Harold Lopez Nussa habite La Havane et joue depuis longtemps avec son frère et alter ego Ruy Adrian Lopez Nussa, batteur et redoutable percussionniste, pianiste à ses heures. Il se pourrait qu’un jour, les deux aboutissent un projet à quatre mains. Pour l’heure, c’est une rencontre décisive avec Alune Wade en avril 2012 dans un club de jazz en Allemagne qui unit le trio et la partition cubaine à celle du Sénégal avec toutes ses influences. Sorti en 2015 chez Mack Avenue, un premier album Havana – Paris – Dakar marque la correspondance entre leurs univers. En s’attaquant à des reprises de chansons connues, ils naviguaient sur une trame afro-cubaine traditionnelle. Avec El Viaje, leur dernier opus, ils révèlent un style qui s’affranchit des origines d’où qu’elles viennent. Les filiations sont absorbées, agrégées, sans jamais se perdre. Et l’objet musical est une création résolument contemporaine. Dès leur premier concert ensemble, sans avoir répété, « tout était fluide » dit Harold Lopez Nussa. Depuis ils ont beaucoup joué, partagé. Il n’y a pourtant rien de prévisible dans leur jeu et l’avant-garde où Chucho Valdès place ce pianiste, c’est sans doute ce moment où la musique n’a rien d’une superposition de rythmes ou de couleurs reconnaissables entre mille. Harold Lopez Nussa aborde un style musical comme le marin un nouveau voyage, vers l’inconnu.

 

 

Comment avez-vous enregistré ce nouvel et deuxième album avec Alune Wade ? Qu’est-ce que la rencontre avec ce musicien change dans votre direction musicale et pour le trio que vous constituez désormais ?

Alune, c’est une chance et un bonheur pour nous. Il apporte sa connaissance, son background musical qui est différent du nôtre, avec des points communs parce qu’entre Cuba et l’Afrique, il y a un lien naturel, mais pour le reste c’est différent. Et ce qui se passe entre les trois, c’est très intéressant pour moi, parce qu’avec mon frère, c’est la même chose, chacun a sa façon de défendre ce qu’il veut. Quand Alune est venu à La Havane, comme pour le premier enregistrement, j’avais choisi le titre de l’album et on a commencé à répéter. Mais au bout au bout de deux jours de répétition, on a tout changé et cette liberté, cette complicité, c’est essentiel pour moi. Je ressens dans ces moments-là que c’est très confortable.

Est-ce la liberté de faire votre musique ?

Oui, on peut faire ce qu’on veut, on a la liberté de s’exprimer de manière inimitable. C’est notre histoire qui évolue, c’est notre façon propre. Alune est resté une semaine, on a répété deux jours à La Havane dans un studio et là aussi, on a changé beaucoup de choses. Pour le morceau « Africa », on a joué pour les gens dans le studio et on a fait une prise. Et c’est celle de l’album, avec l’improvisation du moment. On a joué direct et on a enregistré d’une traite. Mon frère et moi habitons Cuba, Alune en France, mais ce disque on a l’enregistré en 2015. Si nous devions le refaire aujourd’hui, ce serait encore différent, parce que depuis on l’a joué sur scène. Et dans ces cas-là, on répond de manière plus immédiate qu’en studio, et quand quelque chose ne marche pas on essaie autrement, on change même pour s’amuser. 

Vous avez dit que le chant est important pour vous. Est-ce que la voix d’Alune Wade répond à quelque chose que vous cherchiez ? Qu’est-ce que vous vous apportez ?

Nous sommes des musiciens contemporains, nous portons de nombreuses influences. Alune vient d’Afrique, nous de Cuba, mais il n’y a pas que les racines de chacun. Elles y sont, mais il y a tout le reste, le classique, les autres sources. Cet album est un concept complètement différent, c’est le résultat de notre collaboration et du précédent album évidemment, c’est la continuité, mais dans Havane – Paris – Dakar, il y avait des styles traditionnels de reprises de musiques cubaines. Dans celui-ci, il y a mes compositions, celles de mon frère, et des collègues pianistes, comme Chucho Valdès, mon oncle Ernan Lopez-Nussa. C’est une voix propre. Le plus important, pour moi c’est de défendre l’album parce que c’est la consécration d’un investissement, d’un effort, du coût pour enregistrer, du label que j’ai trouvé. Et puis c’est gagner l’attention du public.

Qu’est-ce qui a changé ces dernières années pour vous ?

Entre les Etats-Unis et Cuba, il y a toujours un écart. La période reste complexe. Ce n’est pas évident d’avoir enregistré pour un label américain, comme Mack Avenue. Pour les gens qui connaissent, ils sont impressionnés, mais pour beaucoup de musiciens cubains, c’est étrange, cela reste ambigu. Pour l’instant, le « disque » n’est pas sorti, parce que c’est compliqué là-bas, il est enregistré à Cuba, mais il n’y a pas de quoi le fabriquer. Il faudrait que je l’achète et que je fasse ma propre distribution nationale. Cela semble étonnant mais on n’a pas internet aussi facilement. C’est une ouverture vers l’Amérique qui est une nouveauté pour les anciennes générations, c’est encore bizarre, c’est toujours se vendre au diable. 

C’est un autre voyage dont vous parlez brusquement ? Est-ce celui que vous voulez ?

Je joue aux Etats-Unis et ça se passe très bien. Pour moi c’est clair que c’est ce que je veux : essayer de faire connaître notre musique, parce qu’il me semble qu’elle n’est pas assez connue pour ce qu’elle est. Cuba est une île qui est restée fermée et on y pense de manière surannée et souvent touristique, le rhum, la plage. Alors qu’il y a beaucoup d’autres choses, exactement comme dans la musique.

Pourtant, le titre de votre album, « Le voyage », pourrait être touristique, non ?

Oui, c’est vrai. Mais c’est un voyage qui part de Cuba, à la conquête du monde. Et qui revient.

Qui revient affranchi ? De la musique cubaine aussi ?

Cela me fait peur de le dire, mais oui. J’ai envie de faire connaître ma musique, la mienne. Et il y a un titre qui est au centre de cet album, « Le voyage » et qui est une chose très personnelle. J’adore voyager, connaître d’autres gens, d’autres cultures, mais revenir chez moi, revenir à Cuba, c’est incroyablement important, c’est magique. Le voyage, c’est explorer, on a envie de partir, mais à condition de revenir.  Il y a des morceaux dans cet album que j’ai toujours envie de jouer, dont je ne me lasse pas, le titre de l’album bien sûr, mais aussi « Me Voy Pá Cuba », « Feria », « Oriente », « Bacalao con Pan ». Pour l’instant, je n’enregistre rien, je compose peu, j’ai envie de profiter de cet album, de tourner avec ces titres. 

Le voyage d’Harold Lopez Nussa passe par Le New Morning le 30 novembre à Paris. Ne ratez pas cette escale !


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