Une croix sur le jazz

Idées - par Laurent Coq - 19 juillet 2017

Le pianiste français Laurent Coq se fend d'un billet en réaction à un article paru dans le quotidien La Croix, pour les cent ans du jazz. Elle y écrit que « les meilleurs acteurs du renouveau du jazz restent les artistes qui le font vivre en le mélangeant ».

Je pensais prendre congés de mon blog, La Révolution de Jazzmin, pendant l'été, mais le quotidien La Croix est venu contrarier mes plans. Avec sa une du supplément weekend dernier titrée Le jazz, cent ans, toujours neuf, et ses quatre pages consacrées à cette jouvence, il vient illustrer de manière éclatante la doxa dénoncée dans mon précédent billet — et dans bien d'autres avant lui — cet unanimisme béât en France qui veut que le jazz sans cross-over, sans transversalité, sans mélange des genres n'est tout simplement plus valide.

Sous la plume de Nathalie Lacube, on y apprend que Trombone Shorty représente le renouveau de cette musique qui « attire à lui les nouveaux styles, s'en empare, échange avec eux, ce que montre, avec brio, le film La La Land ». Plus loin, elle écrit « Les meilleurs acteurs du renouveau du jazz restent les artistes qui le font vivre en le mélangeant, comme Jamie Cullum avec la pop, Herbie Hancock avec le rap, Trombone Shorty avec la soul, Norah Jones avec la variété, le pianiste Yaron Herman avec l'éléctro et la musique classique, Melody Gardot, qui emprunte au cinéma et aux musique du monde, ou Madeleine Peyroux, qui fait une belle incursion dans le blues avec Secular Hymns ». Sans métissage, vous l'aurez compris, point de salut.

Dans l'entretien accordé à Pascal Bussy, responsable des labels Jazz Village et World Jazz chez PIAS/Harmonia Mundi, on lit que Kamasi Washington, Jowee Omicil et Shabaka Hutchings « pratiquent une musique décomplexée et transforment tous les canons du jazz. Ils prennent au funk, la pop, le blues et les apportent au jazz ». On se souvient de l'interview de Sébastien Vidal qui nous expliquait qu'avec ces artistes, le jazz s'était "reglamourisé" ces dernières années.

Ce qui se cache derrière cette vision idéologique et le procès en élitisme qui nous est souvent fait, c'est un but purement lucratif. En privilégiant les groupes et les artistes qui adoptent les codes du rock et de la pop omniprésents dans notre quotidien — à commencer par un jeu très démonstratif sur scène, avec force mimiques et démonstrations physiques qui passent pour de l'engagement total à la musique, mais également une simplicité harmonique, rythmique et mélodique — on fait venir au jazz tous ceux qui ne l'écoutent pas. Et on fait de l'argent.

Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez nulle part dans ces quatre pages évoqué le travail de Sandro Zerafa, Miguel Zenón, Romain Pilon, Will Vinson, Mark Turner, Hugo Lippi, Kurt Rosenwinkel, Guillermo Klein, Jérôme Sabbagh, Kris Davis, Alain Jean-Marie, Walter Smith III, Ambrose Akinmusire, et j'en passe. Pas assez glamours, trop complexés, ils ne représentent plus du tout le renouveau du jazz aux yeux de ces critiques, programmateurs et producteurs qui décident de ce que le public doit entendre aujourd'hui. Pourtant ils ont eux aussi emprunté à d'autres styles, d'autres champs, mais sans jamais sacrifier à ce qui fonde le jazz ; la richesse mélodique du phrasé improvisé, la richesse harmonique qui constitue le terrain accidenté de cette improvisation, l'individu au service du collectif et non l'inverse, la connaissance et l'amour des maîtres.
 

Dans un billet passé, sur La Révolution de Jazzmin, mon blog, je m'étais attardé sur ces outrances physiques dont font preuve désormais tant de musiciens programmés sous le label jazz, et qui sont indispensables pour déclencher l'enthousiasme des programmateurs. Je m'étais amusé à les comparer au deuxième quintet de Miles Davis avec Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter et Tony Williams qui ensemble ont produit une musique des plus incandescentes de l'histoire du jazz. Chez eux, aucune énergie perdue inutilement en vaines gesticulations. Tout est intériorisé, dans l'écoute si exigeante de l'autre, celle qui commande ce qui vient et qu'on nomme interplay, cette conversation spontanée tenue sur des sentiers escarpés que tant de musiciens de jazz aujourd'hui continuent de pratiquer. Dans l'ombre et sans complexe.

L'ombre, c'est tout ce que je vous souhaite pour le moment. Bon été à tous.


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