Idris Ackamoor, à fond l'aFrique

Entretiens - par Florent Servia - 28 mars 2017

 

Rescapé d'une époque où l'africanité était au plus fort chez les jazzmen, Idris Ackamoor a été de plus d'un voyages lors d'une carrière d'artistes qui l'a vu osciller, depuis plus de 40 ans, entre le jazz et le théâtre. Par la musique, d'abord, il a découvert l'Afrique et ses mille et un trésors, puis, par le théâtre, il s'est rendu à maintes reprises dans une prison en Afrique du Sud pour y tenir, avec sa femme, des ateliers de pratique théâtrale. Passionné, Idris Ackamoor l'est. Lui qui joue le jeu du musicien jusqu'à se vêtir spécialement pour la scène. Son jusqu'au-boutisme l'aura même amené à relancer The Pyramids, le groupe de ses débuts, en 2007, après 30 ans d'absence. Cette année ils ressortent ensemble un énième album au titre évocateur, We Be All Africans. 

Pourquoi avoir fait renaître le groupe ? 

Je n’ai jamais mis fin à mon développement musical, j’ai toujours eu des groupes : le Idris Ackamoor Ensemble ou le quartet. Mais tout d’un coup, nos vinyles sont devenus très demandés sur internet et Gilles Peterson m’a demandé l’autorisation d’utiliser …, un morceau que nous avions enregistré dans les années 70. Puis c’est “ I Caf Records”, le label de Chicago, qui m’a contacté pour rééditer tous nos albums. C’est arrivé de partout, et tout d’un coup ! Un label japonais a même réédité un de nos albums en version bootleg [copie pirate, non autorisée]. Je l’ai contacté en lui demandant de retirer cet album du marché, parce nous en avions besoin. Les rééditions américaines venaient de paraître ! À ce moment là, il a réalisé s’être fait avoir par un soit disant ancien membre du groupe. Il a donc retiré l’album, mais m’a proposé de produire un coffret en deux cds, qui serait intitulé : The Music of Idris Ackamoor : 1971 - 2004. En bref, toute cette activité autour de notre histoire, m’a poussé à relancer le groupe en 2007. D’autant que le coffret comportait beaucoup de morceaux tirés du groupe. En 2007, ma compagne, Rebecca Jones était la directrice artistique du San Francisco Art Festival. Nous avons fait en sorte de réunir tout le groupe original à San Francisco. Ce furent nos premières retrouvailles en trente ans. Après cela, le label à Chicago a eu un appel d’un tourneur à Berlin, Planet Rock. Ils avaient été conquis et voulaient monter une tournée pour nous en 2010. À ce moment là, il faut savoir que nos vinyles se vendaient à 300 € sur internet ! 

Donc, Gilles Peterson vous a tout simplement relancé ! 

On peut dire ça ! Mais le label à Chicago a beaucoup aidé également. Disons que Gilles Peterson est un grand fan. Je le remercie, pour tout le soutien qu’il nous a apporté. En 2012, il a invité le groupe à la cérémonie de ses Worldwide awards, où il m’a décerné le prix du Lifetime achievement work. Et je joue au Worldwide festival cette année [du 6 au 10 juillet à Sète]. Tout cela a été un supplément considérable à ce qui était en train de se passer. Cela a permis de diffuser la musique encore plus. Nous avons fait toutes les premières parties de Floating Point lors d’une tournée. Des jeunes comme Floating Points, Fourtet ou Gilles Peterson aiment notre musique ! C’est ce qu’ils ont découvert en grandissant ! Nous avons été une source d’inspiration. Ce qui m’intéresse là dedans, c’est la connexion entre notre musique live et leur culture dj. Et nous sommes toujours là ! Nous sommes l’un des tous derniers groupes de ce genre d’avant-garde, du début des années 70, à être encore présents ! L’Art Ensemble ne tourne plus vraiment, Sun Ra a disparu… The Pyramids ! Nous sommes là ! 

Y a-t-il toujours eu un activisme social et politique dans votre art ? À l’époque, c’était très couru…

Je crois que oui. Surtout si l’on associe la culture au politique. À la fin des années 60, le mouvement du Black Power en est une illustration. Les Pyramids ont été l’une des expirations de cette période. Quand nous avons créé le groupe en 1972, le black power et les racines africaines avaient acquis une certaine consistance ! Il était question d’identité ! Avant 1967, les afro-américains étaient encore considérés comme des nègres, des « gens de couleurs ». Après cette date, il n’était plus possible d’utiliser de telles expressions, il fallait dire Afro américain. Le fait que la communauté afro américaine se soit tournée vers ses racines africaines a eu un rôle dans cette évolution. À cette époque, comme de nombreux afro-américains, j’ai décidé de changer mon nom afin de faire valoir mes racines africaines. 

Avec les Pyramids, nous fûmes parmi les rares musiciens à nous rendre en Afrique. Nous y restâmes pendant 9 mois. C’était en quelque sorte une déclaration politique. Les États-Unis ont essayé de rejeter l’Afrique et beaucoup d’afro-américains considéraient le continent comme trop primitif, ils se sentaient américains. Beaucoup d’afro-américains étaient en fait effrayés ou intimidés par l’Afrique. Avant notre voyage, la plupart des musiciens qui quittaient les États-Unis le faisaient pour voyager en Europe : l’Art Ensemble of Chicago, Josephine Baker… L’Europe était un vrai soutien au jazz.  Avec les Pyramids nous avions décidés de faire les deux, l’Europe et l’Afrique. 

Aujourd’hui, le jazz ne connaît plus vraiment cet activisme. 

Une minorité d’artistes pop, tel que le malheureux Prince, ou du rap, comme Kendrick Lamar, prennent position contre les injustices que subissent encore la communauté afro-américaine. C’est la même chose avec le jazz, où l’orientation politique des musiciens est peut-être encore plus forte, mais il y a malheureusement un schisme aux Etats-Unis entre ceux qui sont plus proches dans la mouvance de l’école de Wynton Marsalis et qui préfèrent ne se concentrer que sur la musique, jouer du jazz. Je n’ai jamais été ainsi. Quand on est artiste, on a plus qu’intérêt à avoir quelque chose à dire sur la vie et la société. Mais je ne critique pas les musiciens qui défendent l’art pour l’art. Je crois qu’en quelque sorte, ils produisent à leur manière un méta discours sur la société. La culture est politique. 

C’est cette implication totale dans votre art qui vous a amené à créer le groupe, lors d’un voyage qui vous emmenait aux racines du peuple afro-américain : l’Afrique. 

Nous avons fondé les Pyramids en France, en 1972, à Besançon ! Nous étions en voyage d’étude pour un an. À l’époque, il n’était pas courant d’étudier pour son université, mais à l’étranger. Nous voulions aller en Afrique. Notre école avait accepté, mais à condition que l’on suive un cours intensif de français de 5 semaines, à Besançon. Kimathi Asante, Margaux Simmons (mon ex-femme) et moi dormions dans trois dortoirs différents. Nous nous sommes rendus comptes que si nous tracions un trait pour relier les trois, cela faisait une pyramide. De là nous est venue l’idée d’appeler le groupe The Pyramids. Une fois les cinq semaines d’apprentissage du français passée à Besançon, nous décidâmes de rejoindre Amsterdam puis, trois mois plus tard, l'Afrique. 

Souvenirs de voyage

Souvenirs de voyage

Dans quels pays ? 

Le Maroc, à Tanger, Rabat, Casablanca ; puis le Sénégal, et Accra, au Ghana, où nous restâmes 3 mois. C’est là que nous avons vraiment commencé à explorer l’Afrique de l’ouest. Du Ghana nous avons rejoins l’Ouganda, où nous sommes restés quelques semaines avant de nous installer au Kenya, à Kiambu, juste à côté de Nairobi. Puis l’Ethiopie, où nous avons visité les différents sites historiques, notamment à Lalibela, qui donna le nom à notre premier album. 

Et pendant ce temps là, vous en avez profité pour jouer, j’imagine. 

Bien sûr, au Ghana nous sommes allés à Tamale où nous avons été adoubés par le batteur du roi, et le prêtre-batteur. J’ai enregistré un bout et en ait tiré un morceau dans le disque The Music of Idris Ackamoor. 

Nous étions aussi à Bogotenga, où le culte était beaucoup plus ancestral : le juju, la magie dans les cultes africains. À Bogotenga nous avons joué lors de différentes cérémonies. Donc oui, nous étions très impliqués musicalement : nous avons joué, étudié et enregistré en Afrique ! Et nous devions présenter un travail de fin d’étude à notre université américaine. 

Quelle a été votre première réaction de musicien à l’écoute des africains ?

J’ai été époustouflé ! Ma vie a changé ! Ça a été aussi important que cela.  J’étais abasourdi par leur connaissance de la musique et leur sens de la communauté et de la spiritualité. Ce fût une expérience très éclairante pour moi, j’en ressens encore les effets, aujourd’hui, dans ma vie. J’ai été très influencé par ce voyage. C’est indescriptible. 

Et les percussions ? 

Ils sont des maîtres du rythme. Essayer de compter ce qu’ils font est très difficile. Leur développement rythmique est tellement développé ! Le premier battement de cœur est africain ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle mon nouvel album est intitulé, We Be All Africans. Des anthropologues affirment que les origines de l’humanité se trouvent en Afrique. Et on l’entend dans leurs rythmes ! On remonte jusqu’aux premiers jours, au premier tapement de pieds ou de claquement de mains, on a cette sensation quand on est au milieu d’une cérémonie dans un village traditionnel africain. Et puis on entend en quoi c’est connecté à des musiques aux formes plus contemporaines, comme ce qu’a pu faire Fela Kuti, par exemple. Il a pris la tradition pour en tirer une forme plus contemporaine, mais ce n’est toujours qu’une traduction de cette polyrythmie ancestrale, de ces accents dans le rythme. 

Qu’en est-il des costumes ? En portez-vous toujours sur scène, lors de vos concerts ! 

Absolument ! Je n’ai pas arrêté ça. J’essaye de faire en sorte que mes musiciens en fassent autant. Ils ne sont pas aussi enclin à la théâtralité, mais ils me suivent. C’est une prérequis, je n’accepte pas qu’ils soient vêtus de ce qu’ils portent dans la rue. Quand The Pyramids s’était arrêté, j’ai été très impliqué dans le théâtre. Je suis un comédien, un danseur de claquettes… Je crois aux costumes, à comment ils te transforment sur scène. Je combine la musique et le théâtre, c’est ma force. 

Comment définiriez-vous le spiritual jazz ? 

Quand nous sommes allés en Afrique, nous avons été baigné dans la spiritualité, les cérémonies auxquelles nous avons assisté ont été autant de baptêmes pour nous. J’ai compris à quel point la musique était un rituel, à quel point elle était une connexion avec la communauté. La musique est plus que des chorus, elle sert un but. Elle joue lors des mariages, des enterrements, c’est-à-dire pendant les cultes. C’est ainsi que nous avons découvert cette spiritualité. Mais je n’ai jamais dit que la musique de The Pyramids était spirituelle. Nous avons simplement senti que la scène était un lieu sacré où nous pouvions communiquer notre musique à une audience. Cette compréhension du lieu sacré nous a permis de développer un rituel sur scène, de créer une spiritualité par laquelle nous communiquons avec nos ancêtres. Un poète qui était venu à l’un de nos concerts à Amsterdam a dit : « They play to make the music fire, they play to make the soul burst out of the body ». Cecil Taylor, qui avait été notre professeur, nous avait parlé de la possession. Et, effectivement, Coltrane joue parfois comme s’il était possédé. On peut prendre l’exemple des messes dans les Églises noires américaines, lorsque les participants sont possédés par l’Esprit Saint et font l’expérience de la glossolalie [ou le « parler en langues », autrement dit, le fait de parler à haute voix une langue inexistante »]. John Coltrane, Pharoah Sanders ou les Pyramids « parlaient en langues », d’une certaine manière, lorsqu’ils étaient à leur top.


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