Tea Time avec Romain Pilon

Raphaël Beuf

19/10/2015

Un jeudi brumeux d’octobre, Romain Pilon accepte de me rencontrer dans un café proche de l’Opéra Bastille pour parler musique, doctrine du salut et bières belges. Romain, très cordial s’il en est, est déjà là quand j’arrive ; il m’attend à une petite table ronde de coin, devant un radiateur couleur crème (très agréable en ces temps de froid prématurés), et donnant sur la rue. Nous nous saluons, et j’ai le temps de prendre commande d’une boisson chaude, avant de brancher mon petit micro et de revoir brièvement l’ordre de mes questions… Après les trois minutes trente conventionnelles d’infusion du Earl Grey, nous pouvons commencer l’interview.

Merci d’avoir accepté d’accorder cet entretien à Djam ! Tu viens de jouer au Sunset pour la sortie de ton nouveau disque ; tout d’abord, bravo pour le show !

Merci, merci ! Tant mieux si ça t’a plu ! Je pense que ça s’est bien passé ouais – pour un truc aussi peu préparé, avec seulement une répète à 17h le jour même, je pense que c’était cool.

Tu as récemment sorti un disque – The Magic Eye – en quintet, avec les prestigieux Ben Wendel et Walter Smith III aux saxophones ténors; comment t’est venu le concept de l’album ?

Cela faisait déjà un petit moment que je jouais avec Yoni et Fred (contrebassiste et batteur du groupe ; ndlr), environ 4/5 ans, donc j’avais envie de mettre le projet sur disque. En même temps, j’avais envie d’écrire quelques morceaux un peu plus longs, plus basés sur la composition et moins sur l’improvisation… du coup, j’avais envie de brancher un ténor, et puis quand j’en ai parlé à Vincent Bessieres -le patron du label Jazz and People-, on en est venu à penser qu’on pourrait réaliser le projet avec deux ténors ! Du coup, ça m’a plu d’emblée, car je n’avais jamais écrit pour deux ténors, et ça se fait pas beaucoup, c’est assez rare je pense. Le challenge me plaisait bien, et comme je savais que Walter Smith et Ben Wendel étaient potes, je me suis dit qu’il fallait y aller.

Mais alors, comment est venue l’idée d’avoir deux sax ténors en simultané ?

Je savais que leurs sons à tous les deux allaient bien fonctionner parce qu’ils ont une approche assez similaire, mais ça a plus été genre… « Allez, on s’lance quoi ! ». Donc j’ai écrit des trucs pour deux ténors, tout en gardant à l’esprit un disque qui allie les deux formats, du trio et du quintet, pour garder aussi une forme plus « fonctionnelle » pour les gigs, etc.

The Magic Eye band

J’ai vraiment beaucoup aimé l’album, et j’ai trouvé les titres assez intéressants aussi ; y a-t-il une histoire derrière chaque morceau de l’album ?

Généralement, quand j’entends une expression dans la rue, dans un film, ou que je la lis, je la note, et après, je la garde de côté pour en faire un titre. Et parfois, certaines expressions m’inspirent des histoires ou du moins, m’inspirent suffisamment pour commencer un morceau. Par exemple, pour le morceau « Jumping at Shadows », j’avais entendu l’expression dans un film, et je l’ai trouvé marrante, et comme le morceau a beaucoup de trucs impairs, et une forme assez compliquée, avec des métriques assez dur à jouer, j’ai trouvé ça assez cohérent.

Je vois aussi que tu as dédié un morceau à ta fille…

Oui, en l’occurrence, pour le morceau Triptych (for Céleste), il y a trois parties, et là je voulais refléter le côté « Avant – pendant – après », dans cette idée de continuité, et c’est pour ça que je voulais l’écrire pour ma fille, qui a deux ans, et qui a donc encore beaucoup de choses à vivre (rires).

Un petit favori sur l’album ?

J’aime bien « Triptych », ouais. Disons que le solo de Walter là dedans est peut être mon moment préféré de l’album… J’aime bien le son de la guitare acoustique aussi, je trouve que ça se marie bien avec le son du ténor. Disons que c’est le morceau dont je suis le plus content.

Je me posais la question du processus de composition… Composes-tu sur la guitare ? Sur le piano ? A la table ? Était-ce spontané, ou avais-tu un rituel et une rigueur ?

Pour ce disque, j’ai du adopter un rituel en effet, dans le sens où mes journées étant assez remplies, j’ai du me forcer à écrire au moins deux heures :  soit l’après-midi, soit le soir. Donc, avec ce type d’écriture, des fois les choses sortent, des fois rien du tout… mais tu dois savoir comment c’est, toi (rires) ! Après, j’ai beaucoup écrit avec la guitare certes, mais c’est vrai que c’est aussi le premier disque où je me suis servi de logiciels multi-tracks pour notamment entendre les couleurs, les mélodies à deux ténors, etc.

Comment as-tu été familiarisé avec le jazz ? J’imagine que tu n’as pas du commencer avec Wes à la guitare…

Non, en effet ! J’ai commencé un peu comme tous les guitaristes : AC/DC, Metallica, Led Zeppelin… Et après, vers 14 ans, j’ai commencé à écouter du jazz – il y avait des disques de Miles Davis et de Stan Getz qui traînaient à la maison, donc j’entendais ce son là. Après, j’ai commencé petit à petit à tomber dedans. Après personne n’est musicien dans ma famille…

Et donc à quel moment t’as eu le déclic, en te disant « c’est ça que je veux faire » ?

Je crois que plus ou moins dès le début où j’ai commencé à faire de la guitare, j’avais envie de faire ça, mais au début je voulais être rock star quoi (rires)… et après, vers 15 ans, je me suis dit que j’avais vraiment envie de faire ça… et puis j’ai fait un stage d’été à la Berklee en 96 ou 97, et là je savais que j’avais envie d’y retourner pour de bon.

Tu es donc allé à la prestigieuse Berklee School of Music à Boston pendant 4 ans. En quoi cette école a-t-elle affecté ton parcours musical ?

Déjà, ça a énormément affecté mes goûts musicaux. Rencontrer des mecs comme Walter Smith, qui est l’un des premiers gars que j’ai vu jouer, restent des expériences assez marquantes. Quand j’y étais, il y a trois guitaristes qui m’ont vraiment influencé et qui rigolaient pas du tout: Lionel Loueke, Lage Lund et David Doruzka. Donc j’ai vraiment baigné dans cette culture du jazz américain, avec tout le langage Be-bop, et la tradition. Au niveau des profs, il y a Ed Tomassi qui m’a beaucoup marqué, ainsi que Joe Lovano, Mick Goodrick, Hal Crook, entre autres…

Nir Felder, il y a de cela 1 an, me parlait de toi à Berklee comme l’un des guitaristes les plus talentueux et prometteurs… ça t’a fait quoi de jouer « on behalf » des guitaristes de l’école en première partie de Metheny ? As-tu ressenti que tu étais l’un des gars les plus en vogue ?

Non pas trop, parce que ça a été sur la fin de mes études et que j’avais déjà pris des claques tout le long. A ce moment là, j’étais peut-être le plus apte à faire ce concert, mais deux semestres auparavant ça n’aurait pas été le cas ! C’était juste une question d’être à ce moment là, à Berklee, en fin de cycle. Après, j’étais super content de rencontrer Metheny et tout, mais tu vois c’est vite retombé, parce que quelques mois après je suis parti à New-York, et j’ai compris que même si t’étais le « petit roi » à Berklee, à New-York tu étais rien du tout.

La vie à New-York c’était comment ?

Assez chaud… en plus de la musique, j’étais serveur dans un café, donc la vie était un peu rude… même si c’était super, que j’ai vu plein de concerts, et que j’ai joué avec plein de musiciens. Après, j’avais aussi envie de voir comment était Paris, par où je n’étais encore pas encore passé… donc je suis rentré en France.

Alors… content de la sécurité sociale ?!

Hahaha, ouais ! N’empêche, tu rigoles, mais c’est le genre de petits trucs qui font que quand t’as pas de thune, tu es plus aidé ici que là bas quoi. Après, il faut dire aussi que c’est dix fois plus simple de trouver un boulot là-bas que ici…

C’est parce qu’on vire dix fois plus facilement là-bas !

Ouais, ça doit être ça (rires).

Qu’est-ce que tu penses de la « nouvelle génération » ?

Je trouve que la nouvelle génération à Paris est vraiment bien, ça joue super, et y a un bon état d’esprit. J’ai l’impression que cette génération « Youtube » a  changé les normes ; avant, tu ne pouvais être bon que si tu venais de New-York, et maintenant, tu vois constamment des mecs de partout, et qui jouent tous mieux les uns que les autres, j’aime beaucoup ce climat !

Walter Smith III et Ben Wendel étant des noms majeurs de la scène jazz d’aujourd’hui, ça t’a fait quoi d’enregistrer avec deux « stars » du saxophone ?

C’était super ! C’est vrai que dans le studio j’étais un peu stressé… déjà de jouer avec deux gars comme ça, et puis à cause de l’atmosphère en elle même, où je suis déjà stressé dès que je pose le pas dans le studio, pensant à l’idée de faire un truc « qui va rester ». Mais les morceaux avec sax de l’album n’ont pas vraiment de solos de guitare, donc ma partie se résumait plus à de l’accompagnement. Après, eux étaient vraiment contents de se retrouver là, donc ça rigolait, c’était hyper détendu, et ça s’est fait en une journée, sans répète !

En tant que musicien actif sur la scène jazz d’aujourd’hui, arrives-tu toujours à pratiquer ton instrument comme avant ?

Un peu moins quand même, parce qu’il y avait des périodes où je travaillais vraiment comme un acharné (à s’en endormir sur la guitare !), mais on va dire que là je travaille en moyenne trois heures par jour.

Comment arrives-tu à équilibrer ta vie de musicien professionnel avec ta vie personnelle ?

Moi je tourne pas comme un fou tu sais ! L’équilibre est assez facile entre les cours, les gigs en France et parfois à l’étranger, mais je suis assez présent dans le coin. Par contre, c’est sur que pour des mecs comme Ben Wendel, ça me paraît impossible d’avoir une famille !.. Quand tu vois son Facebook c’est ridicule, il dit qu’il est à Tokyo et le lendemain tu le vois dans l’Ohio… et tu te dis « mais comment il fait ?! ».

As-tu des convictions que tu reflètes directement dans ta musique ? Penses-tu que la musique doit nécessairement faire passer un message ?

Je pense que c’est important d’avoir un message assez positif au travers de la musique, de communiquer des émotions, et moi personnellement j’essaie de faire en sorte que ma musique ne soit pas trop intellectuelle. J’aime bien avoir l’idée que j’aime jouer ma musique pour ses formes un peu complexes, mais que les gens puissent aussi s’y retrouver, sans entendre la forme ou la métrique ; simplement aimer la musique.

Qu’est-ce que t’inspire le concept d’âme quand il s’agit de ton art ? Oui, je sais, celle là est un peu complexe…

J’ai jamais trop réfléchi à la question, mais j’imagine que c’est le but de chaque artiste : essayer de donner la vision la plus personnelle et honnête de ce que tu es, au travers de la tout ce que va être la musique (harmonie, mélodie, rythme). Tout ça sera un véhicule de ce que tu es, en fait. Tous ces concepts musicaux font que c’est ton âme que tu exposes ; à mon avis le fait de créer quelque chose change ton rapport à la vie, forcément, car tu crées quelque chose qui reste. Il y a un rapport à la mort forcément différent quoi.

La musique comme « Doctrine du salut » alors…

J’en sais rien (rires) ! Je ne sais pas si c’est une doctrine en soi, si ça peut vraiment rassurer de la mort… mais, par exemple, quand tu vois quelqu’un comme Ornette (Coleman, ndlr.), il a tellement fait de choses qu’effectivement il n’est plus là, mais son acte de « pérennisation » de la musique l’a gravé dans le temps. Je pense que ces mecs là, ils ont tellement fait de choses qu’ils vivent toujours au travers de leur œuvre.

Enfin, pour finir cette interview, je vais te poser une série de quick questions, et tu vas m’y répondre par des  quick answers, ok ?

Ok, carrément.

Un cours avec un guitariste de jazz mort, ça serait avec..?

Billy Bean.

Une discussion avec auteur…

Paul Auster.

Une guitare pour le reste de tes jours, ça serait..?

Celle que je joue en ce moment, ma Baker, elle est vraiment pas mal ! Je dirais celle là

Une pédale d’effet…

La petite disto de chez Maxon, OD808… elle me plaît bien.

Un morceau…

Je dirais « Prelude to a Kiss »… ou en tout cas un morceau d’Ellington.  

Une tonalité…

(rires) Je dirais Ré. Mais bon, demain je pourrai te dire un autre truc…!

Un vin…

Je ne bois pas de vin (rires) ! Je peux te donner une bière si tu veux…

Une bière alors ! (à consommer avec modération bien entendu)

La Kwac ! C’est une bière belge, vraiment forte, mais super bonne !

Un plat… Pour aller avec la bière attention !

Spaghetti bolognaise, ça me va (rires) !

Enfin, un disque et un livre que tu nous recommandes actuellement ?

L’ autobiographie d’Herbie Hancock, que j’ai adoré, et pour le disque, je dirais Reprise de Ben Van Gelder.

Un mot pour la fin ?

Rien de trop sérieux ! Je dirai simplement que The Magic Eye est sûrement mon album le plus honnête et sincère à ce jour.

C’est plutôt bon ça ; ça fera vendre…!

Si tu le dis (rires).

Propos recueillis par Raphael Beuf