Le saxophoniste Rodolphe Lauretta nous a accordé un entretien pour évoquer son projet : une réinterprétation de la musique de Madlib, le beatmaker et producteur californien de hip hop. A la veille des concerts qu’il donne avec son quintet, il nous a parlé avec passion de Madlib mais aussi des liens entre hip hop et jazz…

Pour commencer, est-ce que tu pourrais te présenter ?

Je suis né et j’ai grandi à Amiens. J’ai appris la musique en autodidacte puis j’ai pris des cours de musique assez rapidement avec un professeur de saxophone puis grâce aux structures culturelles de la ville, assez nombreuses à l’époque, notamment un big band. J’ai commencé la musique là-bas, avec Jérôme « Jî » Dru qui travaille actuellement avec Sandra Nkaké. On était au lycée ensemble, on a commencé la musique ensemble. J’ai créé un autre groupe, j’ai fait d’autres groupes locaux notamment de reggae, assez connus localement. C’est comme ça que j’ai approfondi ma pratique du saxophone.

Je suis ensuite venu à Paris et je me suis inscrit à la fac pour une licence d’anglais que je n’ai jamais passée (rires). Je me suis inscrit au Conservatoire de Montreuil puis à celui de Noisiel en Seine-et-Marne où j’ai rencontré le trompettiste Olivier Laisney qui participe au projet « The Jazz Side of Madlib ».

Au bout de quelques années de conservatoire, j’ai participé à différents groupes et j’ai commencé à me produire dans plusieurs clubs et j’ai travaillé sur différents répertoires. C’est une bonne école ! Je me rappelle que j’avais commencé par travailler sur le répertoire de Jackie McLean pour un hommage. J’ai participé à plusieurs formations : mon trio notamment commencé au Bab’Ilo, un club du 18ème où règne une ambiance particulière. Il est fréquenté par de nombreux musiciens et sert de lieu d’expérimentations pour de nombreux musiciens. Des artistes tels que Jorge Rossy, Logan Richardson ou Tony Tixier s'y sont également produits. J’y ai joué au sein de mes projets comme le PsychoBop Trio avec le bassiste Gaël Petrina et Ariel Tessier sur des compositions plus influencées rock.

 

Tes influences sont très éclectiques.

Je ne me suis jamais cantonné à un seul genre en particulier, comme le jazz classique ou l’afro. Je touche à de nombreux répertoires mais j’ai aussi de nombreuses compositions. J’ai beaucoup de projets qui tournent en concert mais peu d’enregistrements. Mais là, j’ai plusieurs projets d’enregistrements en cours ou à venir.

 

Comment est né le projet The Jazz Side of Madlib ?

Le projet est né à Vienne en 2011. Il s’agissait d’une commande de Reza Ackbaraly pour le JazzMix de Vienne dont il était le programmateur (qui vient malheureusement d’être supprimé). Il savait que j’écoutais Madlib et que j’aimais beaucoup ce qu’il faisait. Il cherchait un projet ancré dans le jazz « classique » et quelqu’un qui, dans la pratique, participe à des combos jazz mais qui connaisse bien le hip hop, notamment Madlib. Il a donc pensé à moi.

Du coup, j’ai fait un bon nombre d’arrangements, j’ai pioché dans l’ensemble de son répertoire. Ensuite, j’ai appelé les musiciens. 

 

Et donc, comment est-ce que ton projet se présente ?

L'idée est d'adapter les morceaux choisis parmi les différents projets de Madlib pour un quintet jazz d'apparence classique. Il n'y a pas d'instrument à vent dans les originaux des reprises que j'ai sélectionnées. J'ai donc créé des thèmes pour la section saxophone-trompette. Ce matériau écrit nous permet d'expérimenter et d'improviser collectivement.

Sur une partie du répertoire, le rappeur invité interprète ses propres textes ou freestyle sur des beats de Madlib qu’on joue avec des arrangements. Sur certains titres "cultes", je demande au MC de rapper le texte original.

Parle-nous de Madlib, qu’est-ce que tu aimes chez lui ?

La personnalité de Madlib fait figure d'original dans le monde du hip-hop. Il y a aussi le côté plus obscur de son univers. Tout ça empêche de tomber dans la facilité. Madlib, c’est pas du hip hop mainstream même s’il a un public dispersé dans le monde entier et malgré quelques collaborations avec des grands noms : Snoop Dog ou Erykah Badu, il reste assez méconnu. Quand on évoque son nom, il y a des sphères qui ne connaissent pas du tout. Madlib est un beatmaker et un MC, mais il est aussi DJ et grand collectionneur de disques.

Quand il a monté son projet « Yesterdays New Quintet », il s’est formé à divers instruments en autodidacte : batterie, clavier… Il a joué lui-même et sur la pochette, il y a de nombreux noms de musiciens qui sont crédités mais en fait il s’agit de lui-même. D’ailleurs, si on fait écouter cet album à des musiciens, ils rigolent parce qu’ils se demandent « c’est quoi cette guitare ? », « c’est quoi cette batterie ? ». L’intérêt de ce projet qui a bien marché c’est qu’il a sa vision de producteur hip hop. il retravaille sur ses machines les pistes enregistrées en lives et ça donne un son très particulier, assez décalé. il joue ces instruments de façon peu orthodoxe, mais c'est ce qui rend le truc intéressant.

Après, tu peux le voir faire des DJ sets avec ce super batteur, Karriem Riggins. Ils ont beaucoup tourné en duo : lui à la batterie et Madlib aux platines. Et dans son univers, il y a beaucoup de choses. Il aime Sun Ra, il a sorti plusieurs albums instrumentaux. Il a même sorti un album pour Blue Note qui s’appelle Shades of Blue où il a remixé des morceaux qui étaient dans les archives Blue Note. Il a toujours baigné dans le jazz.

En fait, Madlib est intéressant parce que c’est un touche-à-tout et ça me parle. J’aime beaucoup de choses très différentes et je me retrouve dans ce côté qui aime expérimenter dans plein de domaines.

© Margot Vonthron

© Margot Vonthron

Qu’est-ce que vous avez repris ?

« Yesterdays New Quintet » m’a beaucoup marqué et inspiré. Je me suis basé sur ce projet en particulier et ses projets hip hop. Notamment, j’ai pioché dans 2 albums cultes, des collaborations : les deux avec J Dilla, une légende du hip-hop, pour The Champion Sound en 2003 puis sur un autre. Ils s’appréciaient mutuellement, se sont rencontrés et ont travaillé sur un projet. Ce qui est marrant c’est qu’ils sont tous les 2 à la fois rappeurs et beatmakers. Sur cet album, ce qui est intéressant c’est que quand Madlib rappe, c’est sur les productions de J Dilla et vice-versa. 

J’ai aussi pioché dans l’album « Madvillainy » du groupe Madvillain, qu’il a fait avec MF Doom, c’est un rappeur qui portait un masque. C’est un album culte aussi de 2004. Je savais que ça allait parler à tous les fans de Madlib.

A partir de tout ça, je me suis dit « il y a un truc de live là ». Du coup, on reprend des instruments, des éléments de Madvillain, de « The Champion Sound ». 

 

Comment est-ce que tu as choisi les musiciens ?

J’avais le projet d’un quintet. J’ai d’abord appelé Gaël Pétrina à l’époque. J’avais besoin d’un bassiste qui joue aussi bien de la basse électrique et la contrebasse parce que je puise dans différents répertoires. J’ai ensuite appelé Olivier Laisney pour la trompette. Et ensuite, on m’a conseillé Florian Pelissier, le claviériste. Et puis, Florian m’a conseillé le batteur Thibaut Brandalise.

L'effectif est amené à évoluer selon le répertoire. Emmanuel Camy et Clément Cliquet qui sont dans la formation actuelle, je les ai découverts aux Disquaires, où ils jouent régulièrement. Ils sont issus du jazz mais participent beaucoup à des groupes hip hop.

Theorhetoric, je l’ai connu grâce au groupe XYWHY. C’est un groupe de hip hop instrumental. Il m’a été conseillé par Clément Cliquet. C’est un artiste très intéressant, avec une voix très particulière, un grain qui marche bien avec le côté sombre et la complexité de la musique de Madlib. Et puis il est anglophone, c’est mieux pour les textes. Je l’ai aussi choisi parce qu’il a l’habitude de rapper avec des musiciens, ça facilite les choses.

 

Comment se sont passés vos débuts ? Et quel chemin vous avez parcouru depuis ?

A Vienne, on a eu de très bons retours. A la base, ça devait être un projet one shot. Et même si on me conseillait de le continuer, à l’époque, j’avais d’autres engagements donc j’ai pas tout de suite continué. 

En 2015, on a eu l’occasion de le refaire pour le lancement de la Petite Halle. En fait, Reza Ackbaraly est en charge de la programmation de la Petite Halle et il cherchait une série d’afters pour le festival Jazz à la Villette. Il y avait le concert de DJ Premier et Jurassic 5. On a joué après eux. Ça s’est bien passé encore une fois. 

Après ça, on a été sollicités par la Manufacture 111 parce que l’un des ses membres était présent ce soir-là. On a joué aussi là-bas c’était sold out. Pour ce concert, j’ai proposé de faire la projection d'un film documentaire sur l'histoire du label Stones Throw, indissociable de Madlib [Il s'agit de Our Vynils Weighs a Ton]. Il cherchait un groupe pour clôturer le festival dans la Cave des Unelles et on a aussi été programmé à Jazz sous les pommiers, le 7 mai prochain. C’était une chance : grâce à un concert, on en a généré deux autres.

Entre le projet à Vienne et ce qu’on a fait à la Petite Halle, il y a beaucoup de nouveaux morceaux. Peut-être qu’un jour, j’aurai besoin d’un vibraphoniste. Mais j’essaye quand même d’avoir un noyau de musiciens.

 

Et après ce projet live, est-ce qu’il y a un album en vue ?

Oui, on prévoit de faire un EP.

Ça sera une sortie digitale qu’on enregistrera bientôt. C’est plus une évocation de l’univers de Madlib qui est très riche. Il y aura des compositions personnelles, dans l'esprit du projet. On en joue déjà une sur scène, "Smoking With Lord Quas" (Lord Quas étant l’un des nombreux pseudonymes de Madlib).

Pour en revenir à tes débuts, comment est-ce que tu es venu au jazz ?

Je suis arrivé au jazz par le biais des disques de hip hop. Ce choix-là fait sens finalement. J’ai commencé en écoutant des morceaux, je reconnaissais des samples et j’allais chercher les disques à la médiathèque. Au passage, je voyais les magazines de jazz avec, par exemple, des dossiers de Monk ou Coltrane. J'étais intrigué par l'allure de ces personnages sur les pochettes de disques, et par l'interêt qu'ils suscitaient au point de voir des dossiers de plusieurs pages très pointus sur eux dans des magazines. De fil en aiguille, je m’y suis intéressé pour ma musique parce que même si je jouais du saxophone, je ne jouais pas de jazz. A Tribe Called Quest par exemple, utilise beaucoup les samples de jazz. C’est donc comme ça que je suis venu aux jazz : grâce aux samples.

 

Ça m’amène à la question suivante sur les rapports entre jazz et hip hop. Il y a la tendance qui a amené à faire connaître des artistes jazz via le hip hop. Comment est-ce que tu vois ça ? Par exemple, Kamasi Washington cartonne depuis sa collaboration avec Kendrick Lamar.

Tous les chemins mènent à Rome. Moi je trouve que c’est une bonne chose parce qu’il ya des gens qui seront rebutés par le fait d’aller dans les clubs de jazz. Finalement, le plus important c’est que les gens s’ouvrent à d’autres styles. Moi, par exemple, à travers le hip hop, je suis venu au funk, je me suis forgé une culture solide dans d’autres genres.

Finalement, en observant les producteurs hip-hop, ils samplent plein de choses. Jay Dilla a, par exemple, utilisé des samples de musique country, etc. Madlib, lui, a samplé des morceaux tirés de la BO d’un film d’animation des années 70. Ce sont des personnes qui ont des cultures très variées. Ce ne sont pas juste des artistes afro-américains qui vont faire de la soul ou du hip hop. Ils ne se limitent pas à la Great Black Music. Ils peuvent très bien sampler de la musique classique ou des musiques de films. Derrière le rap, il y a la musique. Si un artiste joue avec un rappeur, pourquoi pas ?

On peut aussi parler du mariage du rock avec le jazz, comme l’a fait Guillaume Perret avec « The Electric Epic » avec des influences metal. A l’inverse, il y a des gens qui ne vont aimer que le jazz dit classique, d’autres qui n’aimeront pas ça.

 

Qu’est-ce que tu penses d’un musicien comme Wynton Marsalis qui affiche clairement son mépris pour le hip hop ? Ou encore de Ed Motta qui, en grand collectionneur de disques, se targue de ne pas posséder un seul disque de hip hop. Il pense que les samples sont intellectuellement malhonnêtes. Qu’est-ce que tu leur répondrais ?

En tant qu’instrumentiste, je pourrais comprendre ce genre de réflexion venant d’eux. Mais, après une écoute plus approfondie au niveau artistique, il y a sample et sample. Pour certains, il n’y aura pas beaucoup de travail autour. Sur d’autres morceaux, on pourra trouver 5 ou 6 samples très courts, de quelques secondes seulement, introduits de manière très subtile. Le producteur ou le beatmaker grâce à son savoir-faire, va imaginer des assemblages, des couleurs, des timbres, des textures pour avoir des choses très intéressantes.

Aujourd’hui, parmi les musiciens que je fréquente ou en tout cas je le constate, il y a une influence du hip hop alors qu’avant c’était l’inverse. Par exemple, avec un musicien comme Robert Glasper, on entend clairement qu’il a intégré dans son jeu des éléments qui font sonner son instrument comme une platine ou un sampler. Il arrive à s’auto-looper, à faire des boucles. Il a une certaine manière d’aborder l’espace. Il y a aussi le bassiste Derrick Hodges ou le batteur Chris Dave qui sont influencés par Jay Dilla. Quand on écoute bien, c’est un travail sur les samples, les fréquences, des passages de basse qui disparaissent et qui reviennent avec une ligne de basse comme ça (mime un jeu à la basse). Tous ces éléments très saccadés sont venus des beatmakers.

Donc, ce que les musiciens comme Ed Motta ne comprennent pas, c’est que ce sont des outils. Steve Coleman dit par exemple qu’il n’a pas de problème avec les machines parce que son instrument en est une. Ce qui compte, c’est la vision de l’artiste derrière. Certains utilisent le sample de manière tellement créative que ça peut parfois sonner mieux qu’un type qui a un piano ou une guitare et qui va faire un truc qu’on a entendu mille fois. Je ne dis pas ça de tous les artistes hip hop parce qu’effectivement certains vont choisir la facilité et se contenter d’un sample sans plus. Il faut voir ceux qui font un véritable travail, c’est intéressant.

Il ne faut pas oublier aussi que maintenant quand on utilise un sample, on est obligé de créditer l’original et plein de groupes ont trouvé une deuxième vie grâce à ça. Ce sont des groupes qui ne tournaient plus et on a recommencé à s’intéresser à eux. Ils ont refait des tournées grâce aux artistes hip hop.

C’est aussi une manière de cultiver les artistes des  générations suivantes, par exemple. C’est aussi une manière d’honorer le musicien à l’origine du sample. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’artistes hip-hop et électro qui n’utilisent pas les samples. Ça devient omniprésent et, du coup, c’est bien que des artistes continuent à travailler avec le sampling, et fassent entendre certaines couleurs, textures qu'on entend plus trop. 

Pour en revenir à toi, quelles sont tes actualités ?

On se produit au 59 rue Rivoli le 16 avril puis le 7 mai à Jazz Sous les Pommiers. Côté personnel, ça sera le même groupe aux deux concerts : le batteur Clément Cliquet, le bassiste Emmanuel Camy, le rappeur Theorhetoric, Florian Pellissier aux claviers et Olivier Laisney à la trompette.

 

À quoi est-ce qu’on peut s’attendre pour ces concerts ?

J’essaie toujours d’apporter un nouvel arrangement à chaque concert. A Rivoli, ce sera gratuit et le lieu est sympa parce que c’est aussi une galerie d’art. Les gens viendront pour l’expo aussi et c’est donc très ouvert.

A Coutances, ce sera un concert particulier parce qu’il se tiendra dans la cave des Unelles. Ce sera le dernier concert du festival et il commence plus tard que les autres concerts, un peu comme la JazzMix à Vienne. Il sera suivi d’une jam session où les musiciens pourront venir jouer. Le prix sera très abordable parce que l’esprit est d’être le plus ouvert possible à tous les publics, comme ceux qui ne peuvent pas se payer un concert ou ceux qui ne sont pas forcément intéressés par le jazz classique.

 

Et tes projets à venir ?

En ce qui concerne The Jazz Side of Madlib, il y aura l’EP comme on l’a dit.

Je suis aussi en train de travailler sur mon album en leader, en trio avec Arnaud Dolmen et Damien Varaillon. En invités, il y aura le trompettiste Olivier Laisney, la chanteuse Charlotte Wassy. On l’a enregistré il y a un an et là, je suis en train de le mixer. Je le fais en autoproduction, sans label. Pour la suite (post production, pochette etc.), je prévois une campagne de financement participatif. Ça me tient à cœur parce que c’est mon premier album, avec mes propres compositions. C’est une grande étape.

A côté de ça, je joue aussi avec le groupe Kelin Kelin dans lequel je suis depuis 4 ans. C’est un projet qu’on a bien rôdé en concert et en festival. On a beaucoup tourné ; la musique a beaucoup évolué. On vient d’enregistrer l’album donc je ne sais pas encore quand ça va sortir.

Propos recueillis par Fara Rakotoarisoa, photos par Margot Vonthron

Ses prochaines dates de concerts :

  • le 16 avril au 59 rue Rivoli
  • le 7 mai à la cave des Unelles à Coutances pour le Festival Jazz sous les Pommiers
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