Kenny Barron dans les loges du Théâtre de la Manufacture, lors du Festival Nancy Jazz Pulsations. © Juliette Riegel

Kenny Barron dans les loges du Théâtre de la Manufacture, lors du Festival Nancy Jazz Pulsations. © Juliette Riegel

Le pianiste de 73 ans à la discographie incroyable paraît infatigable, toujours avide de connaissances et de nouveaux projets. Nous avons eu la chance de le rencontrer à l’occasion de son concert au Nancy Jazz Pulsation en octobre dernier, où présentait en trio Book of Intuition.,  son dernier album en date. Une discussion tournée vers l’avenir et la jeunesse du jazz, que cela soit la sienne ou celle de ses étudiants devenus grands musiciens. 

 

 

Vous avez commencé votre carrière à 19 ans. Pensez vous que le jeune musicien que vous étiez à l’époque serait fier d’avoir accompli tant de choses aujourd’hui ? 

J’espère bien ! Je suis assez content, ma vie se passe plutôt bien jusqu’ici, je ne suis pas millionnaire mais j’ai eu la chance de pouvoir faire ce qu’il me plaisait. J’ai enseigné la musique pendant près de 40 ans, j’ai rencontré beaucoup de jeunes étudiants passionnés de musique qui sont devenus mes amis, et je pense les avoir influencés d’une façon positive ! J’ai l’impression d’avoir une image de mentor auprès de musiciens qui sont devenus grands aujourd’hui, comme Terrence Blanchard. Bien sur, ma vie est loin d’être terminée ! J’ai 73 ans, mais j’ai encore beaucoup à faire et à apprendre ! Je ne cherche pas de nouvelles choses, mais des choses nouvelles pour moi. 

Vous avez enseigné de nombreuses années, comment avez-vous mené votre carrière en même temps ? 

C’était une condition sine qua non, je devais être à même de voyager quand j’en avais besoin, mais je n’en abusais pas bien sûr. J’ai enseigné à la Rutgers University dans le New Jersey pendant presque 30 ans, j’avais toujours quelques semaines d’absence de temps en temps, et quelqu’un prenait la relève en attendant mon retour. La seule fois ou j’ai été absent pendant un long moment était quand j’ai été sollicité pour d’une tournée internationale organisé par la Philip Morris Company, qui m’a fait voyager pendant 6 ou 7 semaines littéralement dans le monde entier. Dans tout les cas, que cela soit en tant que musicien ou professeur, j’en ai appris beaucoup sur la musique en faisant l’un ou l’autre. 

En ayant enseigné tant d’années, vous avez toujours eu un rapport direct avec les jeunes musiciens. Que pensez-vous de la nouvelle génération dans le jazz ? 

Je les adore, je suis toujours les noms que j’affectionne de près ou de loin et j’adore ça, surtout que j’ai été le professeur de certains ! Par exemple, Gerald Clayton ! Aussi, Aaron Parks, un de mes étudiants, Terrence Blanchard bien sur, Ralph Peterson, qui avant de devenir un batteur jouait de la trompette d’ailleurs ! Il y en a bien d’autres. Je suis ce qu’ils font et les engage régulièrement, des fois c’est eux qui m’engagent aussi ! 

 

Vous avez un favori ? 

Oh je les aime tous ! J’apprécie particulièrement Terrence Blanchard, qui est devenu avec les années un excellent compositeur de musique de film. Il m’a appelé il y a quelques semaines pour que je travaille avec lui sur la bande originale d’un film de Robert de Niro. Je suis allé à la Nouvelle Orléans et j’ai enregistré deux jours avec lui. Enregistrer pour un film est assez spécial, ce n’est pas de l’improvisation, ce n’est pas si fun et c’est très calibré, mais c’est une expérience enrichissante ! Je l’avais déjà fait, pour des films de Spike Lee. Avant c’était son père, Bill Lee, qui dirigeait la musique pour ses films (NDLR : notamment pour Do the right thing). 

Kenny Barron trio au Festival Nancy Jazz Pulsations. © Juliette Riegel

Kenny Barron trio au Festival Nancy Jazz Pulsations. © Juliette Riegel

Il y a quelques années, j’ai eu affaire à un cas assez particulier. Une jeune pianiste était venue me voir après un concert au Lionel Hampton Jazz Festival dans l’Idaho, et elle voulait absolument prendre des cours de piano avec moi. Je prenais ma retraite dans l’enseignement du jazz, donc j’ai dû refuser. 7 mois plus tard, je jouais au Village Vanguard à New York, et elle était de nouveau là, à me demander des cours de piano, mais j’ai du refuser une nouvelle fois ! Mais peu de temps après, je reçois un appel du directeur de la Manhattan school of Music, qui me demande de venir enseigner dans leur université. Je donne une condition : je ne veux pas plus de cinq élèves. Premier jour : elle était de nouveau là ! Quelques mois après avoir commencé, elle m’a amené des partitions de duo et une flûte traversière et elle m’a vraiment impressionnée. A partir de là, j’ai commencé à la solliciter pour des concerts et quelques albums en tant que flûtiste ! 

Vous parlez d’Elena Pinderhughes ? 

Non, ce n’est pas elle, mais l’histoire est similaire ! Elle, je l’ai rencontré quand elle était au lycée, et j’avais son frère, Samora Pinderhughes, en tant qu’étudiant. Elle était venu à New York pour un concert, et j’ai été impressionné par elle aussi, donc j’ai commencé à la solliciter aussi ! 

J’adore travailler avec des jeunes, ils ont une attitude nouvelle, positive, et beaucoup d’energie. C’est particulièrement le cas pour les jeunes batteurs et percussionnistes. 

En parlant de batteurs, vous jouez ce soir avec Jonathan Blake, que vous connaissez depuis près de 10 ans, et Kiyoshi Kitagawa, avec qui vous jouez depuis 20 ans. Pourquoi avoir fait le choix d’enregistrer un album ensemble après tant d’années ? 

En réalité, avec qui d’autre enregistrer ? Nous avons appris beaucoup de choses ensemble, sans jamais les avoir enregistrées. Nous avons fait un concert à Paris au Duc des Lombards, et le producteur d’Impulse, Jean Phillipe Allard, nous a vu et nous a demandé d’enregistrer tout les trois. C’etait mon producteur il y a de cela des années. Le prochain album sera surement en quintet d’ailleurs, nous allons ajouter quelqu’un mais je ne sais pas encore qui ! 

J’ai entendu dire que vous étiez plus un « team player ».

La musique prend toujours le dessus, il ne faut pas vouloir passer au dessus les uns au dessus des autres parce que la musique gagne toujours. Même en étant un leader de groupe, je dois toujours faire attention à mes musicien, ce qu’ils veulent, ce qu’ils entendent, ce qu’ils ressentent. Ce n’est pas à propos de moi, et cela se ressent dans le son. Je préfère rester en retrait la plupart du temps, et ça me va très bien ! J’aime être dans cette position. 

Vous pensez que c’est la clé pour réussir en musique, savoir se mettre en retrait et laisser fonctionner le groupe ? 

Oui, absolument ! Il faut être au service de la musique, et laisser son égo de coté. Il faut aussi savoir s’adapter à différents styles de musiques, élargir son champ de possibilité. J’ai joué du gospel, de la musique latino… Il faut même savoir jouer des musiques que l’on n'aime pas. Par exemple, je déteste la country, mais je sais en jouer. Il ne faut pas se regarder le nombril quand on est pas assez expérimenté pour juger telle ou telle musique. 

Vous vous intéressez à d’autres genres musicaux que le jazz, plus actuels ? 

Oui, j’aime apprécier les mélanges entre hip-hop et jazz, comme le fait si bien Robert Glasper. Ma petite fille est aussi musicienne, donc elle me tient un peu au courant de ce qu’il se passe, me fait écouter Kendrick Lamar, et au final ça me plait un peu ! Je suis assez âgé pour voir qu’il n’y a pas grand chose de très nouveau. 

Vous pensez avoir toujours quelque chose à apprendre en tant que musicien, même si vous êtes un mentor dans le milieu du jazz ? 

Il y a toujours quelque chose à apprendre. Mes anciens étudiants m’impressionnent, au niveau du son et de la technique, et ils m’apprennent des choses aussi. J’ai eu une élève japonaise, Hiromi, qui était une pianiste si rapide que j’arrivais à peine à la suivre. Elle m’a encouragé à ne pas me reposer sur mes lauriers et à améliorer ma technique ! J’essaye d’écouter des musiciens inspirants, comme Brad Mehldau, car j’adore son sens de l’harmonie. 

 

Vous avez joué avec des centaines de musiciens, en tant que lead ou collaborateurs, mais pouvez vous choisir deux ou trois collaborations dans votre carrière qui vous ont inspiré dans votre vie de musicien ? 

Je dirais que celle qui m’a le plus marqué est celle avec Charlie Haden sur l’album Night in the city, et aussi un album très inspirant avec Roy Haynes et Charlie Haden, qui s’appelait « Wanton spirit ». Il y a eu aussi cette fois ou j’ai enregistré deux albums solo,  My funny valentine, et  Beautiful love dans la même journée, car il restait du temps dans le studio et le producteur était très satisfait que ça aille si vite, donc pourquoi pas en enregistrer deux ! 


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