Nai Palm, embardée solitaire

Nai Palm, embardée solitaire

Entretiens - par Florent Servia - 6 janvier 2018 -

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De Hiatus Kaiyoté, on retient la frange, les piercings, les tatouages et le bonnet aux oreilles de renard de sa chanteuse. Son allure bizarre en première ligne, Nai Palm ne ressentait pas moins le besoin de s'émanciper. De cette envie est né Needle Paw, premier album solo paru cet automne, où l'australienne reprend quelques tubes du groupe, seule avec une guitare accompagnée de ses voix superposées.

Pourquoi avoir eu envie de faire un album solo maintenant ?

Hiatus Kaiyoté existe toujours et nous enregistrons un nouvel album à la fin de l’année. Je voulais simplement faire quelque chose de plus personnel et intime. Je voulais aussi donner aux gens une ouverture plus douce sur mon écriture. Je suis obsédée par les harmonies vocales et voulais célébrer le pouvoir dans la voix et l’humanité de la voix humaine ; à quel point elle est primitive. Il était par exemple très important pour moi d’ouvrir l’album avec un chanteur de cérémonies aborigènes parce que le morceau existe depuis un millénaire et que Jason Guwambal Gurruwiwi a l’une des voix les plus puissante que je n’ai jamais entendu.

Par ailleurs, en tant que femme j’étais sous-estimée en tant qu’auteur-compositrice. Souvent les gens présumaient que les aspects intellectuels du groupe venaient des garçons, parce qu’ils ont étudié la musique. J’ai voulu un petit peu rétablir la vérité. Nous étions également beaucoup en tournée et nous avions besoin d’une pause. Les garçons font leurs trucs de leur côté, de la prod’, des concerts de musique improvisée ou des sessions studio. Je l’ai fait un peu et ça fait du bien de se rappeler ce que l’on apporte au groupe. Quand on tourne beaucoup, notre rapport à la musique peut vite devenir mécanique. Parce que nous n’avons pas le temps de réfléchir à tout ce que nous faisons.

J’espère que nous ferons de la musique ensemble encore très longtemps pour Hiatus Kaiyoté. Mais que cela ne nous empêche pas de mener nos propres projets pour autant !

C’est un album sur l’amour ?

Tout est amour ! Mais c’est vrai qu’il y en a beaucoup dans ce disque. De l’amour pour ma vie, mes expériences, mes amis. Tu as deux choix : tu peux prendre tes décisions par peur ou par amour. Tout vient de là. C’est important pour moi de me faire l’avocate de ce qui est beau et imaginatif. Mais pas forcément de la romance. L’amour revêt tellement de formes. Souvent les artistes écrivent avec une perspective romantique, basée sur une relation. Mais l’amour est un sujet si universel qu’il y de nombreuses voies pour explorer le sujet.

Ce solo vous permet-il aussi de travailler la guitare ? Vous êtes seule et devez remplir l’espace.

J’ai pris beaucoup de plaisir avec ça ! J’ai été beaucoup plus brave à la guitare que je ne le suis à l’accoutumée. Je n’avais pas à consulter qui que soit, déjà. Avec Hiatus Kaiyoté je ne me soucie pas tellement de la guitare, tant qu’on peut l’entendre… Là, j’ai pu explorer des sons plus intéressants et travailler sur les couches. J’avais le temps et l’espace pour le faire. Et je ne pouvais pas me cacher derrière d’autres instruments. C’est une expérience libératrice et un bel apprentissage pour moi. Cela me servira pour le prochain album de Hiatus Kaiyoté. Nos projets solos doivent être bénéfique pour le groupe ! Et là, ce sera le cas !

Les multiples couches sont aussi un moment de remplir cet espace minimal du solo. Vous utilisez des pédales sur scène, pour les boucles ?

Non, c’est juste moi et ma guitare. C’est vrai que par rapport à l’album, il n’y a pas d’harmonies vocales, mais ce sont les sentiments des morceaux qui les rendent intemporels. Les couches superposées de l’album embellissent l’atmosphère. Mais le cœur du projet devrait être dans les sentiments et l’énergie que tu y mets. L’essence est la même ; il y a simplement d’autres repères dans le paysage sonore.


Comment avez vous rencontré Jason Guwambal Gurruwiwi ?

Je participais à un évènement en faveur d’un changement de date pour la fête nationale, parce que pour le moment c’est une journée patriotique qui fait référence à l’arrivée du Capitaine Cook et des meurtres qu’il perpetua sur les aborigènes. Mon ami Jack Charles, un activiste aborigène, m’a demandé de performer à cet évènement. Il avait également invité Jason Guwambal Gurruwiwi, un chanteur aborigène originaire du nord de l’Australie. C’était la première fois que je l’entendais chanter. Il m’a tellement ému ! Ca a été un heureux hasard que je le rencontre et que je lui propose d’enregistrer avec moi. Il vient d’une communauté très éloignée. La ségrégation persiste en Australie. On apprend rien à propos de la culture aborigène à l’école. Elle est mise sous silence. En tant qu’artiste à résonance internationale, il m’a paru important de partager avec les gens le pouvoir de leur culture. J’ai eu beaucoup de chance de rencontrer Jason ! Il a créé un sanctuaire pour moi avec « Wititij (Lightning Snake) ». Je l’écoute quand je suis en tournée et que je me sens moins bien.

Pour vous, être un artiste permet d’exprimer des points de vue utiles à la société ?

Les artistes font les commentaires les plus directement reçus par la population sur des faits de société et de politiques. Les artistes sont représentatifs de leur temps. Être soi-même relève déjà de la rebellion. Il faut du courage pour cela. Les sociétés travaillent à garder les gens en ligne. L’art a toujours été une libération de l’âme. C’est un acte de rebellion politique en de nombreux endroits. J’en ai conscience mais j’essaye de n’être pas trop agressive à ce sujet, parce que l’on attrape pas les mouches avec du vinaigre. Par exemple, plutôt que d’écrire avec haine contre le gouvernement parce qu’il ne laisse pas entendre les voix aborigènes, je vais célébrer ce que j’aime : un merveilleux artiste à qui les gens n’ont pas forcément la chance d’être exposé. C’est plus subtil de donner la possibilité aux gens de connaître.

Pourquoi avoir voulu rendre hommage à Bowie si rapidement ?

Il m’a semblé juste de le faire. Cet album était propice. Davie Bowie savait qu’il était en train de mourir. Pour un artiste aussi innovant qui a su toucher les médias mainstream et devenir une icône populaire ; qui produisait encore et toujours de la bonne musique et repoussait les limites, c’est beau ! Il n’avait plus besoin d’offrir. Il avait tant fait. Et pourtant, il voulait encore partager. Il y a beaucoup de grâce dans ce dernier disque. Peut-être est-ce pour cela que j’ai voulu en faire une reprise. La combiner avec « Pyramid Song » avait un sens pour moi, parce que les deux sont très spirituelles. J’ai eu cette intuition de les rassembler.

Le fait que la famille accepte de me laisser faire cette reprise a été un témoignage de la confiance qu’il m’était donnée [ndlr : Nai Palm a écrit une lettre manuscrite à la famille pour faire sa demande ]. C’était ma chanson préférée de l’album et il m’était difficile d’admettre qu’il était d’interdit de faire une cover de ce titre ou d’aucun autre de l’album Blackstar. Ca a été une respiration et une belle confirmation pour moi et cela m’a permis de clôturer cette période importante de ma vie, où j’enregistrais pour la première fois en solo.

Vous avez aussi repris Hendrix !

Être un grand artiste, c’est être honnête avec qui tu es. Si j’ai choisi des icônes, c’est parce qu’ils sont célébrés pour leur musicalité. Tu peux trouver la plupart des tubes de Bowie dans n’importe quel karaoké et voir les gens les chanter par cœur. Mais musicalement c’est compliqué ! Aujourd’hui il n’est plus important d’être un bon musicien pour être connu. Or, j’ai voulu porter le flambeau d’artistes qui ont donné leur âme à leur instrument, plutôt que de défendre des productions de masses au succès temporaire. Il y aura toujours de grands musiciens, capables d’innover. Mais regardons ce qui est en haut des chartes maintenant contre ce qu’il y avait avant. C’est stérile. Ce n’est pas pour critiquer la musique électronique, celle qui n’est pas produite avec des instruments. Mais en tant qu’artiste élevée à l’écoute des plus grands, je pense qu’il faut passer le flambeau. Sans avoir l’air d’une grande conspirationniste, on pourrait se demander si ce n’est pas intentionnel. Que l’industrie déshumanise l’art parce qu’il a beaucoup de pouvoir ! Reprendre Hendrix était intentionnel !

Êtes vous quelqu’un de spirituel ?

Oui ! Je ne suis pas religieuse. Mais je suis consciente. Le plus grand pouvoir des êtres humains est l’intuition et la possibilité de la manifester. Notre imagination et notre capacité à faire l’expérience de la vulnérabilité et de l’empathie. Pour moi, la combinaison de cela, du rituel et de la nature. C’est l’amour et la curiosité pour l’immensité du monde. Je continuerai cela tant que j’aurais envie de célébrer cela.
 


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