Quelques semaines avant la venue à Jazz à la Villette des Bad Plus, le contrebassiste français Florent Nisse a skypé avec Reid Anderson pour Djam. Suite de cet entretien sur les Bad Plus en septembre avec une conversation autour de la contrebasse. 

Avant tout, Bad Plus va fêter les quinze ans de son premier album (the Bad Plus, Fresh Sound New Talent, 2001), félicitations ! Est-ce que vous vous attendiez à ce que le trio dure si longtemps ?

Merci ! A vrai dire, nous avions la volonté dès le départ de nous engager ensemble dans la durée. L’idée d’avoir un réel groupe avec lequel travailler et évoluer tout au long de notre carrière nous plaisait à tous les trois. Ce concept de groupe est d’ailleurs à mon avis trop rare dans le monde du jazz actuel.

En plus vous avez eu dès le départ une activité assez intense ! C’est même votre groupe principal, pour chacun de vous trois, non ?

Oui en effet.

Cela doit être d’autant plus difficile de garder la fraicheur et l’énergie année après année ! Comment faites vous ?

En fait on ne se pose pas trop la question. Cela se passe de manière très simple, quand il est temps d’enregistrer un nouveau répertoire on écrit de la musique, on répète, on va en studio, on joue le répertoire sur scène et ainsi de suite. Mais je crois que ce qui explique la longévité du groupe c’est que nous sommes trois à composer, nous avons trois styles assez différents en tant que compositeurs et en tant que musiciens, et du coup il y a en permanence une tension positive entre nous, très riche en terme de créativité. Par ailleurs nous partageons toutes les responsabilités du groupe, ça aide aussi…

Et que penses tu de l’évolution du trio au long de ces années ?

De mon point de vue il n’y a pas eu une évolution ou de changements majeurs dans le groupe. Les raisons et les envies musicales qui ont fait qu’on a commencé à jouer ensemble restent toujours valables aujourd’hui, et l’esthétique et les principes de base qu’on a mis en place ensemble sont toujours aussi fructueux musicalement parlant. Dès le début on a eu l’impression d’avoir quelque chose de particulier ensemble, cette alchimie a été la raison pour laquelle on a formé le trio et est aussi la raison pour laquelle on continue aujourd’hui.

bad_plus_7
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A propos d’aujourd’hui, vous tournez depuis quelques temps non plus en trio, mais en quartet avec Joshua Redman. Je précise tout de suite que j’adore la combinaison des deux, mais si j’avais eu à deviner quel saxophoniste vous alliez prendre, je n’aurais sans doute pas parié sur lui…

Je vois ce que tu veux dire… Sur le papier la combinaison peut paraître assez étrange, et pourtant ça fonctionne ! A la base on nous a proposé d’inviter Joshua pour un concert au Blue Note, et on s’est dit « c’est un bon musicien, on ne le connaît pas plus que ça mais pourquoi pas ! ». Et finalement on a tous trouvé que ça collait bien avec lui, que la musique s’en retrouvait renforcée. Du coup on a commencé à jouer avec lui, il s’est très vite intégré, et aujourd’hui on a vraiment réussi à trouver un son de groupe à quatre, ce qui était primordial pour nous dans ce projet.

Pour moi, que ce soit avec Joshua Redman ou en trio vous faites partie des rares groupes de jazz qui arrivent à combiner un assez grand succès populaire et une musique ambitieuse. Autrement dit vous êtes aimés du grand public ET des musiciens de jazz…

(rires) Je suis content d’entendre ça ! Pour nous c’est en tout cas un réel objectif dans la musique et dans l’art en général, de pouvoir être reçu par le plus grand nombre tout en restant ambitieux et sincères.

L’image de Bad Plus auprès du grand public vous permet de faire ça, en effet. D’ailleurs est-ce que vous travaillez cette image de groupe ?

Travailler je ne sais pas mais je pense qu’il faut être conscient de l’importance de cette image. Pour moi le jazz est une musique qui a besoin de fans. Parce qu’un fan va considérer un groupe dans son ensemble, il va aimer l’image du groupe, et sa musique. Même quand on joue une musique très compliquée, un fan aime notre groupe, nous on aime cette musique, donc le fan aimera cette musique.

En parlant de musique compliquée, est ce que vous vous dites parfois : « ce morceau va être trop dur pour le public » ?Un journaliste nous a récemment dit que nous étions des « avant-garde populists » et j’aime assez cette idée.

Je ne parle que pour moi mais non, je ne raisonne jamais comme ça. J’écris sans me soucier de cela et c’est seulement en groupe, dans un deuxième temps, qu’on se pose la question de comment rendre le morceau le plus attractif et le plus intéressant possible pour le public.

Une autre chose que j’apprécie chez Bad Plus c’est l’équilibre entre le sérieux qui vous anime quand vous jouez, et l’atmosphère manifestement plus détendue en dehors de la musique, où on sent que l’ironie et le second degré sont des choses qui vous plaisent…

(rires) Oui c’est vrai qu’on aime bien ça. Mais en fait on est tout simplement naturels. On ne joue pas de rôles, on ne fait pas les acteurs. On aime plaisanter, et en même temps on prend la musique très au sérieux en effet. Cet équilibre est d’ailleurs particulièrement important pour nous je pense, parce que venir voir Bad Plus en concert, ça peut faire beaucoup d’informations en une fois. Alors être détendus et plaisanter entre les morceaux, ça peut faire du bien à tout le monde…

En terme de style, les premiers mots qui reviennent quand on parle de Bad Plus c’est « un son Rock », « influences pop », etc… Pourtant vous avez une connexion forte au jazz et plus particulièrement au free jazz selon moi. Sans pour autant avoir de morceaux swing dans votre répertoire d’ailleurs…

On en a eu un ou deux dans le passé (rires). En fait on essaye juste de faire une musique personnelle qui permet de nous exprimer. Le swing n’est qu’un outil. Si c’est ce que la musique demande, tant mieux, et sinon tant pis !

La folie contenue. © Jesse Liebman
La folie contenue. © Jesse Liebman

Et à propos du free jazz ? Entre vos reprises de Paul Motian ou Ornette Coleman, et votre récent hommage à Masabumi Kikuchi au North Sea Jazz festival, vous semblez quand même très proche de cette musique, non ?

C’est très clairement une musique qui nous touche énormément tous les trois, dans laquelle on aime naviguer. Nous aimons énormément tous les mouvements avant-gardistes, en musique et dans l’Art en général. Un journaliste nous a récemment dit que nous étions des « avant-garde populists » et j’aime assez cette idée. Ces mouvements artistiques n’ont pas à être élitistes et impénétrables, comme ils le sont trop souvent.

Ca m’amène à votre concert du 12 septembre prochain au festival Jazz à la Villette, où vous allez jouer la musique du disque « Science-Fiction » d’Ornette Coleman. J’imagine que la musique d’Ornette est donc importante pour vous trois…

Disons que parmi les choses qui font l’unanimité au sein de notre trio, la musique d’Ornette trône certainement en première place. Nous avons réellement une passion commune pour ce musicien. Et cet album en particulier est celui d’Ornette que l’on préfère. On a souvent discuté ensemble de faire un répertoire autour de cet album, on a déjà eu l’occasion de jouer certains des morceaux de l’album lors d’une tournée en Ecosse, mais là on va jouer tout l’album avec Ron Miles, Tim Berne et Sam Newsome. Je suis impatient d’y être !

Comment avez vous procédé ?

Et bien nous allons jouer les morceaux du disque, mais évidemment nous n’allons pas essayer de faire une copie des versions d’origine. La musique d’Ornette est une invitation à être vous-même. C’est en ayant ça en tête que nous envisageons le concert.

J’espère avoir le temps de continuer cet entretien le jour de votre concert, et on pourra parler un peu plus de toi, de ta vision de la musique, de la contrebasse, de la composition, etc… mais en avant goût, que penses-tu en tant que bassiste de Charlie Haden, contrebassiste du disque « Science-Fiction » ?

Vaste question ! Mais déjà je trouve que le son de basse de cet album est l’un des plus beaux que j’ai pu entendre sur un disque... Après pour moi, Charlie Haden est le plus grand contrebassiste et l’un des plus grands musiciens que je connaisse. Mais au delà de l’influence que de tels musiciens peuvent avoir, lui comme Ornette, ce que j’ai toujours aimé c’est leur manière d’être en dehors du courant. De faire des choses très belles en marge de ce que peuvent faire les autres.

Je comprends… Merci pour le temps que tu as pu m’accorder, et rendez-vous à Paris le 12 septembre alors !

Merci à toi, à bientôt !

propos recueillis par Florent Nisse

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