Comment mieux baliser les contours du choro, ce genre musical brésilien plus que centenaire, qu’en interrogeant un acteur essentiel du moment de ce mouvement ? C’est ce que nous avons fait en donnant la parole à Pedro Aragão, bandoliniste de 35 ans, professeur de musicologie à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (actuellement détaché pour une année à l’Université d’Aveiro au Portugal), auteur d’une thèse remarquée ( O Bau do Animal - La Maie de l’Animal - sur l’exploitation des écrits d’Alexandre Gonçalves Pinto, un témoin du monde du choro des débuts du 20° siècle) et qui fut, jusqu’au mois d’août dernier, directeur de l’Escola Portatil de Musica de Rio de Janeiro.

Comment expliciter le mot "choro"  et présenter ce qu’est ce genre musical ?

Pedro Aragão : «  choro » fut au début le terme utilisé pour nommer un groupe de musiciens populaires qui jouaient, à leur manière, les musiques de salon européennes (polkas, scottischs, valses…) à Rio de Janeiro, à la fin du 19° siècle. Ce type de musiciens – des petits fonctionnaires, des artisans, des ouvriers, blancs pour l’essentiel mais aussi des métis et des noirs- , de manière consciente et inconsciente, mélangeaient les genres européens aux genres d’influence noire….et avec le temps, le terme «  choro » a fini par désigner un genre musical syncopé et propice à la danse, qui animait les bals populaires de la ville. A partir de la décennié 1930, le choro est devenu un genre largement véhiculé par la radio et par le disque dans tout le Brésil, acquérant ainsi de la force et donnant de la visibilité à de nombreux interprètes et compositeurs comme Pixinguinha, Luperce Miranda, Luiz Americano, Jacob do bandolim et beaucoup d’autres.

Qu'en est-il du choro aujourd’hui ?

Bien qu’il ait acquis une grande popularité au début du 20° siècle et lors des décennies 1930 à 1950 grâce à la radio, le choro a connu une lourde période de crise dans les années 1960 quand il a commencé à être catalogué comme «  musique de vieux » par les nouvelles générations fascinées par l’émergence des musiques nord-américaines comme le rock. Avec les années 1990, un «  revival » du choro s’est produit dans les «  casas nocturnas »( les clubs ou cabarets) du quartier de Lapa [quartier de Rio de Janeiro, proche du centre, ndlr].

Ce mouvement a pris encore plus d’ampleur à partir des années 2000, avec l’apparition d’une nouvelle génération de grands interprètes (Yamandu Costa, Hamilton de Hollanda, entre autres) et de la création d’enseignements du choro, comme ceux dispensés par l’Escola Portatil de Musica de Rio de Janeiro et l’Escola Rafael Rabello à Brasilia. Ces deux facteurs font que le choro aujourd’hui regagne du terrain et retrouve un fort regain d’intérêt auprès de la jeunesse ; d’ailleurs la majeure partie des élèves de l’Escola Portatil de Musica (près de 1000 personnes par semestre) sont des jeunes de 10 à 25 ans.


Question : comment fut créée la «  Casa de Choro » (la Maison du Choro) ?

La « Casa de Choro » est un dédoublement de l’Escola Portatil de Musica. C’est parce qu’un groupe de musiciens a décidé de relever les manches pour construire un espace dédié au choro comme cela existait pour le fado au Portugal et le tango en Argentine, que ce dédoublement a été possible. Après moultes réunions, ce groupe de musiciens a reçu l’aval du Gouvernement de l’Etat de Rio de Janeiro pour lancer le projet et que lui a été cédé une ancienne demeure (« antigo sobrado ») sise dans la Rua da Carioca (dans le vieux centre de Rio de Janeiro, à l’architecture très coloniale). Avec le soutien financier du BNDES et de Petrobras, l’ensemble fut réformé pendant deux ans et ouvert au public en 2015. La Casa de Choro possède un petit théâtre, d’une centaine de places, pour donner des représentations régulières de choro, d’un espace pour la recherche avec des archives accessibles également par internet et de diverses salles de classe. L’inauguration a eu lieu en même temps que le 6° Festival Nacional de Choro, une jolie fête qui a réuni plus d’une centaine de « choroes » (dénomination des musiciens de choro) venus de tout le Brésil et même de l’étranger, entre autre de Hollande, en deux jours de représentation sur la Place Tiradentes (sur laquelle débouche la Rua da Carioca). Le public, venu nombreux, était pour l’essentiel composé d’adolescents et de jeunes adultes.

Comment en es-tu venu à choisir le bandolim comme instrument ?

J'ai commencé à apprendre la guitare à l’âge de 9 ans. Un peu plus tard, un ami m’a prêté un bandolim et j’ai commencé à jouer avec bien plus de plaisir lorsque j’ai entendu pour la première fois un disque de Jacob (Jacob Pick Bittencourt aka Jacob do bandolim). C’est difficile de décrire cette sensation mais à partir de ce moment je fus fasciné par l’instrument et je passais mon temps un bandolim sous le bras, en en jouant toute la journée et en tentant d’imiter cette sonorité de Jacob.

Le bandolim est un instrument plutôt ingrat sur le plan technique : il a peu d’amplitude sonore, il a une tendance à avoir une sonorité peu stable et non liée. Les cordes sont dures, il est impératif de faire des cales aux doigts de la main gauche et il faut constamment jouer pour les maintenir. Mais le mystère réside justement là : comment un instrument aussi ingrat peut- il sonner si merveilleusement quand on se dédie à lui (c’est une espèce de femme difficile…) ?

Mauricio Carrilho

Mauricio Carrilho

Peux-tu nous parler de ton dernier album, 8Com ?

Le CD  8COM  est une idée de Mauricio Carrilho, un des compositeurs les plus importants du choro du moment, en plus d’être un des plus grands accompagnateurs de toute l’histoire du genre. C’est aussi un projet didactique : l’idée était d’avoir toujours un soliste jouant avec lui sur 8 plages, et sur les 8 autres, la guitare reste seule afin que l’élève puisse jouer par - dessus (une espèce de play –along du choro). Il m’a demandé de choisir le répertoire, j’ai retenu une sélection de ses musiques que je préférais le plus et nous avons enregistré d’une manière assez informelle. (NDT : dans les faits, d’autres musiciens participent à l’enregistrement, voir ci-dessous ).

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Et le CD avec Los Cuatro ?

Le CD Los Cuatro[paru chez le label brésilien Acari Records, ndlr] est un projet conçu par le merveilleux guitariste péruvien Sergio Valdeos qui a proposé de monter un groupe qui établisse un dialogue entre le choro brésilien et les autres musiques populaires d’Amérique Latine surgies des mêmes influences noires et européennes. Nous avons donc mélangé le choro avec le « Bambuco » et le «  Pasillo » colombien, la « valsa criolla » péruvienne avec le «  Joropo » vénézuelien. Comme le Brésil a une grande méconnaissance de la Musique d’Amérique Latine (principalement celle instrumentale), j’ai trouvé que le projet était parfait pour promouvoir cette rencontre et cet échange entre les sonorités.

Propos recueillis par Philippe Lesage

Les membres de Los Cuatro sont : Naomi Kumamoto (flûte), Rui Alvim (clarinette), Sergio Valdeos (guitare 7 cordes) et Pedro Aragao (bandolim et guitare ténor).

Les musiciens entourant Pedro Aragao et Mauricio Carrilho sont sur 8 Com : Pedro Aune – contrebasse-, Luciana Rabello – cavaquinho-, Marcus Thadeus – pandeiro – et Paulo Aragao – guitare. La plage 7 intitulée «  Onça Pintada » est un tango – habanera de toute splendeur.