Martin Cazals et Florent Servia ont rencontré le saxophoniste Pierrick Pedron avant son concert sur la scène du Vauban à Brest, dans le cadre de l’Atlantique Jazz Festival dont il était l’invité ! Avec son trio il célébrait une fois de plus ce soir là son album-hommage à The Cure intitulé Kubic’s Cure.  

Florent Servia : Tu as déjà joué ici, au Vauban (à Brest) ?

Pierrick Pedron : Oui ! J’avais 18-19 ans la première fois que j’ai joué ici ! Le Vauban… (soupir d’admiration) Si toutes les salles étaient comme ça ! Quel rêve ! J’adore cette salle, parce qu’il y a quelque chose lié à la tradition de la salle, de la danse. C’est une salle de danse au départ. Il faut imaginer les couples danser dans les années 30, ça devait être d’une beauté incroyable ! C’est très Art Déco à l’intérieur d’ailleurs. Ça garde vraiment son esprit.

Martin Cazals : Pourquoi avoir choisi les Cure dont on ne s’imagine pas avec évidence que les morceaux peuvent être adaptés au jazz ?

Pierrick Pedron : Je vais vous expliquer un petit peu. Effectivement, quand on écoute ce groupe là, il n’y a pas vraiment de côté jazz. Quoique certains de leurs morceaux font référence à une certaine culture jazz. Des morceaux comme « Close To Me » où il y a des improvisateurs, des saxophonistes et des trombonistes qui jouent. Il y a un côté New-Orleans qui est assez marrant, mais sinon il y a un côté très dark qui est lié à l’époque, à ce mouvement après-punk qui est le mouvement cold wave anglais des années 80 que l’on connaît.

Pour répondre à la première question. C’est plutôt un hommage à ma culture musicale. Comme tous les quarantenaires j’ai forcément écouté cette musique là, et même si je ne l’aimais pas je l’écoutais à la radio. C’était un groupe qui était très important à cette époque là. En tout cas moi j’aimais cet univers. Sous forme de challenge je me suis dit mais pourquoi pas faire quelque chose de complètement inattendu. Je pourrais très bien lier ma culture à celle que j’avais à cette époque là, et essayer de faire quelque chose sans vraiment savoir où j’allais. Après l’hommage à Thelonious Monk avec ce trio, je n’avais pas envie de passer pour le musicien qui rend hommage à toutes les légendes du jazz et qui aurait très bien pu faire un hommage à Charlie Parker, à Armstrong… Mais non, j’avais envie de faire autre chose, de faire parler un petit peu ma culture et de faire quelque chose autour de ce groupe là. Ça a été difficile parce que c’est quand même un groupe qui est connu et emblématique grâce à la voix de Robert Smith et également grâce au son de guitare très spécifique, lié à cette époque où il y avait ces effets de flanger, de sons qui tournent. La difficulté est que nous sommes un trio contrebasse/batterie/sax. Essayer de faire sonner cette musique était difficile. J’ai fait tous les arrangements et ai imaginé que la contrebasse pourrait jouer les arpèges de guitare, ou des fois la ligne mélodique et moi les arpèges.

Aujourd’hui, le projet évolue dans le sens où j’ai maintenant des pédales d’effets sur mon saxophone, ce qui lui permet d’être accompagné par ces effets là qui deviennent un instrument à part entière. Pour jouer cette musique on a besoin d’un homme qui fait partie du trio. C’est Manu Gallet qui fait le son du groupe. Il y a des effets sonores, des trucs qui sont vraiment psychédéliques, on rentre dans un truc assez transe. J’associe un genre d’acoustique avec de l’électronique, avec de la transe.

Florent Servia : Et comment as-tu fait pour choisir les morceaux que tu allais traiter ?

Pierrick Pedron : Grâce à Youtube on peut avoir l’occasion d’entendre des versions différentes de morceaux. On entend des versions acoustiques, électriques… C’était au feeling, j’écoutais les morceaux du groupe et je me demandais si j’allais pouvoir faire quelque chose avec. À chaque fois j’avais une petite idée. Il y a des morceaux sur lesquels ça ne pouvait pas marcher du tout, sur lesquels je n’avais pas d’idée. D’autres morceaux me semblaient évident. Donc j’ai tout arrangé, ai écrit les partitions pour chacun et on a commencé à travailler dans ce sens. Et j’ai fait le choix des morceaux en fonction des possibilités qu’il y avait.

Martin Cazals : On sort donc du répertoire jazz. C’est un hommage à votre culture. En ce sens y a-t-il d’autres groupes pop, rock ou punk qui en font partie ?

Pierrick Pedron : J’ai tendance à avoir une grande admiration pour les Pink Floyd dont je suis extrêmement fan. Pour moi ça a été une grande claque. Ma sœur me faisait écouter ça. Ça m’a parlé tout de suite. En plus, j’ai plus récemment eu l’occasion de rencontrer David Gilmour.

Martin Cazals : Quand ça ?

Pierrick Pedron : En 2007. Il est saxophoniste également. Sur son dernier disque il joue du sax. Sous son nom, il a sorti On the Island. Je l’ai rencontré à l’Olympia et on a passé du temps ensemble à discuter de saxophone. Puis toute une journée à discuter de musique, de tout. Dick Parry, avec qui je suis très pote, qui est le saxophone. Il y avait aussi Richard Wright qui n’était pas décédé à ce moment là. On avait discuté pendant longtemps. Ça été énorme pour moi.

Je suis sensible aux mélodies, à la simplicité du rock, au son. J’aime bien le rock anglais, la pop anglaise. Je n’ai pas été scotché par les Beatles même si je sais qu’il y a des gens qui en sont fan. Ils ont de très très belles mélodies mais j’étais plus dans un côté assez psyché en fait.

Martin Cazals : Progressif, etc.

Pierrick Pedron : Oui. J’aimais aussi Robert Wyatt ; les premiers disques du groupe Yes par exemple. Tout ce qui me faisait planer.

Florent Servia : Y aurait-il un groupe qui te plaisait de cette époque mais qui ne serait pas transposable d’après toi ?

Pierrick Pedron : J’ai tendance à me dire que tout est possible. À partir du moment où on a envie de faire quelque chose autour d’une idée, d’un groupe, il y a toujours la possibilité de faire quelque chose. Évidemment si on décide d’adapter une œuvre contemporaine, classique, du Requiem de Fauré en trio ça me paraît plus difficile. Mais en l’occurrence, même pas puisque j’ai un ami qui l’a fait.

Martin Cazals : Bill Evans l’a fait.

Pierrick Pedron : Mais au piano, un instrument polyphonique.

Martin Cazals : Oui, en plus avec un orchestre derrière.

Pierrick Pedron : Par contre, Lionel Belmondo, lui, l’a fait en trio. Il a un trio où il joue des œuvres de musiciens français de cette époque là ! Quelqu’un au Nancy Jazz Pulsation a dit il y a trois jours « Et puis Motorhead ?! ». Alors pourquoi pas Motorhead ? C’est mieux de faire des choses que tu as véritablement appréciées, qui font partie de toi. The Cure c’était les sorties avec les copains quand j’avais 18 ans, dans une R5. On allait faire les cons en Bretagne – je suis de Saint-Brieuc –, on allait dans les bars et on écoutait Seventeen Second et A Forest à fond la caisse dans la bagnole. C’est quelque chose qui marque, les premières sorties avec les potes. Et j’étais en admiration parce qu’ils étaient plus âgés que moi. Ça qui me plaisait bien. J’avais envie de grandir plus vite, pour avoir cette expérience. J’ai loupé, parce que j’étais trop jeune, toute la vague rennaise de l’époque. Je suis arrivé après, c’était déjà la fin. Je pense à Marquis de Sade, Marc Seberg… Il y avait une identité, il y avait quelque chose de personnel dans la démarche musicale.

Martin Cazals : En dehors du choix de l’hommage à The Cure, ton projet a autre chose d’original : sa formation. Le trio basse/alto/batterie a déjà été fait mais n’est pas très courant. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette formule ? Et quelles sont vos influences ?

Pierrick Pedron : J’ai envie de dire qu’il n’y a que des avantages. L’idée de jouer en trio est venue un petit peu par hasard. Je jouais en quartet dans un club à Paris. Et il se trouve qu’au dernier moment le pianiste ne pouvait pas venir parce qu’il avait des ennuis de santé. J’ai appelé un ou deux pianistes mais personne n’était libre parce que c’était le jour du concert. Vincent Artaud (contrebasse) avec qui je jouais me dit « c’est pas grave, on joue en trio ». Alors on a joué des standards américains et ça c’est bien passé. C’était très intéressant de pouvoir faire sonner les harmonies sans instrument polyphonique, c’est-à-dire qu’on n’avait pas de piano ni de guitare, mais il fallait être capable de faire sonner les cadences harmoniques et moi ça me plaisait bien finalement. Donc on jouait des morceaux très intéressants, assez difficiles harmoniquement. Tu parlais de Bill Evans avant, ce qui me plaisait bien en trio à ce moment là c’était de jouer « Very Early » qui est extrêmement compliqué mais quand tu arrives à le jouer en trio sans piano c’est cool. Parce que tu fais entendre les accords avec un instrument sur lequel tu ne peux jouer qu’une note à la fois. Ça vient évidemment de la tradition et de l’expérience de la mélodie du be bop que j’ai beaucoup travaillé en écoutant mes maîtres américains. Les Charlie Parker, Sony Stitt, Art Pepper, Cannonball Adderley : tous les altistes qui ont marqué l’histoire de cette musique là. On a fait cette série de concerts et après Vincent m’a conseillé d’enregistrer un disque en trio. Je commençais à côtoyer Manu, l’ingé son, qui a un studio à Montreuil et on s’est organisés deux-trois sessions pour faire un enregistrement pour le kiffe. Ce n’était même pas prévu. Je branche Thomas et Franck et on décide de travailler sur la musique de Monk. Ce qui est un challenge en soi puisque la musique est difficile. On a choisi des thèmes de Monk, les plus difficiles tant qu’à faire, et il se trouve qu’Ambrose Akinmusire était là, qu’il a donc joué avec nous et qu’on a fait cet enregistrement là qui a intéressé ma maison de disque (ACT) et le disque est sorti. Donc on voulait poursuivre cette aventure de trio mais faire quelque chose de différent, de complètement inattendu mais qui fait partie de moi.

Florent Servia : Et est-ce que ce projet a une suite, va-t-il prendre la forme d’une trilogie ?

Pierrick Pedron : On pourrait croire qu’il a la forme d’une trilogie. Je pense qu’effectivement il y aura une suite. Je commence déjà à potasser. Sous quelle forme je ne sais pas. J’aimerais pour clore la trilogie y incruster que des compos. Que ça soit un final, un mélange de tout ce qui s’est passé sur le Cure, sur le Monk et qu’on puisse trouver quelque chose d’original et qui nous appartienne à 100%.

Florent Servia : Kubic’s Pedron.

Pierrick Pedron : (rires) Je ne sais pas, ça peut être ça ou autre chose. Je ne sais pas pour l’instant.

Florent Servia : Tes deux projets sont présentés sous le signe de l’originalité, qu’est-ce qui serait ultra classique pour toi ?

Pierrick Pedron : C’est ce qu’on m’a déjà proposé. Un producteur m’a parlé une fois de faire un hommage à Charlie Parker, dans l’esprit de l’époque. Et là ça ne m’a pas branché du tout. J’adore jouer la musique de Bird – d’ailleurs je lui fais un hommage bientôt au Sunset. Mais c’est par plaisir. Quand je joue cette musique avec des gens qui la connaissent très bien, et je pense au pianiste Alain Jean-Marie. Parce que c’est fantastique de jouer cette musique avec son trio. Par contre, je ne vois pas du tout l’intérêt d’enregistrer parce que ça a déjà tellement été fait, et bien, par les successeurs directs de Bird. Je pense à Jackie Mclean, à Phil Woods ou Peter King qui ont vraiment poursuivi cette tradition du be bop et qui en on fait des albums. Je pense qu’en 2014, faire un exercice de style en jouant « à la manière de » n’a pas grand intérêt.

Martin Cazals : Comment en es-tu arrivé à la musique de Parker, au sax alto, etc. alors qu’à l’époque c’était surtout les Cure pour toi ?

Pierrick Pedron : Au départ j’ai 7 ans quand je joue mes premières notes de saxophone et je fais partie d’une famille briochine (de la région de Saint-Brieuc) passionnée par la musique et qui fait des bals. Ma sœur faisait de l’accordéon et nos parents nous ont encouragé à prendre des cours de musique avec un prof qui habitait à Paris à l’époque et qui était venu dans une petite commune de la Côte d’Armor pour donner des cours à des élèves parce qu’il avait sa mère là-bas. On était tout pleins de jeunes de musiciens à prendre des cours avec lui, d’accordéon, de chant mais aussi de saxophone. Ma mère voulait que je fasse du saxophone parce que personne n’en faisait à ce moment là. L’apprentissage est venu un petit peu de là. Après il y a l’apprentissage au sein de divers groupes, de variété, de rock, de pseudo-jazz en Bretagne dans lesquels j’évolue. Puis il y a un gars que je connais bien, qui fait de la batterie, qui me dit que ses parents l’ont écrit au CIM (à Paris). On est dans les années 1985-86. Je jouais avec lui dans des bals, des formations de petits groupes à Saint-Brieuc. Il revenait enchanté tous les week-ends, en nous disant à quel point c’était super et en nous ramenant des disques. Les disques de cette époque étaient dans un esprit jazz-rock. Sixon, Steps ahead, les Frères Brecker, David Sanborn, Les Yellowjacket, Franck Zappa aussi que je découvre aussi à cette époque là. C’est nouveau pour moi et j’aime beaucoup. Je découvre le saxophone par l’intermédiaire de ces maîtres là. Sanborn, Brecker, pour moi c’est une énorme claque parce que je ne connaissais aucun sax qui jouait comme ça. L’expérience de Charlie Parker je l’ai eue quand j’avais 9 ans et que mon prof m’a dit « tiens, si tu veux acheter un super saxophoniste, achète Charlie Parker ». Je suis allé au centre commercial du coin, ma mère m’a acheté un vinyl 33 tours de Parker. Le son était pourri, c’était un live dans un club à Harlem ou je ne sais quoi. Ça faisait Krrr, hiiiii (bruitages), et je me suis dit « mais c’est horrible cette musique, jamais je ne ferai cette musique là ». Ce n’était pas possible.

Plus tard, mon cycle scolaire se passait très très mal, j’avais envie de faire de la musique. Donc mes parents ont accepté que je fasse comme mon pote et m’ont inscrit dans la même école que lui et ca a été le début. J’ai appris à découvrir les choses, à jouer avec plein de formations. J’ai rencontré des gens qui venaient de Toulon, de Nancy, de Lille et qui se retrouvaient à Paris. C’était très excitant. Tout le monde était venu pour la même raison, c’est-à-dire connaître cette musique, partager l’amour du jazz. Après on évolue. J’avais envie de devenir soliste. Je ne me voyais pas faire des riffs de cuivre derrière des chanteurs de variété avec qui je jouais à l’époque. J’ai décidé de passer vraiment du temps sur le saxophone, à travailler l’essence de cette musique, à la découvrir. J’en suis devenu fol amoureux. Ce fut une période d’apprentissage où j’achetais des disques, relevais des solos entiers… C’est un cycle que j’ai beaucoup aimé. C’était presque militaire. Je m’obligeais à travailler des trucs. Je relevais des solos, je les jouais en même temps que les gars. En parallèle il y avait toujours cet amour pour le rock. Ça crée fatalement des mélanges.

Et puis il y a eu une expérience à New-York et l’enregistrement avec Mulgrew Miller et Thomas Bramerie qui était à la basse, sur des standards complètement réarrangés. Ça a été une expérience unique, une tournée avec Mulgrew qui a fait des choses incroyables et qui est une école à lui tout seul. J’ai un copain qui avait dit que quand Mulgrew Miller est mort c’est un petit peu comme si une bibliothèque brûlait ». Quand on l’entendait jouer, il transpirait l’histoire du jazz. C’est fou, j’ai des souvenirs… Tu avais l’impression que quand tu lui serrais la main, que quand tu le touchais c’était la définition du jazz. Je touche le jazz. C’était vraiment ça.

Florent Servia : C’est beau ça !

Pierrick Pedron : Quand je jouais avec lui c’était vraiment ce que je ressentais. Et puis c’était l’école de l’humilité.

Martin Cazals : Est-ce que tu peux nous dire un mot sur tes compagnons, tes partenaires Thomas Bramerie et Frank Aghulon ?

Pierrick Pedron : Frank est un musicien que je respecte énormément. Il a une musicalité incroyable et je me sens bien avec lui. Quand je joue avec lui je me sens très bien. C’est un peu comme un tapis rouge que l’on déroule devant toi. La première fois qu’on a joué ensemble c’était avec un bassiste électrique qui s’appelle Sylvain Marc. Frank joue sur tous mes disques sauf un, Deep in a Dream, où c’est Lewis Nash.

Thomas Bramerie. Je le connais depuis toujours finalement puisque c’est le genre de bassiste qui a joué avec tout le monde. C’est un musicien hallucinant. J’ai fait mon premier gig avec lui quand nous habitions tous les deux à New-York. Un guitariste m’avait branché pour faire une soirée française dans un club à New-York. C’était un restaurant où il fallait jouer des chansons françaises mais en jazz. Thomas était à la basse. Et puis le jour où j’ai enregistré Deep in a Dream, je me suis dit que ce serait bien, qu’il était sur place. Puis il y a eu d’autres projets, l’album de Monk, des concerts…

Martin Cazals : Ça remonte à quand l’histoire à New-York ?

Pierrick Pedron : 99. Ça fait un moment.

Martin Cazals : Ce trio là existe depuis Kubic’s Monk ?

Pierrick Pedron : Oui ! Mais au départ c’était juste pour s’amuser. Moi j’avais envie d’enregistrer en trio même si dans l’air du temps il vaut mieux faire quelque chose d’assez consensuel et lisse, qui a des chances de passer à la radio et de vendre. Mais je m’en fous un peu en fait, je fais juste ce dont j’ai envie. Il y a des gens qui veulent m’entendre sur des contextes plus bops, plus traditionnels, puis d’autres qui sont ouverts à d’autres styles. On a encore cette liberté là quand on est musiciens de pouvoir ce que l’on a envie. Et c’est la grande force du jazz, la liberté.

 Photo © JB Millot