Le légendaire batteur, inventeur de l'afrobeat avec Fela Kuti, nous reçoit dans le cadre de la promotion de son dernier album, Film of Life. Celui qui fut adoubé « meilleur batteur de l'histoire » par Brian Eno revient sur une carrière d'un demi-siècle, au cours de laquelle il a côtoyé les meilleurs musiciens d'horizons très différents. Surtout, il détaille ses derniers et nombreux projets pour montrer qu'il reste fidèle à son credo : aller de l'avant.

Tony, le premier titre de votre dernier album, Film of Life, est intitulé « Moving on ». Doit-on le voir comme votre devise musicale ?

(Rires) Oui. C'est ce que je veux exprimer. Il n'y a pas de fin à l'exploration de toutes ces « régions » musicales. Et comme il n'y a pas de fin, il faut continuer d'avancer.

Mais paradoxalement, cette chanson est l'une de l'album qui rappelle le plus la musique que vous faisiez avec Fela. Est-ce une clef pour comprendre le film de votre vie ? Une façon de brouiller les pistes en disant « j'avance tout en jouant la même musique » ?

Oui, c'est parce que je n'ai jamais arrêté de jouer de l'afrobeat, mais chaque fois avec différentes approches, différentes directions. Mais c'est toujours de l'afrobeat. Je ne veux pas stagner, il faut mettre différentes couleurs dans cette musique.

Plus généralement, cette exploration de vos « racines » semble importante ces dernières années : vous publiez votre autobiographie[1], votre album se nomme Film of Life. Tony Allen, la modernité est-elle toujours dans le passé ?

Oui. C'est ça. C'est la modernité : le passé vient au présent qui vient au futur, tu vois ? La musique c'est un environnement, que tu dois utiliser. Et c'est quelque chose qui ne peut pas s'arrêter. Il n'y a pas de fin à l'exploration de la musique. Cet environnement est plein de tout. Plein de différentes directions musicales. Aujourd'hui, tout le monde commence à jouer de l'afrobeat. Dans le passé, non. De nos jours on compte peu de musiciens qui participent à cette scène, ça va peut-être grandir plus tard pour devenir quelque chose de plus important. Je serais satisfait de cela.

En parlant de racines, vous avez souvent déclaré qu'à votre première rencontre avec Fela, vous avez commencé en jouant du jazz. Y a-t-il des batteurs ou musiciens jazz qui vous ont inspiré particulièrement ?

J'ai été très influencé par Art Blakey. C'est un batteur et un leader. Il y a aussi Gene Krupa, mais il est à part. Art Blakey, avec les Jazz Messengers, tu vois... On est dans le même bateau ! C'était un tel leader... Il était une vraie inspiration pour jouer le jazz. Parce que j'ai joué du jazz, et si je dois en rejouer j'en rejouerai ! Mais ce n'est pas mon truc : ça doit être laissé aux Américains. Et moi je dois rester moi-même, donc je dois choisir ma façon personnelle de créer. Faire mon truc.

Dans votre façon de jouer de la batterie, y a-t-il quelque chose que vous avez appris du jazz, d'Art Blakey par exemple ?

Mon jeu est un mix, un mélange. Ce n'est pas juste des rythmes africains, ou ce qu'on appelle ainsi... Ce n'est pas ce que je fais. Mes compositions, mes rythmes sont un mélange de tout. Entre autres du jazz.

Et dans votre jeu, il y a quelque chose de très personnel qui est l'aspect mélodique...

(il interrompt) J'étais obligé de faire ça ! Parce que c'était ce que je ressentais, que la batterie devait sonner. J'étais donc obligé de jouer de cette façon. Ce n'est pas juste frapper, taper...

Et d'où vous est venu ce besoin d'inventer ce jeu mélodique ? Peut-être des musiques Yoruba ?

Non, ça n'est surement pas lié à la musique Yoruba. Je n'ai jamais joué de musique traditionnelle dans ma vie. Quand je joue, c'est directement sur scène, avec un orchestre moderne, tu vois ? Je n'avais pas joué de musique traditionnelle auparavant.

Au-delà de ces catégories musicales, votre approche du rythme est souvent décrite comme polyrythmique, complexe, et vous insistez vous-mêmes régulièrement sur votre maîtrise de l'usage désynchronisé des quatre membres. Dernièrement, vous avez participé à des projets plus binaires, notamment avec Damon Albarn ou encore Sébastien Tellier. Qu'est-ce qui vous a intéressé dans cette musique ?

Quand je suis avec eux, je ne joue jamais du rock. Ils me voulaient moi, mais pourquoi ? Ils pouvaient faire appel à n'importe quel batteur, plus proche de ce qu'ils faisaient avant, pour faire leur musique. Mais pourquoi sont-ils venus à moi ? Ils sont forcément venus parce qu'ils cherchaient quelque chose d'autre.

Et quand ils sont venus vous proposer ces projets...

(Il interrompt) Ils ne m'ont rien proposé du tout. C'est moi qui ai toujours proposé quelque chose. Si Sébastien Tellier m'a invité, c'est qu'il avait déjà accepté ma musique. Peut-être pour avoir quelque chose qu'il n'aurait jamais obtenu avec d'autres batteurs. Si je joue avec Damon, je dois jouer ses compositions, ce qu'il écrit.

Vous avez de nouveaux projets actuellement ?

(Rires) Je finis à peine [Film of Life] ! Après on verra... (Eric Trossier, son manager, intervient : « tu as ton projet avec Moritz »). Ah oui, oui ! J'ai ce projet, appelé Side Project. Avec Moritz Oswald.[2] Un projet électronique, juste électronique.

Vous revenez vers l'électronique ?

Je ne reviens vers rien. Toujours « moving on » !

Après votre album The secret agent, vous avez dit que vous ne vouliez plus chanter. Pensez-vous qu'un jour vous pourriez être lassé de jouer de la batterie ?

(Immédiatement) Non. Jamais ! Je peux me lasser de chanter, mais jamais de la batterie. C'est une part de moi. (...) C'est qu'il y a tant de directions... Il faut aller vers ce que tu veux. Je veux juste jouer de la batterie, mais en m'assurant que je ne m'ennuierai pas. Tu comprends ? Je pourrai m'ennuyer si je continue à faire tout le temps la même chose de cet instrument. Il n'y a pas de fin !

Vous avez aussi déclaré que les longues compositions que vous faisiez avec les Africa Seventi étaient plutôt une volonté de Fela Kuti, et vous jouez maintenant des compositions plus courtes. Qu'est-ce que ce format vous offre musicalement ?

Ça me permet de donner plus au public. Plus, plus, plus ! Plus de variétés, parce que si je devais jouer des chansons de plus de dix minutes, combien je pourrais en mettre sur un CD ?

 

@Bernard Benant 

@Bernard Benant 

Trois...

Trois ! Simplement trois ! Et j'ai tellement plus à donner. Si je joue live, je pourrais étendre, peut-être le beat... Pour l'enregistrement d'un album, il faut respecter le timing.

Est-ce lié au fait que vous invitez à chaque album de nouveaux musiciens, en grand nombre ?

Non, j'écris ma musique. Si j'invite qui que ce soit à jouer avec moi, c'est d'abord pour donner une chance à tout le monde. Il s'agit de ce que tu peux donner, si c'est accepté. Peut-être que ce n'est pas ce que cette personne ressent, ou pense, mais... (il s'interrompt) La musique est une expression, quelque chose qui sort de quelqu'un. On peut avoir différentes idées, différents messages... La musique est là pour vous, et en invitant des musiciens j'offre une opportunité de s'exprimer.

En parlant de « messages », il y a une dimension politique très importante dans l'afrobeat, qui est toujours présente dans vos dernières œuvres mais s'exprime différemment par exemple à travers la vidéo dans le clip de « Go back » avec Damon Albarn. Comment voyez-vous aujourd'hui les liens entre cet aspect politique et votre musique ?

Je ne suis pas un politicien. C'est simplement que lorsque j'observe quelque chose, j'ai besoin d'en parler. Autrement, je ne pense pas que l'Afrobeat doit être une affaire de messages politiques. Tout ce que je dis n'est pas politique, c'est simplement très personnel. Et destiné aux masses. (il hausse le ton) Qui suis-je supposé combattre ? Politiquement, je veux dire ? Qui puis-je accuser ? Qui ? Qui est cette personne que je pourrais accuser ? Dire : « le voilà, c'est lui ! ». Vous ne pouvez pas prendre une personne et la rendre responsable de tout, parce que si vous accusez cette personne vous devez vous en prendre au monde entier. Pour n'importe quelle merde !

Et donc une chanson comme « Go Back » est plus une histoire ? Quelque chose qui vous a touché et que vous vouliez partager ?

Il faut le voir comme un regard, sur une situation particulière. Ces gens qui quittent leur foyer, parce qu'ils vivent dans des conditions très dures, et qui viennent en Europe en croyant trouver une meilleure situation. Et ils se retrouvent à cirer des pompes. Donc « Go Back » ! Tu arrives dans un nouveau pays, tu n'as pas de famille, pas de papiers. Puis pas de travail, de maison et tu te retrouves à la rue. Qu'est-ce que tu préfères ? Chez toi ou dans la rue ? Même si à la maison la vie est dure, ils ne sont pas dans la rue. Ils ont une maison, à manger, des gens (...)

Mais ce n'est pas raconter des histoires. Ce sont des choses qui me viennent. Celle-là est venue parce que je voyais des gens mourir dans des bateaux et voilà tout ! Quand j'ai vu cela, la seule façon d'exprimer mes propres sentiments sur ce chaos était de faire cette chanson, de donner ce conseil... Go back ! Le risque est trop grand ! (...)

À propos de ce retour vers l'Afrique, vous invitez systématiquement des musiciens africains sur vos albums, comme Adunni & Nefertiti dans Film of Life ?

Il n'y a pas d'afrobeat au Nigéria. On le joue plus en Europe, en Amérique. Au Nigéria, on joue de l'afrobeats. Avec un « s », qui n'a rien à voir avec l'afrobeat. Ce n'est pas mon truc. [Adunni & Nefertiti] ne jouent pas de l'afrobeat. C'est de la musique traditionnelle, du chant typiquement local. C'est très très fort. Quand je les ai vus à Los Angeles l'an dernier, sept d'entre eux, j'ai pensé que ça pouvait se vendre n'importe où si on leur offrait l'opportunité pour cela. Ils avaient leur truc à eux, tu vois ? Ils n'illusionnent personne, sans se demander s'ils font de l'afrobeat, de l'afrobeats... (...) Et il y a tellement de différents musiciens africains, différentes ethnies qui amènent leur propre personnalité, leur culture...

Oui, je pense à Fatoumata Diawara...

(Il interrompt) Fatoumata, c'est malien[3], tu vois. Il y a aussi Oumou Sangaré.

À propos de la musique malienne, était-ce important à vos yeux que Damon Albarn ait joué avec des musiciens maliens puis congolais lorsque vous avez commencé à jouer ensemble ?

Damon est simplement un génie ! Et un génie ne s'arrête jamais d'explorer, il ne peut jamais dire « voilà, c'est fini ! » Il voit toujours demain : qu'est-ce qui va se passer demain ? Et le jour d'après ? Il ne s'est pas arrêté au Mali, il a aussi joué au Congo.

Qu'est-ce qui va se passer demain, Tony Allen ?

(rires) Pour l'instant, ma vie c'est maintenant. Donc demain sera un autre jour. Mon prochain album ne sera pas comme Film of Life. Ce sera à nouveau complètement différent, une autre dimension.

Y a-t-il aujourd'hui une musique que vous n'avez pas explorée et dans laquelle vous voudriez expérimenter ?

Je ne sais pas. Mais je sais que je dois déjà finir avec celle-là. Je dois me concentrer sur comment je vais installer cette musique de la bonne façon dans l'esprit des gens. (rires)

                              ©Bernard Benant

Vous vivez à Paris depuis sept ans. Que pensez-vous de cette ville, ou de la France en général ?

Le public français est magnifique pour moi. Il ne me déçoit jamais, où que ce soit en France et pas seulement à Paris. Je n'ai vraiment aucun problème ! Je pense que c'est lié à leur curiosité, leur envie de vérifier quelle que soit la musique qu'on leur propose. S'ils ne connaissent pas, [les Français] veulent y aller et vérifier. Parce qu'il y a une vie nocturne, une bonne vie en France ! (rires). Les Français utilisent la nuit, pour aller voir de la musique live. Ils veulent sortir ! Partout en France, c'est ça : sortir !

Et cette curiosité vous semble typiquement française ?

On ne retrouve pas cela partout. Il y a d'autres publics que j'aime énormément. Mais ce n'est pas pareil (…), on ne peut pas comparer avec ce qu'il y a en France, même si c'est moins le cas aujourd'hui. A cause des préfectures[4], fermer certains lieux, la police... Avant, c'était énorme ! Des lieux comme Cithéa[5], qui font avancer la musique et la nuit. On savait que quelque chose se passait maintenant ! Maintenant, ça a un peu changé.

Toujours le « moving on »...

Oui. Mais je ne peux pas dire, moi tout seul : je veux changer ce lieu à cause de telle ou telle chose. Je ne peux pas, et je ne vais pas essayer cela parce que toute ma vie est ici. Pourquoi je devrais changer des lieux ? Si ça ne me plaît pas, je reste ici mais je pars marcher quelque part dehors. Et je reviens.

Dernière question, toujours à propos du futur. On a récemment retrouvé une time capsule à New York, une boîte remplie en 1914 pour n'être ouverte qu'un siècle plus tard, comme un message à travers le temps. Si vous deviez remplir une telle boîte, que mettriez-vous dedans ?

(rires). Je ne sais pas. Quelle boîte ? Mon héritage, c'est ce qu'il y a déjà ici. Mon héritage est ma musique, qu'on écoute maintenant et qu'on écoutera pendant des milliers d'années puisqu'elle est établie, enregistrée. Donc j'ai déjà ma boîte ! Mes disques sont ma time capsule, ils vont rester pendant de très nombreuses années.

D'une certaine façon, l'afrobeat est aussi votre héritage ?

Plutôt ma propre façon de jouer. Ce que je vais laisser est avant tout mon jeu. J'essaie d'apprendre aux gens à jouer comme moi. Cette année je suis allé dans quatre universités aux States pour transmettre la batterie et l'afrobeat.

Comment étaient vos élèves ?

Ce n'est pas facile pour eux. Je leur dis souvent, « vous voulez jouer comme ça ? Vous avez quatre membres, qui vous emmènent dans différentes directions au même moment. Donc vous devez utiliser ça (il montre sa tête) plus que tout le reste.

En parlant de votre jeu, il se distingue par une grande précision, un sens de la discrétion aussi. Ce n'est pas quelque chose de si fréquent dans la batterie, tout style confondus.

Oui. Beaucoup de batteurs en font trop. Mais il est possible d'apprendre à jouer autrement. C'est ce que j'essaye de leur apprendre : à jouer comme moi. Mais je n'ai pas forcément le temps pour ça, pour enseigner jour après jour. Je veux juste leur enseigner une autre vision. Tu ne peux pas monter en haut d'une échelle dès le début, il faut la poser solidement d'abord. Tu as quatre membres, il faut d'abord apprendre à les utiliser, à séparer les mouvements au même moment. C'est une technique, mais c'est surtout l'étape fondamentale de la batterie. Il faut d'abord ancrer cela, puis apprendre lentement, très lentement comment développer ta musique. Une fois que tu as les bases, tu peux les utiliser pour développer ta propre vision.

Et que pensez-vous de ces batteurs qui « en font trop » ?

Je comprends, et je ne peux pas trop leur reprocher. C'est ce qu'ils apprennent au conservatoire[6]. C'est la façon dont les professeurs apprennent à jouer de la batterie, à partir de partitions. Moi, je ne vois pas la batterie ainsi, comme quelque chose d'écrit. Les partitions pour le batteur sont limitées. Ça t'oblige à faire du bruit, et c'est pourquoi tant de batteurs jouent si bruyamment. Parce qu'ils sont limités à cette partition.

Propos recueillis par Pierre Tenne

Photo, ©Bernard Benant

[1]   Tony Allen et Michael Veal, Tony Allen : An Autobiography of the master Drummer of Afrobeat, Duke University press, 2013. Michael Veal a également publié une biographie de Fela Kuti et est l'un des principaux spécialistes de l'Afrobeat. [2]   Moritz von Oswald est un musicien berlinois qui s'est révélé sur la scène techno allemande des années 1990. Il a déjà mixé la musique de Tony Allen en 2011. [3]   En français. [4]   En français. [5]   Salle parisienne, dans le XIe arrondissement. [6]   En français.