Curieux de la carrière de ce musicien phare des années 60 à Paris et curieux du futur qu'il s'était offert, j'ai réalisé que Nathan Davis coulait paisiblement ses jours outre-atlantique après avoir pris sa retraite universitaire il y a quelques années, lui qui fut professeur depuis la fin des années 60 - dans les premiers cursus dédiés au jazz. Prompt à répondre à mon mail, le saxophoniste a accepté un entretien téléphonique. Rencontre avec un superbe jazzman tombé aux oubliettes. 

Comment était la vie à Paris dans les années 60 ? 

Dans les années 60 Paris était considérée comme l’une des places fortes du jazz. Tout le monde venait à Paris, et de partout ! Quand je jouais au Blue Note et -moins longtemps- au Saint-Germain, l’on trouvait plus de grands jazzmen américains à Paris qu’à New-York. Parce que tous les musiciens en tournée passaient par Paris.

On y travaillait 7 soirs par semaines. Pas 2 ou 3 soirs mais bien 7 soirs par semaines. On commençait à 22h -peu importe où, du Chat Qui Pêche ou du Blue Note- et travaillait jusqu’à 4h du matin. Et puis il y avait des clubs autours ! Je travaillais au Caméléon, place de l’Odéon. La plupart du temps j’étais avec Kenny Clarke au Blue Note. René était le pianiste du Club Saint Germain des Prés et au Blue Note. On a passé de très bon moments.

Vous êtes resté à Paris pendant 8 ou 9 ans. Qu’aimiez-vous dans cette vie ? 

Comme je le disais, Paris était la Mecque du jazz. De nombreux articles étaient publiés sur l’actualité de cette scène jazz. Mike «Tennessee » de Billboard Magazine écrivait beaucoup sur le sujet. Tous ceux qui pouvaient prétendre être des jazzmen voulaient passer par Paris et jouer avec le grand Kenny Clark qui a inventé la batterie jazz moderne. J’étais donc chanceux d’être son saxophoniste préféré et, ainsi, de jouer avec tout le monde ! Je me souviens de belles soirées passées au Blue Note. Je me souviens par exemple que Ringo Star et les beatles venaient quand ils jouaient à Paris à l’Olympia ou des grandes salles de ce genre. Ils venaient et écoutaient Kenny Clarke. Tout le monde venait ! Il était comme un aimant. Je me souviens du Modern Jazz Quartet, de Errol Garner, de Miles Davis… Ils venaient tous pour écouter Kenny Clarke, y compris les musiciens français.

Deux groupes se partageaient la scène du Blue Note. Martial Solal jouait avec son groupe, avec Daniel Humair et Eddie Peterson. Puis c’était à nous. Il y avait Jimmy Gourley à la guitare, René Urtreger au piano… Ils avaient de la musique en continue toute la nuit.

Et parmi ces musiciens de jazz français certains vous ont-ils impressionnés plus que d’autres ? 

J’aimais beaucoup René et Jean-Louis Chautemps, peut-être parce qu’il est saxophoniste. Et puis ils figurent sur l’enregistrement de Peace Treaty (1965,     ) avec Kenny Clarke. Je les avais choisi. René avait beaucoup de sensibilité et un très bon phrasé. Jean-Louis Chautemps, lui, était un saxophoniste fantastique.

Avez-vous gardé contact avec eux après être retourné aux States ? 

Je suis resté en contact avec Jean-Louis Chautemps, peut-être parcequ’il était saxophoniste. Puis j’ai formé le Paris Reunion Band. D’abord avec Lee, Woody Shaw, Slide Hampton, Dizzy Reeze, Johnny Griffin, Kenny Drew, Jimmy Wooley, Kenny Clarke et Jimmy Brookston… Que des musiciens qui jouaient au Blue Note à un moment ou à un autre. C’est de là que l’idée du Paris Reunion Band venait. Mike Hennessey avait trouvé le nom, mas c’est moi qui ai réuni les gars. C’était génial.

Des musiciens comme René Urtreger, Jean-Louis Chautemps ou Martial Solal sont aussi bons que n’importe qui. René Thomas m’impressionnait beaucoup.

Avez-vous continué à suivre la scène jazz française après être retourné aux States ? 

Oui ! Parce que l’on m’envoyait des disques ! Je pense à Martial Solal, parce que j’adorais son trio, mais aussi à Michel Sardaby ! Il a un autre style. Les musiciens que je côtoyais étaient fantastiques. Au Chat Qui Pêche j’étais le leader du groupe et j’adorais Georges Arvanitas. On était très bons amis. J’ai été désolé d’apprendre son décès.

Et puis je tournais avec le Paris Réunion Band. J’étais donc de passage à Paris au moins deux fois par an. On jouait au New Morning. Les gens Le proddoivent comprendre que Paris est une deuxième maison pour moi. J’y suis très attaché. Quand j’y reviens je me sens bizarre parce que j’ai naturellement le sentiment de devoir aller à mon appartement, au 307 rue Saint-Jacques. Mais ce n’est plus ma maison…

Je vous ai dit que le sujet de ma chronique était les « Oubliés du jazz »… 

(rires) Mais je suis encore là ! Je suis encore là !

Oui, vous l’êtes ! 

Je suis pas oublié ! (rires)

nathandavis
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J’ai lu que vous aviez fait le choix de dire non quand Art Blakey vous a proposé de rejoindre les Jazz Messengers… 

Oui ! Je travaillais au Blue Note avec le groupe de Kenny Clarke à l’époque. Ce que les gens ne réalisent pas, c’est que j’ai été le premier saxophone tenor à rejoindre les Jazz Messengers (sur une tournée européenne) après que Wayne Shorter ai quitté la formation pour rejoindre Miles (Davis) ! Le producteur allemand, Joachim Berendt, travaillait sur la tournée appelée « Newport in Europe ». Art Blakey lui a dit qu’il lui manquait un tenor, alors Berendt -qui avait produit et travaillé comme manager sur Happy Girl, mon enregistrement avec Woody Shaw- a dit à Blakey « Et Nathan Davis ? ». Sur quoi Art Blakey a répondu « Ah oui ! Je me souviens de lui. Il joue avec Klook (surnom donné à  Kenny Clarke) au club Saint Germain des Prés ! ».

Un soir Blakey et les messengers étaient venus joué au Saint Germain des Prés dans le cadre du battle des batteurs de Pittsburgh. D’un côté Art Blakey et ses messengers, de l’autre Kenny Clarke et son quintet. C’était un battle de groupe, vous voyez. C’est de là qu’il se souvenait de moi. Ensuite il avait entendu Happy Girl et a dit ok. J’ai ensuite fait la tournée. C’était une tournée « all stars » avec Gerry Mulligan, Earl Hines. On s’est retrouvés tous les deux à faire toutes les capitales d’Europe pendant un mois. C’est comme ça que j’ai vraiment connu Art Blakey. Et dès la fin du tour, Freddie Hubbard m’a pris à l’écart et m’a dit « J’ai quelque chose à te dire. Art va te proposer de rester à ses côtés, avec les Jazz Messengers, et de rentrer aux Etats-Unis ». Et il m’a conseillé d’y réfléchir à deux fois, de penser à ce que j’avais à faire alors que ma fille venait de naître et que Art ne payait pas très bien, et que j’aurais beaucoup été en tournée. Freddie m’a prévenu qu’Art allait être insistant et faire son possible pour me faire intégrer le groupe. Art m’a donc appelé et m’a proposé de rejoindre le groupe en disant :  « Je veux que tu sois le directeur musicale, comme Wayne (Shorter) l’était ». Tout ce qu’on jouera sera de toi, et ton argent viendra de là -je ne sais plus de combien il était question à l’époque. J’ai dit que j’allais y réfléchir et ai fini par lui dire que je ne pouvais pas le faire. Entre temps j’étais retourné en parler avec Freddie Hubbard. Parce que ça voulait dire laisser tomber ma femme et ma fille, laisser Ursula en Europe pour retourner aux Etats-Unis(/au Yarda Cell) et je ne le voulais pas ! Elle avait environ 6 mois à l’époque. Plus tard, quand je suis retourné aux Etats-Unis (1969) j’ai croisé Art Blakey à un concert et il a dit aux gens autour que j’étais le seul jeune homme aux Etats-Unis à lui avoir refusé une offre, pour ma fille. Ajoutant « Comment va cette petite fille » (rires). Il n’a jamais oublié ça, il en parlait à chaque fois que l’on se croisait.

Est-ce que vous pensez que refuser son offre a donné à votre carrière une autre direction ? Penses-tu qu’elle aurait été différente si vous aviez accepté ?

Probablement ! Comme vous le savez surement je suis ensuite resté à Paris jusqu’en 69. J’étais là pendant les manifestations estudiantines de mai 68. Peu après je sus allé à Stockholm où j’ai fait une tournée d’un mois, puis en Pologne. J’ai ensuite eu un appel de l’université où je me suis finalement rendu parce que j’avais étudié avec Mme Claudier et Marcel Dubois dans des cours de musicologie. J’ai eu l’équivalent d’un master en Ethno-musicologie. J’ai donc pu commencer à enseigner à l’université de Pittsburgh. Et c’est d’ailleurs là que Mike et moi nous sommes assis et avons eu l’idée du Paris Reunion Band. J’ai continué à jouer tout au long de mes années à l’université. Notamment, grâce au Paris Reunion Band,  à travers des concerts et enregistrements. Si j’avais rejoins Art Blakey j’aurais été plus présent sur la scène mas pas sur le circuit universitaire.

Les gens ne sont pas au courant. Mais quand je jouais au Blue Note à Paris, Frank Wolff m’avait invité au restaurant. Il venait de produire le One Side Up de Dexter Gordon et voulait me faire signer un contrat chez Blue Note. Donald Byrd est témoin de cela. Mais Frank voulait que je retourne aux Etats-Unis où l’on ne me connaissait pas. Il voulait que j’y fasse des tournées et que je quitte Paris. J’ai refusé en disant que je ne quitterai jamais Paris, que je resterai à Paris. Donc j’ai dit non à Blue Note pour rester à Paris. Ça aussi ça aurait changé ma carrière… Mais j’aime Paris.

nathan-davis-cov
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Votre amour pour Paris a donc prévalu sur vos choix de carrière ! 

Oui ! J’aimais Paris, et c’est toujours le cas !

Et maintenant Paris vous le rend ! 

J’espère !

En tant qu’ancien professeur, qu’est-ce qui vous semble être l’évolution majeure du jazz depuis les années 60 ? 

J’enseigne encore un peu. Des master class dans de longues résidences à l’université de Virginia et parfois dans l’Illinois. À Virginia c’est un programme d’été qui s’appelle « The Esteemed Simmer Jazz Program ». Je fais ça avec Curtis Floor et David Baker tous les étés en juin. Je vois donc encore de nombreux étudiants, et parfois de Paris.

La différence est que dans les années 60 il y avait simplement plus d’originalité. Les étudiants ont aujourd’hui un bagage technique important. Mais ils ont l’air de tous se copier. Ils sonnent tous comme Coltrane. Il n’y a plus autant d’originalité que dans les années 60, quand les musiciens jouaient tous les soirs.

Dans un livre appelé Outliers, il est écrit que les Beatles sont devenus célèbres parce qu’à Hambourg ils jouaient 7 jours par semaine. Mais dans le jazz nous faisions la même chose ! Aujourd’hui ça n’existe plus. Les musiciens que vous entendez aujourd’hui relèvent des solos qu’ils copient et font quelques concerts par mois, une fois par semaine s’ils ont de la chance. Ils n’ont plus l’avantage de jouer chaque soir sur scène de 22h à 4h du matin. Quand au milieu de la nuit tu te demandes ce que tu vas jouer. C’est ce qui manque aujourd’hui.

Quel conseil donnez-vous aux étudiants qui décident d’embrasser pleinement la carrière de musicien professionnel ? 

Le conseil principal que je leur donne et d’essayer de ne pas rester dans les clichés ou copier quelqu’un d’autre. Fondamentalement, ils doivent comprendre -je l’ai appris par Kenny Clark- qu’il y a une partie du métier qui est liée au business et une autre à la musique et que l’on est chanceux si l’on peut laisser quelqu’un gérer la partie business pour mieux se concentrer sur la musique.

Je me souviens de Donald Byrd au Blue Note qui disait tout le temps aux étudiants « Tu as joué cette phrase mais cette phrase appartient à Sonny Rollins et tu crois être le seul à la jouer ? Le monde entier joue cette phrase prise d’un enregistrement de Rollins. Donc ce que tu joues serait original ? ».

Je dirais donc aux jeunes musiciens d’essayer d’avoir une voix qui leur est propre.

Kenny Clarke m’a fait une belle leçon un soir où nous jouions. Je jouais en avance sur le temps, très vite et en répétant 3 ou 4 fois la même phrase et Kenny Clarke a arrêté le groupe alors que c’était un samedi soir et que le Blue Note était plein. Il devait être 00:30-01:00 et il m’a dit « ne joue plus cette phrase, ici on fait de la musique ». J’étais choqué et effrayé et il a ajouté en me regardant : « Ici nous faisons du show business. C’est ce que Miles fait, c’est ce que Bird a fait. On divertit les gens et s’ils ne tapent pas des pieds, tu ne fais pas bien ton travail ». Je raconte ces histoires telles quelles à mes étudiants, comment j’ai appris les choses, en les couplant à du théorique et de la technique. Je crois que c’est une bonne combinaison parce que quand on se limite à la technique, les clichés pleuvent parce qu’ils se contentent de relever des solos. Tout le monde sonne pareil…

nathan_davis_sextet
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Y a-t-il des musiciens des 10-20 dernières années que vous écoutez et qui vous impressionnent ?

Oui sur mon dernier album, Parisian Hoedown, il y a Maurice Brown, un jeune trompettiste. Il est incroyable, j’adore son esprit. Il y a quelques autres jeunes trompettistes à la technique impressionnante mais lui a une identité. Quamon Fowler est un saxophoniste tenor. Tous deux sont très impressionnants.

Je me souviens d’un concert à l’Université de Pittsburgh -où j’ai enseigné pendant 43 ans- où j’avais invité beaucoup de gens. Randy Weston et moi nous tenions de côté et regardions ces deux jeunes gens qui jouaient avec nous. Randy m’a regardé en disant « Jesus Christ ! ». Je les avais découverts à une master class et avais décidé de les inviter à jouer avec nous.

Pour finir, qu’est-ce qui vous rend le plus fier dans toute votre carrière ? 

Mes années au Blue Note à Paris. Je ne les oublierai jamais. Les gens devraient y jeter un oeil : le club Saint-Germain des Prés, le Blue Note, le Chat qui Pêche, le Caméléon… J’ai enregistré une série d’albums à Paris. Ainsi qu’une session avec Jack Dieval, dans son émission Jazz Aux Champs-Elysées sur l’ORTF. J’étais devenu assez populaire à Paris à l’époque. Grâce à Kenny Clarke. Puis j’ai contribué à l’essor de Woody Shaw, Larry Young et Billy Brooks. Je les avais dans mon groupe au Chat Qui Pêche.

Ces années parisiennes sont les meilleures de ma carrière. Jouer aux côtés de légendes du jazz a été fantastique.

Vous savez que je commence à être triste de n’avoir pas connu les années 60… Quand est-ce que vous avez jouez en France pour la dernière fois ?

C’était pour l’UNESCO il y a 4-5 ans. Mais je suis revenu à Paris l’an dernier.

Vous devriez revenir jouer. 

J’adorerais ! Peut-être pour la réédition prévue d’un de mes disques (SAM RECORDS).

Propos recueillis par Florent Servia