Avec Sound of Sinning, The MONOPHONICS amorcent un retour à la douceur rageuse de la soul music. À une heure du concert qu'ils ont donné au New Morning vendredi dernier, je suis allé à la rencontre de Kelly Finnigan, chanteur et claviériste survolté de ce groupe originaire de San Francisco, pour qu'il nous parle de son intégration au groupe il y a 5 ans et de son ressenti face au succès grandissant des Monophonics et de leurs futurs projets.

Alexandre Lemaire : Vous êtes tous originaires de San Francisco. Comment as-tu rencontré les Monophonics au départ ?

Kelly Finnigan : Tout a commencé en 2010. Je cherchais un batteur pour enregistrer un projet de mon côté et c'est là que j'ai rencontré Austin, percussionniste des Monophonics. Le groupe tournait déjà depuis plusieurs années. Un jour, alors qu'ils jouaient dans le coin, ils m'ont proposé de tenir les claviers. Je les ai rejoints... et c'était fun !

Votre inspiration découle avant tout de la P-Funk* ?

*terme désignant à l'origine l'abréviation des deux groupes de George Clinton, Parliament et Funkadelic, qui par la suite est devenu un genre musical empruntant au funk, à l'acid rock et à la psyché-soul

En effet, la P-Funk est pour nous une grande source d'inspiration. George Clinton, Sly and the Family Stone... Tout ça appartient à notre culture natale et nous rassemble par sa force. Mais nous tirons notre inspiration ailleurs et partout : rock, funk, soul, R'n'B, motown... Il y a beaucoup de choses qui composent le son des Monophonics et nous recherchons des idées partout. Des années 60 à nos jours, la musique inspire constamment !

Ce sont vos parents qui vous ont transmis cette passion effrénée pour les grooves 60-70's ?

Évidemment ! En ce qui me concerne, je pense que c'est mon père qui m'a communiqué cet intérêt. Lui même est claviériste professionnel depuis 1966, ça a dû jouer ! [ndlr. Kelly aurait-il oublié de préciser que son paternel jouait l'orgue Hammond sur deux titres du Electric Ladyland de Hendrix ? Quel polisson ! Enfin, passons.]

Le funk/soul psychédélique est une scène qui peine moins à se développer en Californie qu'ailleurs ?

Je ne suis pas bien sûr mais j'aimerais répondre que oui. La Californie, en particulier San Francisco, est le berceau du psychédélisme en musique. Entre le Summer of Love et les groupes d'acid-rock comme Jefferson Airplane ou Grateful Dead, c'est naturel et presque organique d'y jouer ce type de musique. Mais si, désormais, la P-Funk ne semble plus trop faire parler d'elle, c'est peut être l'une des raisons qui nous a motivé à en jouer. Le fait que nous puissions contribuer au renouveau du style nous donne du baume au cœur, soyez-en sûr !

Pouvez-vous me parler de l'évolution de votre discographie, EP compris, notamment ce passage progressif du funk à la soul ? Est-ce un choix revendiqué ou instinctif ?

 Je pense que c'est la continuité logique de notre parcours. Au fil des années, les relations au sein du groupe ont gagné en profondeur, en sagesse. L'alchimie a grandi au même rythme que notre désir de spiritualité. Si, jeunes, nous étions attirés par le bouillonnement du funk de James Brown, The Meters oet Black Merda, aujourd'hui nous sommes plus vieux et plus matures. Notre penchant pour la soul music s'explique donc de lui-même !

Comment faites-vous le choix des reprises au sein de vos albums ?

Prenez le standard « Bang Bang » originalement joué par Cher et écrit par son mari Sonny Bono ; tellement de versions différentes, toutes plus incroyables les unes que les autres : Stevie Wonder, Vanilla Fudge, Nancy Sinatra... Mais c'est en pensant à celle de la chanteuse chinoise Betty Chung que nous avons entrepris de reprendre le titre. De manière globale, on reprend des titres auxquels on peut rester fidèles tout en conservant notre plume.

Vous avez auto-produit votre premier album In Your Brain, ainsi que ce nouvel opus Sound of Sinning. A ce moment là, comment définissez-vous le fossé qui sépare désir personnel et nécessité de vendre ?

 En premier lieu, on crée la musique pour nous. Point. On espère évidemment que la musique plaira, mais ce ne doit en aucun cas être une volonté. De toute manière, tout vrai artiste est fondamentalement incapable d'écrire dans le but de plaire, puisque tout vrai artiste tire son art de lui-même et non du public. Un « grand » musicien n'est grand que par sa sincérité et tous les grands musiciens n'ont jamais composé que pour eux-mêmes. À la base, on ne pense pas, on joue ! Et quand quelque chose sonne bien, c'est la seule chose qui importe. Tu ne peux pas créer de l'art pour simplement plaire à tout le monde, ou vendre des disques. Pour un artiste désirant s'exprimer, la question est : comment choisis-tu de créer et de partager avec le monde ? Tu ne peux pas rendre heureux tout le monde, mais il faut que chaque membre du groupe soit satisfait. C'est pour cela que j'ai coproduit le disque avec Ian McDonald, le guitariste. Pour garder notre entière marge de liberté et jouer ce que l'on aime. Nous nous soutenons tous ensemble dans ce que nous choisissons de créer. L'autoproduction est gage de cohésion : personne ne pourra nous dire « tu ne devrais pas jouer ainsi » ou « non, tu devrais faire comme ça ». Tu ne voudrais pas que quelqu'un s'assoie ici et te dise comment mener ton interview parce que c'est toi. Il s'agit de comment tu es et qui tu es. Après, si la chance sourit et que le public est touché, c'est encore mieux !

Que retenez-vous du temps où vous tourniez avec Ben L'Oncle Soul et que la célébrité vous gagnait ?

Célébrité ? (rires) J'aimerais bien, mais parlons plutôt de popularité. Ben, lui, est célèbre ! Avant d'être un chanteur et un musicien incroyable, il est une personne fantastique. Et le simple fait qu'il ait posé le regard sur nous et ait aimé notre musique nous a vraiment rendus heureux ! On a pu, grâce à lui, établir une réelle connexion avec la culture française. C'est quelque chose de très fort, de très marquant.

Des anecdotes notoires concernant cette période ?

(Rires) L'été dernier, alors que nous nous déplacions en bus dans les rues de Marseille, nous avons dû en sortir pour déplacer à mains nues une voiture qui encombrait le virage. Croyez-moi, c'était pour le moins insolite !

Et d'ailleurs, le public français est l'un des plus réceptifs à votre musique, non ?

Assurément, mais il n'est pas seul. On ne s'en doute pas, mais la Grèce compte elle-aussi son lot de fans. Notre musique y est particulièrement appréciée, notamment le titre « Bang Bang » qui, là-bas, passe régulièrement sur les ondes radios.

Enfin, nourrissez-vous actuellement de nouvelles idées concernant vos futurs projets ?

Oui ! On a récemment enregistré avec Ben des reprises de vieux standards de la soul réinterprétés en reggae. Vous en aurez un petit aperçu lors du concert de ce soir, et ça promet !

Alexandre Lemaire