Frémeaux & associés : une apologie encyclopédique du son

Pour ceux qu’il appelle avec affection ses clients « névrosés », Patrick Frémeaux et sa maison d’édition Frémeaux & Associés sont plus que des repères : une nécessité. Le premier revient avec nous sur son parcours, sa conception du patrimoine sonore (musical ou non) dans nos cultures et nos histoires, de l’économie culturelle qui encadre son existence, ses passions personnelles… Précieuses clés pour comprendre non seulement comment Frémeaux & Associés est devenue cette encyclopédie sonore de référence, mais aussi les grands enjeux de l’économie phonographique et culturelle d’aujourd’hui.

Patrick Frémeaux

Patrick Frémeaux

Philippe Lesage : Comment est née la maison Frémeaux & Associés ? Je crois savoir que tu as commencé tes activités très jeune.

J’ai commencé en tant que producteur de concerts à l’âge de dix-sept ans, ce qui m’a, au passage, obligé à avoir une assurance de responsabilité civile qui couvre un mineur organisateur de spectacles ! (rires) Mes premiers concerts étaient Francis Lockwood, Santos Chillemi, Claude Bolling, Didier Levallet des gens qui sont ensuite rentrés dans mon catalogue. Je me suis ensuite associé avec André Souliès, avec qui j’ai signé Michel Petrucciani, pour l’organisation de plusieurs de ses tournées ; ainsi que d’autres artistes comme Dick Annegarn, Michel Legrand, etc.

En ce qui concerne les maisons de disques, je me suis d’abord occupé du label La Lichère qui avait été créé par Patrick Tandin, qui était animateur à FIP. Il avait monté un label qui possédait des moyens financiers très importants, et produisait entre autres des disques de jazz ; et certains sont passés à la postérité : Trop de routes, trop de trains des Primitifs du Futur et les trois Paris Musette qui sont des disques se vendant toujours dans le monde entier.

J’avais de mon côté créé une structure appelée Frémeaux Productions lorsque j’avais dix-sept ans. Les disques Frémeaux & Associés sont nés peu après, quand j’ai voulu faire une anthologie de l’histoire de l’accordéon. Rapidement, j’ai voulu que le label s’intéresse à toutes les musiques qui n’étaient pas travaillées par l’édition phonographique. Le classique étant travaillé, cela concernait toutes les musiques reliées à la mondialisation par la triangulation négrière – c’est-à-dire les bateaux en partance de Bordeaux pour aller en Afrique, au Bénin, au Sénégal, etc. échanger de la verroterie contre des esclaves pour se rendre ensuite aux Amériques. Le rythme du tango argentin a ainsi sans doute des racines africaines.

Le dessinateur Siné avec Patrick Frémeaux

Le dessinateur Siné avec Patrick Frémeaux

 

P.L. : on pourrait en discuter… Notamment parce que les populations noires argentines ont été décimées lors de la guerre contre le Brésil et le Paraguay où les troupes noires étaient en première ligne ; d’où l’influence noire moindre dans les musiques argentines par rapport à celles des pays proches.

Je reste persuadé malgré tout qu’il y a dans la syncope de la base rythmique du tango argentin une africanité, même si elle est évidemment moins forte que pour tous les ports des autres pays d’Amérique… L’histoire des musiques du monde est une histoire de ports : Rio de Janeiro avec le samba, la biguine à Fort-de-France, la rumba à La Havane, etc. Chaque lieu va donner un type de musique ainsi, avec bien sûr le port de la Nouvelle-Orléans qui fit éclore jazz, blues, ragtime, etc. Puis avec le Débarquement et la Seconde Guerre mondiale le retour de cette musique en Europe. La boucle bouclée du commerce triangulaire !

L’objectif était donc de s’occuper de toutes ces musiques, avec des vrais livrets techniques considérés comme des appareils critiques et réalisés par de vrais spécialistes. Cela impliquait donc un budget de restauration du son, des exigences visant à offrir la meilleure restitution du patrimoine sonore, correctement et scientifiquement documenté. Ce principe encyclopédique a toujours été au cœur de l’activité de Frémeaux & Associés, et s’est élargi à diverses domaines : l’histoire politique française, par exemple.

Claude Colombini et Patrick Frémeaux

Claude Colombini et Patrick Frémeaux

J’ai réalisé un jour que les discours du général De Gaulle n’avaient été édités que par les disques de la SERP de Jean-Marie Le Pen. Or historiquement, ce sont des documents intéressants… On s’est ensuite occupé de tous les hommes politiques, De Gaulle, Léon Blum, Mendès-France, Mitterrand, jusqu’à Chirac ! Egalement les philosophes, les intellectuels, les essayistes, les écrivains jusqu’aux philosophes contemporains qui parlent de cette histoire de la philosophie (Michel Onfray, Comte-Sponville, Luc Ferry…). En littérature, nous avons édité les enregistrements historiques dont l’oeuvre est interprétée par l’auteur : L’étranger lu par Camus lui-même, La gloire de mon père ou Le château de ma mère incarné par Pagnol. L’idée était de faire une espèce d’encyclopédie du son, qui avait été sauvé soit par la radio soit par le phonogramme. L’ornithologie – nous sommes le premier éditeur ornithologique – s’inscrit également autour de ce gigantesque patrimoine.

L’avantage est que tout ce qui est incarné par le son a plus de sens que sa transcription écrite. Je crois que cette thèse fait que la radio conserve une forte pénétration malgré Internet et tous les nouveaux médias. Tout ce travail veut aussi répondre à la vocation de survivre à une industrie qui s’écroule depuis 2002, ce qui implique d’investir dans les moyens de distribution. Frémeaux & Associés a toujours eu dans les pays francophones une distribution disquaire et libraire séparée, et dans tous les pays anglophones une distribution exclusivement disquaire. On a ajouté une distribution de vente par correspondance, à la fois catalogue papier et internet, qui fonctionne de manière très active.

Patrick Frémeaux et Michel Onfray

Patrick Frémeaux et Michel Onfray

P.L. : Quelle part représente l’export dans le chiffre d’affaires ?

Je crois que cela représente 15%, et la vente par correspondance représente 30%. Cet outil de commercialisation, il faut également l’ouvrir aux artistes de jazz, que ce soit des artistes de la création ou des artistes du répertoire.

P.L. : quel serait l’intérêt d’un jeune musicien de jazz d’enregistrer un disque chez vous ?

Enregistrer un disque, c’est graver une œuvre. L’intérêt de passer par moi, c’est d’être chez les disquaires, de pouvoir être commandé sans limite de temps par tous les disquaires puisqu’on ne déréférence rien au catalogue, d’être sur internet, sur toutes les bases libraires, d’être vendu à l’étranger, d’être envoyé à la presse, etc. Le boulot d’une maison d’édition ! C’est-à-dire faire vivre une œuvre sans limite de temps.

Pour ce qui est de notre identité, nous ne sommes pas de ces labels qui montent des lignes esthétiques : ECM est avant tout une ligne, qui est d’ailleurs peut-être due à un endroit. Nous sommes par définition un éditeur encyclopédique : on y trouve aussi bien du jazz « classique », que du jazz manouche ou du jazz contemporain ; mais avec cette volonté de défendre l’oeuvre globale des artistes au contraire de ce que font beaucoup de maisons de disques. Elles ont peut-être raison, en ce qu’elles font des œuvres et non le suivi d’un artiste. Et de manière assez insolite sans doute, je n’aime pas les artistes, j’aime l’art. En tant que producteur indépendant, je ne peux pas avoir la fierté du label Sketch – qui a comme très gros défaut d’avoir coulé, puisque la seule chose qui compte lorsqu’on crée quelque chose, c’est de ne pas mourir – dans le catalogue duquel chaque disque était une œuvre d’art. Frémeaux & Associés est un endroit encyclopédique et une maison d’édition au sens du livre : un artiste qui vient chez nous y trouve une maison où il peut rester.

P.T. : Comment se fait le choix de ces musiciens ?

Il faut d’abord que j’aime la musique, et que je m’entende bien avec la personne ! (rires) Comme dans la vie ! J’aime pratiquement toutes les musiques, mais en jazz, j’ai autant de plaisir à écouter du patrimoine réinterprété par Bolling, que d’écouter du manouche ou Didier Levallet. Son album Voix Croisées est un super album de jazz contemporain à la limite de la musique contemporaine, avec un savoir-faire harmonique incroyable. On doit pouvoir aimer plusieurs choses sans être taxé de politiquement correct !

 

Pierre Tenne : L’identité de Frémeaux & Associés se retrouve dans les objets mêmes que vous produisez, avec notamment une mise en page relativement similaire pour chaque disque :n’y a-t-il pas là un désir de créer quelque chose d’encyclopédique y compris dans la forme ?

Au niveau de la réédition, la maquette Frémeaux & Associés découle à la fois de cette volonté encyclopédique et sérieuse, et à la fois de continuer sur un design que je qualifierais de semi-professionnel ou de semi-amateur, et qui devient en plus vintage avec le temps ! Je me souviens d’un compliment de Frank Ténot qui a dit « les disques Frémeaux ne sont pas très beaux, mais on les reconnaît toujours ». (rires)

Le son laisse un imaginaire se construire, avec ce plus qui est une parole qui incarne du sens.

 

P.L. : Ce côté vintage concerne surtout les disques de jazz de la collection «  Quintessence » …

Oui, globalement, lorsqu’on nous compare avec d’autres maisons qui rééditent (à commencer par les majors), on voit qu’elles font un travail sur la maquette qui est très supérieur au nôtre. Universal ou Sony, en prenant la même photo, en feront quelque chose de beaucoup plus beau que Frémeaux. Mais, nous, nous ferons quelque chose qui sera tout de suite identifié comme étant produit par nous; là où personne ne fait la différence entre une compilation de Sony ou d’Universal.

Le but de chaque ouvrage de Frémeaux & Associés est de donner des clefs, à des niveaux très différents. C’est le cas en philosophie, où Michel Onfray et Luc Ferry s’adressent à des niveaux Bac et Marcel Conche ou d’autres à des publics plus spécialisés. En jazz, il y a des coffrets thématiques, grand public, des anthologies comme la collection « Quintessence » réalisée par Alain Gerber, et puis il y a des intégrales (Charlie Parker, Louis Armstrong, Django Reinhardt) qui sont faites pour des connaisseurs qui voudront donner plusieurs centaines d’heures à l’écoute d’un musicien et d’un mouvement dans leur vie, et non pas quelques dizaines d’heures. On vise cette offre qui fonctionne à des niveaux différents, avec ce but à la fois pédagogique et encyclopédique qui répond toujours à un certain niveau d’exigence.

P.T. : Tu as opposé le son à l’écrit aux points de vue culturel et patrimonial : quelle est selon toi la place du son dans nos sociétés et nos cultures ?

Il y a l’écrit, qui fut longtemps le promoteur de la musique, et qui est une transcription dans laquelle on actionne l’imaginaire mais qui n’existe presque plus dans la musique. Il y a eu l’audiovisuel – la télévision, à partir des années 60 et 70 – dont on a cru pendant longtemps que c’était le média le plus affranchi de l’émotion et des réponses sensorielles. On a compris récemment que la télévision donne un imaginaire qui est forclos, fini ; là où l’audio laisse l’auditeur être le directeur de casting, des comédiens, des décors ! L’audio laisse un imaginaire se construire chez l’auditeur, avec ce plus qui est une parole qui incarne du sens.

Le « sonore » amène à la fois une exigence d’être compris chez l’auditeur et un degré de compréhension autre. Un livre de Jankélévitch est très difficile à comprendre, avec des notions complexes. Dans l’enregistrement de ses cours, toute chose importante est dite au moins deux fois, toute chose compliquée est réexpliquée de manière adéquate. Il ne va jamais plus vite que son auditoire : il avance à la vitesse où son public métabolise ce qu’il dit. Dans l’écrit, Jankélévitch s’en fiche ! C’est à vous de relire dix fois le paragraphe pour comprendre. C’est là toute la différence entre la propriété du son parlé et celle du texte. L’un des plus beaux compliments à ce propos était celui de Michel Prigent, décédé il y a quelques années, qui nous avait cédé les droits du Malaise dans la Civilisation de Freud. La lecture qu’en fait Nathalie Roussel est si bonne que Prigent m’avait dit avoir saisi des éléments du Malaise dans la Civilisation qu’il n’avait jamais réellement compris, mais qui ont pris leur sens à l’écoute. Comme quoi il y a une partie de notre intellect et de nos émotions qui ne peut repasser que par la réincarnation.

C’est d’ailleurs une tradition millénaire : les contes, la Bible, les histoires de grand-mère, etc. On a un rapport au son qui ne se démord pas. Les DVD de jazz sortis à la fin des années 90 et au début des années 2000 se vendaient à l’époque trois ou quatre fois plus que le disque correspondant. Aujourd’hui, c’est l’inverse ! Tout DVD fait le tiers ou la moitié des ventes du disque audio ; comme si l’auditeur s’était réapproprié que la vérité de ce qu’il allait ressentir était plus sûre et plus forte avec le seul sens de l’ouïe qu’avec l’intervention de la vue. Notre rapport au son a été plusieurs fois remis en cause par la technologie, mais aujourd’hui, les gens préfèrent malgré tout écouter de la musique ou du « parlé » que de regarder leur écran !

P.L. : surtout que la technologie actuelle permet de nettoyer les vieux 78 tours et de rendre à la vie ces musiques !

 

C’est vrai qu’en l’espace de 20 à 25 ans, le patrimoine sonore relativement inaudible des années 1890 à 1940 est devenu très audible, et parfois même étonnamment dynamique pour la période qui couvre le début des années 30 jusqu’à maintenant. Auparavant, il y avait une première politique qui était une restauration extrême, qui enlevait les crachats, le bruit, etc. Les majors suivaient cette stratégie au début, même si elles font aujourd’hui un travail beaucoup plus sensible. La seconde politique est de modifier le son par certains protocoles pour se rapprocher du son qu’il y avait sans doute à l’époque. De notre côté, nous ne voulons pas tricher sur le son des 78 tours : on veut l’améliorer, on veut baisser le bruit de fond, enlever ce qui peut être gênant, mais je préfère mille fois plus qu’il y ait un clac ou du bruit de fond plutôt que d’enlever des harmoniques d’instruments.

Le drame de la réduction sonore qu’on connaît à l’heure actuelle avec le mp3, est que la voix de Ray Charles ou d’Otis Redding a subi deux pertes, d’abord en passant au CD puis au numérique. On en vient parfois à se demander s’il ne s’agit pas d’un « cover » de Ray Charles ou d’Otis ! Idem pour les orchestres classiques, où 50 violons peuvent avoir un son de synthé à son court… (rires) Le numérique est un système de trame : seules les fondamentales sont bien reproduites mais l’harmonique, c’est-à-dire la suite du son, ne l’est pas. En plus, comme l’échantillonnage qui a été choisi est assez bas, les harmoniques sont quasi inexistantes sur les aigus. Comparez le son d’une cymbale sur 33 tours et sur mp3…

P.T. : comment t’adresses-tu, malgré tout cela, aux nouvelles générations qui dans leur quotidien, ont des usages presque exclusivement numériques de la musique hors concert, et n’achètent quasiment plus de disques ?

Je pense que le numérique offre un confort : emmener dans quelque chose de moins de 100 grammes l’équivalent de plusieurs dizaines de CD, ne plus avoir des étagères bourrés de vinyles à l’heure où le prix du mètre carré parisien dépasser les 10 000 euros, etc. Ce confort répond en effet à une exigence de société dans laquelle il y a un fossé générationnel. Ma génération n’avait qu’un rêve qui était d’avoir la chaîne hifi qui donne le son le plus ample possible !

Cependant, les jeunes d’aujourd’hui ont, je pense, une écoute plus encyclopédique grâce aux nouvelles technologies, tout en étant moins sensibles à la qualité du son. Quoique ! Le retour actuel du 33 tours prouve que tous ces jeunes qui écoutent du mp3, pour ensuite acheter le 33 tours en souhaitant retrouver une écoute « analogique » (sachant que les nouveaux 33 tours ne le sont en fait plus), veulent se rapprocher de la réalité de la musique. Ils se rendent bien compte que le son mp3 ne correspond pas au même son qu’on entend dans les concerts. Lorsqu’on écoute un piano-basse-batterie dans un concert, le piano fait résonner la batterie, et réciproquement. Il y a une vérité du son global !

Est-ce que tout cela va se perdre ? Je ne pense pas, car tout dans l’histoire civilisationnelle du beau – et je connais bien ça grâce à notre histoire sonore de la philosophie et des arts (rires) – se modifie sans cesse. Il est vrai que le numérique et les nouvelles technologies ont modifié l’approche du beau, en faisant baisser la qualité du son. Sans doute parce qu’on est allé dans ces domaines trop vite par rapport aux capacités réelles de stockage et de transmission des données. D’où la réduction accélérée, ce qu’on appelle parfois hâtivement la compression…

P.T. : en dehors de ces aspects technologiques, n’y a-t-il pas une transformation de notre rapport au son, consommé de façon peut-être plus boulimique qu’auparavant grâce à la facilité qu’offre le numérique ? Et Frémeaux & Associés n’incarnent-ils pas un rapport presque inverse à notre culture sonore actuelle, en offrant comme tu le disais 100 heures de musique d’un même artiste ?

Tu as raison dans le sens où le numérique occasionne une espèce de « carte-postalisation » de la culture musicale. Mais sans vouloir particulièrement défendre le numérique, c’est d’un autre côté grâce à celle-ci qu’on peut découvrir facilement qu’un type de musique vous plaît, pour ensuite l’approfondir. J’ai l’impression que les jeunes sont plus cultivés, que tout cela est plus complexe que ce qu’on en dit souvent… Ne serait-ce que parce que par rapport à ma génération, les jeunes d’aujourd’hui ont 25 ans de culture musicale à apprendre en plus par rapport à ce que je devais connaître à leur âge ! Pour nous, le disco et toute une frange de la chanson française à la Michel Delpech, c’était une sous-culture que l’on n’avait pas à posséder. Désormais, elle fait partie de la culture avec un grand C. Et d’ailleurs du point de vue musicologique, elle est tout aussi intéressante. Les jeunes ont selon moi encore plus de culture !

Pour revenir sur la restauration, on opère à des mini-tricheries liées au numérique. Pour certains disques de jazz, où le son est un peu dur, après restauration et avant de passer par la trame numérique qui va réduire, on fait parfois repasser le son analogiquement dans un préampli à lampe qui a cette caractéristique de réchauffer le son en le dédoublant un petit peu, puisqu’il il y a la lenteur du principe analogique, espèce d’oscillation où le son est très légèrement multiplié. Cela fait qu’on va rajouter de l’information, mais quand le numérique va passer derrière, il va le réduire à nouveau, mais en gardant une petite plus-value de chaleur grâce à ce procédé.

P.L. : du point de vue économique, l’usage d’internet pose-t-il des problèmes de commercialisation particuliers pour une entreprise comme Frémeaux ?

Tous les disques Frémeaux & Associés sont distribués sur toutes les plateformes de téléchargement, et le chiffre d’affaire total de notre musique vendue légalement sur internet représente 7% du volume total de la musique vendue par Frémeaux & Associés ! Ce n’est pas qu’on est très mauvais dans le numérique, c’est qu’on est plutôt bon dans le physique ! (rires) Dans le « parlé », c’est un peu différent : on fait 15-16% de chiffre d’affaires dans le numérique.

Le problème du numérique est tout simplement d’une part le téléchargement illégal, et d’autre part les rapports de force entre des entreprises gigantesques américaines qui ne sont pas des producteurs de contenus mais des inventeurs de contenants et d’usages (plateformes d’agrégation par exemple, ou des entreprises comme Google ou You Tube, où tout le monde peut publier ce qu’il veut alors que moi, si je sors un disque avec un contenu qui n’est pas éclairci en droit, je peux aller en prison) et des labels indépendants.

Nous avons perdu le contrôle de la commercialisation de nos propres produits. Quand je vois sur certains sites de téléchargement des chiffres quatre à cinq fois supérieurs à mes propres ventes numériques, je ne suis propriétaire de ce que j’ai réédité et produit qu’entre 1% voire 1 pour mille de la totalité de l’exploitation ! C’est ça le principal problème d’internet.

P.T. : en dehors de ces aspects économiques, tu trouves cela problématique pour la vision de la culture et du patrimoine que tu défends ?

La vision, non. Je dirais même que cela répond à un rêve de la culture pour tous. Du point de vue de l’économie culturelle, oui : elle va disparaître. Elle est en train de disparaître. Je crois que l’économie de la musique enregistrée va disparaître, mais que le système de la création se poursuivra puisque l’acte créatif est un acte égocentrique de la part de quelqu’un qui a une démarche, un besoin. Il y aura toujours des artistes ; peut-être pas d’économie culturelle telle qu’on la connaît.

Ce qui est regrettable n’est pas qu’un pan de l’économie disparaisse – après tout, il n’y a plus de voitures à cheval à Paris – mais le danger d’une baisse d’exigence artistique : l’économie culturelle opère une pré-sélection et représente un niveau à atteindre. Aujourd’hui nous sommes passés à un niveau totalement démocratique mais qui ne correspond plus du tout à certaines exigences de qualité. C’est pareil dans d’autres domaines : selon les critères qui s’imposent aujourd’hui, l’intellectuel numéro un est, en France, Dieudonné ! Tu comprends bien l’ironie de ce que je viens de dire ?

P.T. : non, je note que tu es un fervent soutien de Dieudonné et Soral !

(rires) Le problème est ce critère du fameux « j’aime » unique, qui fait de Dieudonné le premier intellectuel !

P.T. : est-ce qu’on ne retrouvait pas déjà cela auparavant avec les charts, des magazines comme L’Express donnant le top des ventes de livres chaque semaine ?

Oui mais le top des ventes regroupait des livres fait par des éditeurs ayant sélectionné des auteurs ! Il y a quand même des gens qui s’y connaissent dans certains domaines. C’est bien pour cela que la presse reste prescriptrice : lorsque vous dites qu’un disque est très bon ou un qu’un disque est mauvais, 80% des gens seraient d’accord avec vous ! L’économie culturelle c’est ça ! L’ensemble des connaissances qui permettent à une culture donnée de ne pas mettre au même niveau une pratique amateur sans intérêt – que je ne critique pas – et quelqu’un qui est un virtuose ou un créatif qu’il faut découvrir.

P.T. : Tu vois dans cette évolution quelque chose à contrer ? Qui menace la « bonne santé » de la culture actuelle ?

Oui, l’économie de la musique a déjà perdu 65% de son chiffre d’affaires en dix ans alors que l’écoute n’a pas cessé d’augmenter. Aujourd’hui Naïve va très mal économiquement, Harmonia Mundi, l’autre maison de disques culturelle, n’est plus française car elle a été rachetée par PIAS, etc. Frémeaux & Associés est donc la dernière maison de disque à caractère culturel encore française, qui paie ses fournisseurs et ses salariés. On est au bord de l’abîme !

P.T. : Tu es souvent intervenu dans des discussions légales et politiques en tant que porte-parole des disquaires et labels indépendants : comment luttes-tu contre cette chute dans l’abîme ?

Je ne peux pas dire que j’ai véritablement été porte-parole des producteurs indépendants, bien que j’aie fait de nombreux mémoires au nom de l’édition indépendante. Je crois que l’imprimeur qui sort un livre de poésie tous les deux mois sur sa presse, le producteur indépendant qui sort un disque tous les deux ans au lieu de faire des croisières, etc. font la diversité culturelle de haut niveau. Cette diversité dépend entièrement de la diversité de l’économie culturelle, encore une fois. Ce qui fait qu’un disque de jazz soit chroniqué de la même façon qu’il ait été fait par Jean-Louis Viard – qui sort un disque tous les deux ans – qu’un autre fait par Universal. Sachant qu’Universal a une politique culturelle réelle aussi ! Je n’oppose pas du tout les indépendants aux majors.

Cette diversité n’a jamais été autant remise en cause qu’aujourd’hui. On a beaucoup critiqué Fleur Pellerin sur le fait qu’elle ait lu ou non Modiano, ce qui est le dernier des problèmes puisque d’une part personne ne possède de culture encyclopédique réelle, et d’autre part qu’on demande maintenant à un ministre de la culture non pas de lire Modiano mais de faire en sorte que son éditeur puisse exister sans être dévoré sur l’autel des propriétaires de technologie qui prennent les contenus et sont au-dessus des lois, y compris de la fiscalité. Les PDG des grands groupes américains, qui ne paient pas la TVA en France, sont reçus par François Hollande, alors que ma TVA est vérifiée et que je serais saisi si je ne la règle pas.

P.T. : Quand on retrace tes discours sur ces questions, on voit une fracture nette entre avant et après la crise du disque ; puisqu’on est passé d’un questionnement centré sur la possible opposition entre majors et indépendants, que tu réfutais et nuançais, à une opposition clairement affirmée contre Google ou You Tube et tous ces diffuseurs de contenus.

Qui ne font pas le même métier que moi, au contraire d’Universal ! Je ne me suis jamais opposé aux majors car j’y ai connu beaucoup de directeurs artistiques qui faisaient dans un cadre plus grand ce qu’aurait fait un indépendant. Aujourd’hui les majors ne portent même plus vraiment leur nom, puisqu’avec leur nombre de salariés, elles restent juste au niveau d’une PME française. L’industrie du disque est pour moi un artisanat avec des tailles plus ou moins grandes.

Le problème est la prédation de ces groupes qui utilisent nos contenus et un législateur qui n’est encore qu’au niveau des pays, et non pas supra-national, et qui doit développer beaucoup plus le respect de la propriété intellectuelle.

P.T. : n’y a-t-il pas un paradoxe dans le numérique, entre les avantages pour le public de la démocratisation et le fait que celle-ci est mise en place par des acteurs qui détruisent concrètement l’économie culturelle existante ?

Leur volonté n’est pas de détruire l’économie culturelle, et ce n’est d’ailleurs pas leur intérêt à moyen terme. Tout est simplement une guerre d’influence : le but de Facebook est d’obtenir les fichiers de prescription client les plus précis au monde, comme Google. C’est la règle du capitalisme ! Je ne vais pas en vouloir aux crocodiles d’être des crocodiles ! (rires) Je dis juste que la culture ne peut exister que dans le cadre d’une économie culturelle et d’une protection du droit à la propriété ; et que ce droit n’a jamais été autant remis en cause car les règles que je dois respecter ne sont pas observées par d’autres acteurs.

P.L. : quelle est l’action patrimoniale des majors face à ce nouveau contexte ?

Elles ont plutôt bien réédité leur catalogue selon moi. Certains ayants-droits leur ont posé quelques problèmes, certes. La commission européenne a décidé que l’année 62 tomberait dans le domaine public, mais pas l’année 63 : c’est un cadeau fait aux majors qui sont les plus gros propriétaires de contenus. Ce cadeau a une espèce de légitimité dans le sens où internet, avec le téléchargement illégal, a fait que les majors avaient perdu une partie de leur propriété reconnue par la loi de 1981. On leur redonne une extension de cette propriété en bloquant le domaine public à une certaine année.

J’ai des avis très controversés là-dessus : une partie du patrimoine est très compliquée à faire vivre commercialement et va être définitivement perdue. Celle dont je pouvais m’occuper, et les majors ne pourront pas me licencier à cause du coût du temps juridique à passer sur les dossiers qui serait supérieur aux revenus qu’elles en tireraient… Pour les artistes moteurs qui se vendent, les majors peuvent continuer à avoir les revenus sans être concurrencés par d’autres éditeurs qui pourraient utiliser le domaine public. Ça leur permet de conserver le monopole sur ces artistes, qui leur est nécessaire pour continuer à vivre.

J’avais proposé quelque chose que j’estime être beaucoup plus intelligent… (rires) C’était de continuer à faire progresser le domaine public d’année en année mais en prévoyant une rémunération pour les artistes et producteurs d’origine, et faire la même chose que pour la SACEM avec les droits voisins. Ce qui n’est pas compliqué matériellement puisque toutes ces données sont déjà existantes et facilement utilisables.

P.T. : tu disais que l’économie culturelle était en train de s’effondrer…

Le disque s’est effondré ! A l’heure actuelle, il y a très peu de gens qui parviennent à sortir ne serait-ce qu’un demi-SMIC dans l’édition numérique, et la plupart des maisons de disques sont en train de fermer !

P.T. : Penses-tu que cet effondrement pourra atteindre les pratiques culturelles elles-mêmes ? Si on prend le jazz, est-ce que tu penses qu’il est menacé par cet effondrement, à plus ou moins long terme, sachant qu’il s’agit d’une musique qui reste assez élitiste ?

Je ne sais pas, car cette expérience de destruction n’a jamais été faite. Je pense que le jazz aujourd’hui donne un salaire à peut-être 50 personnes (attachés de presse, directeurs artistiques, producteurs artistiques, etc.). Si on rajoute les clubs et les salles de spectacle, on atteint peut-être 200 personnes. Il faudrait rajouter les journalistes, qui sont peut-être 7 ou 8 à avoir un contrat de travail en dehors du service public, qui est en apesanteur. Et cette économie de quelques dizaines de personnes intéresse malgré tout un million de personnes en France ! Elle encadre environ 2 000 musiciens ! Si ces quelques acteurs disparaissent, oui, le jazz est définitivement menacé, non pas de disparaître totalement, mais de voir la plupart de ses structures ne plus exister.

P.L. : Pour faire face à cette crise de l’économie culturelle, mets-tu en place une communication spécifique pour le public jeune, dont on a beaucoup parlé dans cet entretien ?

Je n’aime pas qu’on stigmatise les gens par une particularité, qu’elle soit culturelle ou d’âge. Être jeune est un état provisoire de l’existence… (rires) Les jeunes n’existent pas en tant que jeunes dans mon approche. Ensuite, l’opposition vieux-jeunes nous amène toujours à faire des raccourcis dont j’ai pu voir le caractère erroné en documentant pour la brigade anti-piraterie. Tout était faux : on nous a bassiné, y compris dans les pubs anti-piraterie, avec le fait que les jeunes pirataient… Je peux dire, chiffres à l’appui, que les gens qui piratent le plus sont les vieux et, de plus, des produits chers à développer ne pouvant pas s’amortir autrement que dans le cycle marchand.

Quand j’ai 22 000 téléchargements illégaux du Voyage au bout de la nuit sur un certain site illégal, ce ne sont pas « des jeunes qui écoutent du rap » ! Ceux qu’on appelle « les jeunes » s’inscrivent aujourd’hui plus dans l’économie culturelle par d’autres biais, en allant aux concerts par exemple. Ils partent du principe que la culture, dans une démocratie, s’inscrit bien dans une économie culturelle : on a aimé un musicien, et on achète son disque, on s’abonne à un site de streaming, etc. Fondamentalement, les plus jeunes sont en plein dans les usages des consommateurs culturels.

P.T. : plus que ces questions d’âge, les jeunes dont tu parles comme ton public plus âgé, ne concernent je pense qu’une très grande minorité de la population française voire parfois parisienne. Est-ce que ce n’est pas sur ces clivages sociaux que se joue la réalité d’une maison comme Frémeaux & Associés ?

Oui et non. Oui parce que l’accès à la culture est inégal. Non, parce que je vois tout de même que bien des gens écoutent du jazz sans reconnaître forcément ce qu’ils passent, mais cherchent une couleur musicale qui ne les ennuiera pas. C’est une première approche : ce sont des gens qui vont aller à quelques concerts de jazz dans leur vie, principalement ceux d’Ibrahim Maalouf et Keith Jarrett d’ailleurs ! (rires)

Ces gens représentent presque un tiers de mon chiffre d’affaires dans le jazz ! Ils achètent par exemple l’essentiel de mes disques du groupe Pink Turtle. Après, on a un tiers de gens qui aiment quelques artistes de jazz, s’y tiennent, n’écoutent pas forcément tout mais de temps en temps découvrent des nouveautés. Enfin, une troisième population est amatrice de jazz et concerne quelques dizaines de milliers de personnes en France. Il y a parmi eux environ mille personnes qui constituent la clientèle névrosée qui m’achète parfois pour 1 000 à 3 000 euros de disques par an, et qui sont des collectionneurs. La France est le premier pays des collectionneurs !

P.L. : Ces névrosés achètent du jazz ou un peu de tout dans le catalogue ?

Le vrai névrosé achète soit du jazz classique, soit du blues, etc. Il n’achète pas tout. La personne juste avant va acheter les Essais de Montaigne lus par Piccoli, le Biguine Vol. 2 et un Charlie Parker dans la collection « Quintessence ». Elle fera des paniers plus petits, mais écoutera tout. La population qui achète un peu de tout, c’est à peu près la moitié de la population repérée en vente par correspondance.

P.T. : C’est-à-dire ?

La moitié des gens qui font un acte de panier en achetant par correspondance va avoir dans la même commande un mélange de produits. L’autre moitié achète ou bien un seul produit, ou bien une mono-collection. C’est tout de même intéressant de voir que la moitié des gens s’intéresse à plusieurs choses différentes !

Propos recueillis par Philippe Lesage & Pierre Tenne

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