© Margot Vonthron

© Margot Vonthron

Pas de monsieur qui vaille, au Congo, on appelle invariablement papa les hommes d’un certain âge. Plus que ça, Ray Lema est un sage. Au-delà d’une carrière riche en projets, le pianiste congolais conduit naturellement à la déférence, par sa diction paisible et la tranquillité des ses gestes. À l’aise dans son studio de Villiers-sur-Marne, Ray Lema faisait de l’électro en chaussons devant son ordinateur avant que je ne l'interrompe, un samedi de début de soirée.

Le rez-de-chaussée de sa maison a des allures de sanctuaire pour ce monsieur de 70 ans toujours embarqué dans de nouvelles aventures sonores. C’est ça aussi, être artiste. Ne pas cesser de découvrir, rester curieux après plus d’une vingtaine d’albums qui mettent dans l’embarras celui qui devrait les résumer en un genre. Tant de territoires ne rentrent pas dans un même pays, ils sont les multiples destinations d’un musicien-voyageur parti du Congo pour tenter l’aventure états-unienne, avant de trouver chausson à son pied dans l’hexagone. C’était il y a longtemps déjà. Ici, le pianiste a établi ses quartiers entre un piano à queue, un Rhodes et d’autres précieux instruments, jamais loin d’une possibilité d’ailleurs musical.

Surtout, dans sa maison de Villiers-Sur-Marne, Ray Lema peut faire du bruit à sa convenance. Les mousses acoustiques disséminées dans la pièce sont là pour le rappeler. Là, il continue d’œuvrer en musicien, de se plonger en éternel curieux dans les dernières découvertes ou les vieilles marottes. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil rapide à sa discographie et à en apprendre un peu de son histoire pour le jurer sans mal : Ray Lema est un explorateur. Nourri aux percussions des innombrables ethnies qui peuplent Kinshasa, Ray Lema débute officiellement la musique par le grégorien, au séminaire, où il se préparait à devenir prêtre. On le met au piano et le proclame « musicien » après qu’il ait passé des tests. Là-bas il découvre aussi la musique classique - il cite Beethoven, Mozart et Bach. Ce sera finalement la musique. Mais après le séminaire, son retour à la vie civile le coupe du piano. « Il n’y en avait pas à Kinshasa, en ce temps là ». Sa sœur lui offre une guitare et son apprentissage du classique fait venir à lui beaucoup d’expatriés blancs qui lui feront découvrir le jazz et le rock, entre autres. Il devient guitariste de rock et fana de Jimi Hendrix, une « idole » qu’il écoute « note par note ». Ray Lema n’est pas adulte que déjà mille influences le pétrissent. Une banalité aujourd’hui qui était une richesse à l’époque. Elle le fera devenir « l’éternel étudiant » qu’il se réjouit d’être.

 

1946 : Naissance à Lufo-Toto, Bas-Congo

1974 : Directeur Musical du Ballet National du Zaïre

1979 : S'installe aux États-Unis, invité par la fondation Rockefeller

1982 : S'installe en France

1992 Euro-African Suite avec Joachim Kühn et Jean-François-Jenny Clark (Buda Musique)

2003 : Django d'or pour l'ensemble de sa carrière

2013 : Grand Prix Charles Cros pour VSNP - Very Special New Production

2016 : Riddles avec Laurent de Wilde

2016 Nzimbu

« Chaque jour je tombe sur des musiciens extraordinaires. Je continue de travailler aujourd'hui comme avant. Je trouve ça très revigorant. Cela me donne beaucoup d’énergie. » Il pourrait y avoir de l’indifférence ; un intérêt plongé dans l’approfondissement du connu que l’âge pardonnerait. On trouverait ça normal, quoi. Mais non, Ray Lema travaille sur des productions d’électro à l’ordinateur un samedi soir, ce à quoi l’on tente de masquer notre mélange d’admiration et d’étonnement. On le sent habité par une humilité bien chrétienne. Et pour cause, il s’est écarté de la religion, mais pas de la croyance. Au séminaire, on ne lui parlait que de Satan : « Est-ce que Dieu a fait une erreur en créant un être qui ne fait que le faire chier depuis sa création ? Si moi je t’ai créé et que tu me fais tout le temps des croc en jambes, il y a un moment où je te dis calme toi et si tu ne te calmes pas, moi je te vire ! ». Il ne comprend pas, on ne lui explique pas. Il s’en va, sans jamais perdre la foi et une certaine sagesse attenante : « un artiste n’a aucun problème à tomber sur un autre créateur que lui ! » et donc à reconnaître son talent, à l’admirer publiquement même, précise-t-il. Ray Lema compare celui qui se le refuse à « un enfant, avec toutes ses angoisses, qui a peur d’exister ». « Moi, je n’ai pas cette peur, je suis créateur ! ». On imagine à quel point ses collaborations avec d’autres artistes s’en trouvent simplifiées. Comme ce projet récent en duo avec le pianiste Laurent de Wilde où il ne s’agit pas d’en mettre partout, de se marcher dessus en imposant son jeu. « Laurent de Wilde est un grand musicien. C’était intéressant, parce que j’en ai appris plus sur son domaine. J’ai observé un jazzman de près ! (rires)... ».

Difficile de coltiner Ray Lema au jazz, il avoue d’ailleurs y être « rentré sournoisement, en profitant d’une phrase de Miles Davis qui dit que le jazz n’est pas une musique, mais une attitude. Cette phrase m’a permis de décider que je pouvais en faire, parce que j’aimais de toute façon le jazz ! ». Sur ce qui peut se faire dans le jazz, il a a un avis proche de son historique de musicien tous terrains : « il y a un jazz que je trouve un peu académique… Au début, il était très joyeux et s’adressait aux gens. Il est devenu très touffu, académique et un peu pompeux je trouve. J’étais très intimidé par le jazz pompeux ». Il en va de la fonction de la musique. En Afrique, les musiciens traditionnels jouent pour la communauté, dans une fonction précise, là où l’Europe a connu le revirement de l’art pour l’art. Chez les premiers, le musicien ne peut pas se démarquer, doit tenir compte de son environnement :  « Quand j’ai commencé à composer ma musique, ce n’était pas de la rumba, et je voyais les gens se gratter la tête. J’entendais les commentaires. Les gens étaient très mal à l’aise avec moi. » En Occident, par contre, « l’artiste est quelqu’un qui doit planer le plus haut possible ». Mais en oublie qu’il fait partie de la vie…  C’est vers ce faux-pas, que les musiques africaines se dirigeraient, selon lui, en allant vers un showbiz mal compris : « les vedettes sont écrasantes en Afrique. Il y a une non-reconnaissance des instrumentistes qui les a rendu fainéants. ».  À l'initiative du projet de l'Université Musicale Africaine, Ray Lema tente de leur redonner de l'importance à travers des workshops. Un sage vous a-t-on dit. 


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