Derrière lui, la trace de ses pas qui le lient à son Liban natal. Devant lui … toute une carrière, qui n'en finit pas de se dessiner ! Quelques mois après la sortie de ses « Illusions » enregistrées en studio, le trompettiste et ses sept acolytes se sont accordés une soirée dans les Bouches-du-Rhône. Retour sur une rencontre au Théâtre la Colonne.

Vous avez remporté une Victoire de la musique 2014 dans la catégorie « Musique du monde », ce classement est-il un élément positif ?

Ibrahim Maalouf : Oui, car cela signifie que ma musique voyage. Je n'ai pas plus de légitimité à intégrer cette catégorie qu'une autre. J'aurai été aussi heureux de remporter un prix pour le meilleur album « urbain » ou la meilleure musique de film (en référence à la bande originale de « Yves Saint-Laurent », ndlr) … pour moi il n'y a pas de hiérarchie à établir.

Comment s'est passée la réalisation de la bande originale d'Yves Saint-Laurent, l'année dernière ?

Ibrahim Maalouf : Je savais que ce film était très beau. Je suis d'ailleurs ravi que les gens commencent à reconnaître le travail de Jalil Lespert et de toute cette équipe d'acteurs, que le bouche-à-oreille fonctionne … L'histoire de cette collaboration est assez simple : Jalil Lespert m'a appelé pour me demander si cela m'intéressait de faire la musique de son film. J'ai dit oui (rires) ! Puis on a échangé, essayé de savoir si l'on était sur la même longueur d'ondes. Il se trouve que nous avons la même manière d'aborder la musique.

C'était un travail en concertation ?

Je suis allé sur le tournage pas mal de fois, j'ai rencontré les acteurs et parlé avec Jalil – mais pas trop ... Le travail était assez dense et nous étions pressés par le temps. Il y avait d'un côté une écriture très classique à composer, avec un orchestre, mais aussi une écriture très jazz, dans l'esprit des quintettes des années 1950. On m'a ensuite demandé de faire une chanson, ce qui était plutôt amusant. Ma voix devait rester en retrait, servir pour les voix, mais finalement tout le monde a dit que cela marchait bien. C'est donc ma voix que l'on a gardée. Moi qui ne suis pas chanteur, c'était une expérience assez drôle.

C'est agréable pour vous, de vous entendre chanter ?

Ibrahim Maalouf : C'est quelque chose que j'ai déjà fait auparavant. Dans la piste cachée d'Illusions par exemple, j'ai renouvelé cette expérience. La chanson mélange le soul et le funk, un peu à la manière de James Brown – toutes proportions gardées bien sûr (rires) ! Cet exercice m'a plu.

Vous dites de votre triptyque Diasporas, Diachronism et Dignostic (2007, 2009, 2011) qu'il a constitué une étape thérapeutique. A travers vos compositions actuelles, poursuivez-vous cette forme de thérapie ?

Ibrahim Maalouf : Il y a toujours une dimension thérapeutique en effet, même si le terme peut paraître péjoratif. La musique me soigne et je pense que l'on est quelques uns à être dans ce cas là. Lorsqu'il s'agit de composer, on peut imaginer à quel point cela fait du bien. Cet aspect de la musique participe à mon équilibre. Cette trilogie d'albums est née en près de dix ans. A cette époque, je découvrais comment on réalise un disque, comment travailler avec d'autres musiciens … J'ai vidé des tas d'émotions que j'avais sur le cœur depuis longtemps. Les premières choses que l'on présente aux gens sont souvent comme un acte de désespoir. J'ai la chance de vivre correctement de mes créations et, chaque jour, je me répète à quel point c'est unique de pouvoir exprimer des choses à travers la musique. Lorsque je fais un album, des remises en cause surgissent toujours : je me demande si les gens ont vraiment envie d'écouter cela … après les concerts, c'est forcément une satisfaction de constater que le public a été réceptif. C'est ainsi que je parviens à trouver ma place.

Est-ce que, selon vous, l'artiste doit se soucier de la réception de ses créations pendant qu'il les produit ?

Ibrahim Maalouf : Beaucoup d'artistes disent qu'ils ne prennent pas en considération ce que les gens pensent ou comprennent de leurs œuvres. Je ne fais pas partie de cette école. Évidemment, ce qui s'exprime chez un musicien devait obligatoirement sortir … et je ne m'arrêterai pas de jouer si le public ne suit plus et que l'on n'achète plus mes disques. Mais je suis soucieux de savoir si les gens ont compris – et non pas aimé – mes compositions. C'est pourquoi je prends le temps, sur scène, d'expliquer de quoi parlent mes morceaux. Mon livret d'album ne se limite pas à quatre pages. Je prends le temps d'exprimer ce que j'ai voulu dire.

Vous avez enregistré Illusions avec tous les musiciens qui vous accompagnent à présent sur la tournée. Cela s'est fait naturellement ?

Ibrahim Maalouf : Depuis que j'ai sorti Diaspora, en 2007, je n'ai pas vraiment joué les musiques de mes albums sur scène – je jouais autre chose pour le public, ce qui est rare. Mais le public adhérait à ce choix et à ce groupe avec lequel je tourne depuis 2006. Il a évolué, certains musiciens sont partis et d'autres nous ont rejoints. Je sentais qu'à un moment il deviendrait nécessaire d'enregistrer le fruit e ce travail. Après Wind (2012), un album acoustique en hommage à Miles Davis, il me semblait que le moment était venu. D'un seul coup, j'avais envie de passer de ce jazz des années 1950 à quelque chose de beaucoup plus électrique. Ce style représente en vérité ce que je faisais déjà, depuis six ou sept ans.

 Vous partagez votre musique avec le public et pouvez la vivre au quotidien. Êtes-vous dans une sorte d'illusion ?

Ibrahim Maalouf : C'est vrai. J'ai la chance de faire un métier où le pire qui puisse arriver, c'est faire un canard ou m'arrêter de jouer parce que le morceau ne tourne pas bien - auquel cas on recommence. Tous les jours, je réalise la chance que c'est. Remplir les salles et être applaudi est flatteur et peut vite monter à la tête. Pour garder les pieds sur terre, je continue à enseigner tous les lundis, comme je le fais depuis l'âge de dix-sept ans. La tournée d'Illusions se passe bien et on pourrait devenir insouciants. Mais au contraire, on est conscients qu'il y a un effort à renouveler constamment. Les musiciens et moi ne lâchons pas une seule seconde au cours d'un concert. On part du principe qu'il n'y a rien d'acquis. C'est cela aussi qui me fait vibrer.

Texte et photo : Lauriane Morel

Twitter @laurianemorel

 

 

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out