau, d’actuel, est en marche rapide de l’autre côté de la manche et Moses y prend part depuis quelques années déjà. A-t-il déjà joué en France ? « Bien sûr ! Partout ! ». Il égrène : « le Sunset-Sunside, le Duc des Lombards, Banlieues Bleues, Clermont-Ferrand [Jazz en tête], le Worldwide Festival [naturellement] et une quantité d’autres ». C’était avec la chanteuse Zara McFarlane - dont il vient de produire le prochain album, à paraître en début d’année prochaine. Une première fois de plus, pour le batteur qui n’avait jusque là produit que ses propres projets, et surtout pas l’album entier d’un autre artiste. « Heureusement, je comprends comment elle travaille. Parce que c’est difficile et qu’il faut avoir confiance en quelqu’un pour lui confier sa musique », concède-t-il. Il avait rejoint l’aventure en 2014, sur une piste de If I Knew Her, avant d’entamer les tournées. À 25 ans, le voilà producteur. Une évidence pour lui qui, en bon batteur, jongle entre les projets. À la différence que ce sont souvent, et de plus en plus, les siens. 

STEVE REID FOUNDATION

Fin 2014, en même temps que Sarathy Korwar, il est sélectionné par la Steve Reid Foundation, qui lui accordera une bourse et le mentoring de ses parrains. Four Tet et Floating Point, deux d’entre eux, se disputent l’accueil de son premier EP sur leurs labels respectifs. « Ryan Shuffle Lane » a fait son effet. Il n’avait que 16 ans quand il a écrit ce composite de broken beat et de jazz. Une signature bien anglaise, semblent nous dire les temps qui courent. La discussion se règle à l’enregistrement de la seconde pièce, « Drum Dance », quand Sam Shepherd - Floating Point - toujours conquis, lui conseille finalement de créer son propre label, où a d’abord paru le très jazz Time and Space et ce deuxième EP.  « Je peux sortir mes projets quand je le souhaite. C’est agréable d’être indépendant ! Même si par ailleurs je travaille avec d’autres labels (Brownswood ou Gearbox records) ». 

LIBERTÉ ET MIXITÉ

Avoir le choix, c’est la liberté dont Moses Boyd prend plaisir à faire usage. En octobre, il ne savait pas encore de quoi 2017 serait faite et semblait s’en réjouir. Sera-t-il en tournée avec Zara McFarlane ? Avec le chanteur de soul/r&b Sampha ? Ou peut-être même avec Binker & Moses ? Peut-être passera-t-il plus de temps sur son projet Exodus. Sait-on jamais : « C’est intéressant, dans la plupart de mes projets, on m’appelle et j’ai la liberté de choisir ». La même liberté qui lui fait adorer le Southbank Center - lieu où, comme Sarathy Korwar, il nous a donné rendez-vous - qu’il est fier de nous présenter. Heureux, d’abord, de nous expliquer que toutes les strates sociales fourmillent ici : des musiciens venus répétés gratuitement en studio, aux danseurs hip-hop ; des clubs d’échec aux spectateurs du prestigieux auditorium ; ou des simples promeneurs aux familles venus occuper leurs enfants. Londres par les londoniens dans cet espace étonnant. 

« À l’école primaire mes meilleurs amis étaient un rasta et un iranien. Il n’y a que Londres pour permettre cela. Dans le south London il y a tellement de cultures sur le pas de ta porte ! C’est dur de ne pas en être influencé ! C’est aussi pour cela que l’on croise toutes sortes de communautés à mes concerts. C’est un reflet de cette mixité sociale. » Et de la musique qu’il joue, voire de la manière qu’il a de la présenter. L’argot londonien, Dem Ones, pour titre d’album, par exemple. Langue vernaculaire qui permet à Binker & Moses de taper au cœur d’une diversité intrinsèque à leur ville: « Avec ce titre et une pochette où nous sommes sans nos instruments, cela pourrait tout aussi bien être un album de grime. C’était calculé. Tout comme le choix de jouer dans des entrepôts. » Tant mieux si le jazz - un duo sax/batterie ! - redevient cool. L’étiquetage ne les empêche ni de produire une musique intéressante ni de remporter des prix institutionnelles.« Je récolte les fruits de mon labeur ». 

LES ORIGINES

1991 : Naissance à Londres 

2013 : Enregistre et tourne avec Zara McFarlane

2014Time and Space, Moses Boyd Exodus

2014 : Obtention d'une bourse et du mentorship à la Steve Reid Foundation 

2015 Dem Ones, Binker & Moses 

2015 : MOBO Award, "Best Jazz" pour Binker & Moses

2016Rye Lane Shuffle (Single)

2016 :  Jazz FM Awards 2016 - Breakthrough act of the year "Binker & Moses"et Best U.K Jazz act "Binker & Moses"

2016 : Parliamentary Jazz Awards 2016 - Best newcomer "Binker & Moses"

« Ma musique découle de mélanges. Elle n’est pas du jazz acoustique. »  À l’heure du grime et de ses 13-14 ans, le jeune batteur versait dans une schizophrénie sociale, où les dernières trouvailles grime s’échangeaient chaque jour à l’école par téléphones interposés, alors que son prof de batterie lui donnait à travailler du Elvin Jones, du Tony Williams ou du Philly Joe Jones. « C’était bizarre, au début, d’écouter ça, de découvrir le jazz et John Coltrane en baignant dans le grime, comme tout le monde. J’étais incompris ! D’autant que mes parents écoutaient plutôt du reggae ou du funk. » Mais les temps changent et Moses Boyd y prend part allègrement :  « Étrangement, ces gens là sont désormais prêts à écouter du jazz.»  

Les racines de Moses remontent aux West-Indies, du côté de la Jamaïque et de la République dominicaine des grands-parents. « Je ne dirais pas que je suis anglais, mais britannique. Il y a une différence. Un anglais est blanc et européen, pour ainsi dire. Ma culture n’est pas anglaise. Les west-indies sont dans ma maison qui elle est en Angleterre. Et je suis britannique. C’est très déroutant et c’est différent de la situation des afro-américains. C’est plus récent. Ici les connexions sont plus importantes. Je peux te dire que ma grand-mère était de Saint-Catherine en Jamaïque. Nous n’y retournons presque jamais. Je n’ai y jamais été d’ailleurs. » Et son collier ? Quelle signification ? « Aucune, je le trouve simplement original. ». 


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