Depuis dix ans Jean-Christophe Saoult se fait appeler Wax Tailor. Un nom de guerre avec lequel le producteur de hip-hop orchestral mène ses troupes sur la route de succès aventureux. Cette année il a écumé la planète avec le Phonovisions Symphonic Orchestra pour un projet vertigineux de mise en scène et de retour sur sa musique.

Florent Servia : Première question, j’ai vu que tu t’approchais de tes 40 ans…

Wax Tailor : (rire) Il est désagréable. Première question et il est désagréable ! Je pars tout de suite.

… et tu as déjà 20 ans de carrière derrière toi. Ton dernier projet avec Phonovision apparaît comme un highlight de tes 10 dernières années en tant que Wax Tailor. Est-ce que cette apogée préfigure un tournant dans ta carrière ?

Non pas de tournant. Tu sais, il ne faut pas être obsédé par les dates. C’est pas mal de les poser. C’est aussi con d’en être obsédé que de les ignorer. C’est quand même à considérer. J’ai passé 10 ans à 300 à l’heure, avec des projets tout le temps. J’ai fait 600 dates, 50 pays… Ça a été n’importe quoi, mais dans le bon sens du terme ! Un tournant, non. Mais tu te poses et tu te demandes si tu comptes faire la même chose pendant les 10 prochaines années. Non, certainement pas. C’est de l’ajustement. Peut-être vais-je privilégier des projets différents.

Ta musique est chargée, constituée de plein d’éléments : des beats, beaucoup de breaks, beaucoup de changements, de voix, de loops… C’est mouvementé ! J’ai l’impression que ce projet avec Phonovision donne de l’ampleur mais simplifie par le passage de l’électronique à l’orchestre acoustique.

Moi je trouve que ça complexifie. Non… ça étoffe ! J’ai le sentiment d’être assez classique dans les formes. Je ne fais pas des morceaux de 8 minutes avec des expérimentations. Ce sont des morceaux assez formatés avec couplets/refrains. Parce que j’ai grandi avec la culture du format, la culture radio. Mais pour autant, j’ai toujours voulu non pas bousculer ce format, mais bousculer dans le format ! Les petites sonorités, les « layers » ( des « couches » en français) de ce que tu peux intégrer… C’est un réflexe de producteur je pense. La nuance est que ça te donne tous ces niveaux là mais en exécution pure. Pas seulement en production en studio. D’un coup on va avoir toutes ces cassures en direct. Ça étoffe.

Ça étoffe et ça donne du relief.

Oui, et il faut réussir à l’utiliser sans en être esclave. Être esclave reviendrait à dire, j’ai du symphonique donc il faut que ça sonne symphonique. Là ça deviendra pompier. J’estime avoir une esthétique sonore et je ne voulais pas la perdre, la pervertir. Le rendu devait dérouter un petit peu et non pas différer totalement. J’aime beaucoup attaquer un morceau dont on a retravaillé l’arrangement sur 16 mesures, tu vois les yeux des gens un peu perplexes. D’un coup il y a une note qui part à la 7ème mesure et ils raccrochent les wagons. À ce moment là, tu vois dans ce regard qu’ils ont re-situé le morceau, qu’ils se disent « Ah c’est ça ! ». Et là c’est chan-mé ! L’orchestre te permet d’aller vraiment loin avec ça. D’un coup tu introduis 16 mesures de ça et de ça…

Ça a un côté épique, assez cinématographique. On imagine très bien certains morceaux en BO de films.

Dis leur ! (rire)

Ta musique est souvent très narrative, très cinématographique. Est-ce que tu as déjà envisagé de vraiment faire la BO d’un film en entier ?

C’est un vrai objectif. On m’a déjà proposé pas mal de projets. Il y a trois éléments : 1/Projet ; 2/ Disponibilité et 3/pertinence. C’est souvent, sur la disponibilité que ça plante. Après la pertinence c’est le moment où tu te demandes si tu es pertinent pour le boulot qu’on t’offre. J’ai eu des offres que je trouvais intéressantes mais je voyais quelqu’un d’autre à ma place. Donc j’ai fini par dire à une réal’, « prends plutôt eux ».

Quel est ton rapport à la culture anglo-saxonne en général ? Je me souviens étant plus jeune avoir été étonné d’apprendre que tu es français.

Les gens s’en étonnent encore ! Dix ans après, je n’ai jamais fait un concert en France sans avoir un français qui vient me remercier en anglais à la fin. Ça dit quelque chose de la culture d’aujourd’hui. Quand je joue à New-York, il y a toujours la moitié des gens là-bas qui sont convaincus que je suis de San Francisco. Ils comprennent quand ils m’entendent parler. On me prend beaucoup pour un londonien également ! C’est lié à tous mes référents culturels dans la musique ou le cinéma anglo-saxon… Ma culture s’est construite comme ça.

Sur ce dernier projet, quelle est la différence pour toi par rapport à ta collaboration avec le Mayfly Symphony orchestra en 2010 ?

Il y en a plusieurs. On est dans la même veine mais c’est l’aboutissement d’une première version. J’étais en défrichage. J’arrivais sur un terrain que je ne connaissais pas du tout, avec des appréhensions, avec un cadre à poser. Et je suis content de ce qu’on a fait. Une fois ce constat établi, il faut être capable de faire l’état des lieux. J’étais très content du travail sur les cordes par exemple. On était dans la bonne direction. Mais j’étais déjà très confort avec les cordes donc c’était plus facile. Sur les cuivres on était dans une esthétique d’orchestre et ça ne marchait pas. Il y avait un côté boisé, champêtre qui n’allait pas sur certains morceaux. Sur ce nouveau projet je voulais le meilleur des deux mondes, c’est-à-dire la section cordes en gardant tout ce qui va amener l’esthétique vraiment classique. Sur les cuivres je retire le haut-bois et tout ce qui sera normal dans une nomenclature d’orchestre. Par contre je veux une section cuivre funk. C’est pas parce qu’on est en classique qu’on reste assis et qu’on n’envoie pas. Plus que la tournée, j’ai préparé une configuration qui mènerait vers l’enregistrement du disque.

Comment tu te situes, toi, dans cette gestion de tout un orchestre ?

J’ai travaillé sur les arrangements en amont, il y avait déjà quelque chose de posé. Sur les orchestrations j’ai travaillé avec Rémy Galichet qui est quelqu’un qui a une formation classique et qui était capable d’être le traducteur. Par rapport à il y a 4 ans, j’avais déjà pu avancer suite à ma première expérience avec lui. Sur la première expérience, je ne savais rien. Je lui donnais mes arrangements en lui disant de les mettre où il voulait, que je lui donnerais mon avis. Là j’avais des propositions. C’est un vrai projet personnel qui devient une expérience collective, qui ne peut pas prendre forme sans le talent de tous ses participants.

Et la vie en tournée avec un tel groupe ça doit être la folie !

La particularité est que j’ai choisi de faire ça avec un orchestre de jeunes musiciens, pas un orchestre constitué de musiciens classiques. C’était le meilleur des deux mondes. Avoir la puissance d’exécution d’un orchestre de tournée et en même temps avoir des jeunes de 20-25 ans pour qui la vie en tournée est presque une colonie de vacances. Ils m’envoient des messages quelques jours avant les concerts pour savoir ce qu’on fait après ! Il y a un état d’esprit très frais !

Écoutes-tu du rap français encore aujourd’hui ?

Un petit peu. Des gens viennent me dire que je me suis éloigné de mes premiers amours. Mais le rap ne l’était pas ! J’ai commencé à faire du rap au début des années 90 après l’avoir découvert en 86. Pendant toute la période où je faisais du rap français j’étais, comme plein d’autres, dans cette hypocrisie constante de dire je fais du rap français mais que je n’écoute quasiment que du rap américain. J’ai écouté IAM et les grands groupes de l’époque parce qu’il y a eu de très bon trucs. Aujourd’hui je ne peux pas me prononcer parce que je ne suis pas assez curieux vis-à-vis du rap français. J’entends des trucs bien encore quand même, mais on a eu un âge d’or du rap, il faut le dire. C’est nostalgique et pas passéiste. Demain il y aura peut-être un nouvel âge d’or du rap. Mais quand IAM fait Ombres et Lumières en 1993 c’est unique ! Des constructions rythmiques en 5/8, des trucs qui n’existaient pas dans le rap américain, des références à l’Egypte. C’était excitant ! Aujourd’hui on ne nous donne pas à voir ce qu’il y a de plus intéressant. Le rap, c’est la variété d’aujourd’hui.

Quelles sont tes références dans la culture hip-hop plus largement ?

Dans le rap américain, les Native Tongs : le collectif de Tribe Called Quest, De La Soul, Jungle Brothers… C’est mon âge d’or. Il y a le Bomb Squad qui était le collectif de producteurs de Public Ennemy qui a fait Ice Cube. Ils ont une grosse empreinte sur mon esthétique aujourd’hui. Pas dans les choix de son, mais dans l’assemblage. J’aime l’idée que tu puisses écouter un titre et découvrir encore des éléments au bout de 10 fois. Cet incroyable patchwork m’a toujours impressionné. Il y a aussi tout le hip-hop du début des années 90 avec RZA. Tu remarqueras d’ailleurs que je parle beaucoup des producteurs ! Il y a Dj Premier aussi. Et aujourd’hui Madlib ! Il est le producteur hip-hop qui m’a le plus influencé pendant ces 15 dernières années.

Sais-tu que certains de tes morceaux ont été pendant un temps utilisés du côté des Bboys comme des breakbeats ?

Je suis rentré dans la culture hip-hop à travers la danse ! Je pense qu’il reste toujours quelque chose. Je suis un piètre danseur mais j’ai toujours un vrai intérêt pour la danse hip-hop, les battles… Aujourd’hui la danse hip-hop rentre dans des opéras. C’est un signe intéressant ! Tu parles de breakbeats, j’ai fait des breakbeats pour des Dj. Il y a des morceaux sur lesquels je le sais. Je reçois d’ailleurs des tonnes de vidéos. Des fois je les relaie. C’est frais et agréable ! C’est intéressant d’avoir la liberté du panel, donc tant mieux si je peux faire danser les gens avec ma musique.

Concernant ta carrière j’ai l’impression que tu fais très peu cas des modèles préétablis, de ce qui est attendu par l’industrie du disque, par la radio… Tu rentres dedans mais pas complètement. Tu sembles particulièrement conscient des rouages du métier, rouages dans lesquels tu n’as pas voulu t’engouffrer. Est-ce un combat ?

J’ai commencé à travailler en radio à l’âge de 15 ans, ça va faire 25 ans. J’avais déjà fait le tour il y a 20 ans alors que je me faisais invité par des maisons de disques qui me semblaient larguées. Je n’ai pas voulu être dépendant de ces gens là, je ne voulais pas avoir à leur rendre des comptes. Il est plus facile d’assumer tes erreurs que celles des autres. Tu fais tes choix et ça marche ou non. Il faut s’épanouir dans ce que l’on fait et en même temps garder le contrôle. NRJ, je veux bien que ma musique y passe. Avec plaisir, mais telle quelle ! Une radio comme Virgin ou autre m’a déjà demandé de diffuser ma musique mais en changeant telle ou telle chose. C’est idiot mais tellement compréhensible. Il faut savoir que Skyrock fait son diktat dans les studios. C’est une réalité qu’eux-mêmes ne cachent pas ! Akhenaton en a parlé il n’y a pas longtemps. En faisant son état des lieux il dit qu’ils n’auraient pas du l’autoriser. C’est un peu tard pour quelqu’un comme lui, avec tout le respect que j’ai pour son travail ! Jamais il aurait du laisser rentrer Skyrock ! Qu’une radio choisisse un morceau plutôt qu’un autre, très bien ! Mais qu’elle demande de virer un couplet… Ils n’ont rien à voir là-dedans ! C’est un vrai combat ! Je suis producteur/manager et ça me prend les deux tiers de mon temps. Mais la satisfaction qu’il y a en face est intacte !

J’ai vu que cet été tu avais été invité à Jazz à la Défense avec l’orchestre. Qu’est-ce que ça t’inspire de figurer dans un festival de jazz ? As-tu un lien avec le jazz ?

J’ai une filiation. J’ai aussi fait les festival Jazz à Montréal et Jazz à Montreux. J’ai même eu une carte blanche à Montréal. On parlait de la culture hip-hop. Le jazz c’est la musique noire du 20è siècle. Ça part du ragtime et ça arrive là… On cherche sans arrêt ses racines dans quelque chose. Pour moi c’est surtout des classiques comme Miles Davis, John Coltrane ou Herbie Hancock qui a créé tellement d’ouvertures. Il y a pas mal de chanteuses des années 50 qui ont une influence forte sur ce que je fais. Je me sens à ma place et en même je suis très fier et flatté qu’on estime aussi que j’y sois à ma place !

Tu es surtout producteur. Est-ce qu’il y a un instrument acoustique que tu chéris en particulier ?

Il y a le plaisir de la sonorité et celui de l’exécution. Par inclinaison, je dirais le vibraphone et le violoncelle. Deux instruments que j’aurais toujours énormément de plaisir à écouter. Du côté de l’exécution pure, c’est la batterie. Je crois d’ailleurs que je vais m’y remettre à un moment ou un autre. J’en ai joué à un moment ou un autre. C’est une métrique que j’aimerais ressortir.

Propos recueillis par Florent Servia