Lors de mon dernier passage à New York, j'en ai profité pour aller rencontrer le très talentueux guitariste d'origine Norvégienne LAGE LUND dans un petit restaurant de Park Slope (Brooklyn). Voici les mots que nous nous sommes échangés autour d'une salade et d'une bouteille de vin. 

Peux-tu commencer par me parler un peu du temps que tu as passé à la Juilliard School*, de ce que ça a apporté à ta carrière de musicien?

La Juilliard était, dans un premier temps, un moyen pour moi d'aller à New York. Je venais de passer 4 ans à étudier au Berklee College à Boston et, étant originaire de Norvège, j'avais besoin d'un visa pour aller profiter au maximum de la scène New Yorkaise. Intégrer une école à l'aide de différentes bourses m'a donc permis d'obtenir un visa étudiant. Mais c'était drôle car, à cette époque, le département Jazz de la Juilliard était très réduit et j'étais le tout premier guitariste à l'intégrer. Du coup, lorsque je suis allé faire mon audition d'entrée, j'ai passé la journée à attendre sans que personne ne m'appelle et il a fallu que je me manifeste pour enfin auditionner, seulement ils n'avaient pas d'ampli pour guitare.. Bref, c'était assez rustique mais leur programme était super, ils organisaient souvent des masterclasses avec de grands musiciens tels que Joe Lovano, Bill Charlap, Benny Golson ou encore Wynton Marsalis. J'y ai donc appris beaucoup et m'y suis bien plu, même si j'étais parfois frustré de ne pas pouvoir profiter pleinement de la scène New Yorkaise en raison de la somme très importante de travail exigée par le conservatoire. Par exemple, je me souviens avoir reçu des appels pour des concerts, tournées et enregistrements de la part d'amis que je m'étais fait à Berklee, comme Jaleel Shaw, sans pouvoir jamais accepter car j'avais trop de travail. Mais je n'y ai passé que deux ans et, encore une fois, j'y ai appris énormément de choses, notamment sur l'arrangement, la composition ou l'étude de grands musiciens comme Louis Armstrong.

Qui sont les premiers musiciens de Jazz que tu te rappelles avoir écouté?

Lorsque j'ai commencé à jouer de la guitare je jouais principalement du rock, mais j'avais un ami qui écoutait beaucoup Pat Metheny et John Scofield. Du coup je m'y suis mis aussi et ça m'a vite mené à d'autres artistes tels que Wes Montgomery, Charlie Parker ou encore Billie Holliday. Et j'ai eu la chance d'avoir un accès facile à leur musique car mon père possédait une très large collection de vinyles, je crois qu'il en avait plus de deux milles! Ensuite j'ai logiquement découvert les travaux d'autres grands guitaristes comme George Benson ou Bill Frisell.

Quel musicien as-tu le plus relevé** dans ta vie?

Lage : Hmm.. J'ai beaucoup relevé Herbie Hancock ainsi que Bud Powell, notamment lorsque j'étudiais à Berklee. Mais je ne me suis jamais limité à un musicien en me disant "je vais relever tout ce que telle personne à joué en 1958", par exemple. J'ai toujours préféré rester le plus versatile possible dans ce domaine et ai donc aussi relevé des musiciens tels que Django Reinhardt, Booker Little ou Keith Jarrett.

Quel est le standard de Jazz que tu préfères jouer en ce moment?

Lage : En ce moment j'aime beaucoup jouer cette superbe ballade intitulée 'Good Morning Heartache'. J'ai aussi commencé à jouer un standard composé par Leonard Bernstein qui s'appelle 'Lonely Town' mais celui-ci n'est pas facile du tout et je n'ai pas encore bien trouvé comment le jouer exactement donc je passe beaucoup de temps dessus ces jours-ci! Sinon j'aime aussi jouer 'These Foolish Things' en ce moment.

Je suis curieux, quelle est la pire prononciation de ton prénom que tu aies entendue ?

Lage : (Rires) Un jour quelqu'un m'a appelé 'Loogie', ce qui, en anglais, veut dire mollard, ou crachat! Et ma préférée je l'ai entendue au Japon il y a quelques années, j'étais en tournée là bas avec Aaron Parks et Ben Street et à l'entrée de la salle où l'on jouait ce soir là, mon nom était écrit 'Rage Lund'. J'ai compris plus tard que c'était parce qu'au Japon, ils ont tendance à prononcer les 'L' comme des 'R'. Bref, c'était assez drôle et Aaron ainsi que Ben m'appellent encore comme ça de temps en temps!

Tu joues souvent avec un quartet doté d'un piano, y'a-t-il une raison pour laquelle tu favorises régulièrement cette formation?

Lage : En fait, je la favorisais encore plus avant. Dès que j'avais un concert de prévu je voulais le faire avec un pianiste. Et c'est principalement car j'avais l'habitude de tout composer au piano. C'est moins le cas maintenant mais je continue d'écrire à l'aide de cet instrument que j'ai toujours eu l'impression d'entendre plus facilement que la guitare. Je n'ai jamais vraiment su quoi faire avec une guitare.. (rires). Aussi, je suis le seul à jouer d'un instrument harmonique lors de la plupart des concerts auxquels je participe maintenant, surtout depuis que je suis à New York, du coup ça m'a appris à essayer d'être le plus à l'aise et libre possible quand il n'y a pas de piano pour m'accompagner. J'en suis même arrivé au point où je me mets intentionnellement dans des situations comme ça, par exemple je compose pour et joue de plus en plus en trio, notamment lorsque je pars en tournée car c'est plus simple de tourner avec une formation réduite comme le trio. Mais lorsque je joue en quartet avec un piano, ce que j'aime toujours faire, tout va dépendre du pianiste lui-même. Disons que la personne derrière le piano m'importe beaucoup plus que la présence du piano en soi.

Enregistrer un album ou effectuer une tournée en duo Guitare/Piano t'intéresserait-il ?

Lage : J'ai eu l'occasion de m'y essayer un petit peu avec Aaron Parks lors d'une tournée avec mon quartet au Japon l'année dernière. Mais ce n'était que pour quelques concerts de ci de là et rien de tout cela n'a été enregistré. Mais, effectivement, j'aimerai beaucoup approfondir cela, seulement la majeure partie des concerts auxquels je participe reste en tant que sideman*** et le reste du temps je joue généralement avec mon trio ou quartet. Mais je suis sûr que je développerai cette formation en duo un jour ou l'autre car ça m'intéresse!

Si tu pouvais poser une question à Freddie Green, laquelle serait-elle?

Lage :  Hmmm.. Je crois que si je trouvais une manière de remonter le temps et de le rencontrer je ne lui dirais probablement rien à part: "Salut… je n'ai vraiment pas envie de te déranger…" (rires) car je suis comme ça dès que je rencontre quelqu'un que j'admire et respecte. Mais je serai prêt à donner beaucoup d'argent juste pour pouvoir m'assoir à côté de lui, sur la scène et ressentir, vraiment ressentir, son son, sa puissance. En tout cas juste assez pour savoir à quoi ressemble, de l'intérieur, un son de guitare parfait en section de big band.

Si tu pouvais remonter le temps, justement, en quelle année retournerais tu?

Lage : Il y en a beaucoup! Je ne sais pas.. Ça serait sûrement très intéressant de pouvoir assister à des concerts du quartet de John Coltrane lors de son apogée ou du premier grand quintet de Miles Davis, par exemple. Mais je pense que j'en profiterais pour aller écouter des groupes qui n'ont jamais ou très peu étés enregistrés, des groupes comme celui d'Andrew Hill au début des années 1960 ou encore celui de Booker Little qui joue ses propres compositions. Donc sans pouvoir te donner une année exacte, je dirais début des années 1960.

As-tu déjà étudié un livre ou une méthode qui t'ait fait progresser de manière signifiante? Si oui, le(s)quel(s)?

Lage : Je ne suis généralement pas du genre à lire de livre ou méthode mais je me rappelle en avoir un petit peu étudié une écrite par Mick Goodrick d'où j'avais tiré quelques très bons exercices que j'utilise encore. Aussi, lorsque j'étais à Berklee, j'ai beaucoup appris d'un cours de Bret Willmott sur les voicings et comment jouer et utiliser de différentes manières un même voicing, et je sais qu'il a écrit un livre basé sur ce cours mais je ne l'ai jamais vraiment lu. Comme je disais, je ne suis pas vraiment du genre à étudier de livre ou méthode.

Entre Ben Wendel et Dan Tepfer, qui peut jouer le plus vite?

Lage : (Rires) Je dirais que si les deux jouaient du saxophone alto, ça serait Ben, mais si les deux jouaient du piano, ça serait Dan.

Subtile manière de ne pas se mouiller. Habile.

Lage : Merci!

Combien de temps au maximum as tu passé à travailler sur une composition ou un arrangement?

Lage : Généralement, lorsque je compose un morceau puis le joue une fois en répétition ou en concert, je sais tout de suite si je vais continuer à le travailler (pendant environ un an) ou si je vais décider de ne jamais le rejouer de ma vie. Mais il y a un morceau que j'ai écrit il y a près de 15 ans, lorsque j'étais à Berklee, qui s'intitule 'The Incredibly Profound Song' et que je continue de jouer de temps en temps. Et c'est drôle car au moment d'enregistrer ce dernier sur mon tout premier disque chez Criss Cross, j'ai décidé de le ré-écrire et y ai apporté d'importants changements, mais j'ai ré-écouté le dit enregistrement il y a peu et me suis rendu compte que j'avais complètement foutu la merde! Il était en fait nettement mieux avant. Donc je me suis récemment mis à le rejouer comme il était écrit à l'origine et le ré-enregistrerai probablement. Mais de manière générale je passe soit une journée ou deux, soit deux voire trois ans à jouer et travailler un morceau avant de passer à autre chose.

Quels sont tes projets pour le futur proche ?

Lage : Alors, on a enregistré un second album avec le OWL Trio (Orlando LeFlemming à la contrebasse et Will Vinson au saxophone alto) qui devrait sortir d'ici peu de temps, on est en train de chercher le bon label pour le faire. J'ai aussi enregistré un album avec le quartet de Jochen Rueckert, dans lequel je joue depuis environ deux ans, et devrais en enregistrer un avec l'ensemble de Maria Schneider à la fin de l'été. Aussi, j'aimerai bien enregistrer un disque en trio où l'on jouerait en situation de live mais sans public. En gros, jouer dans une salle avec une bonne acoustique, enregistrer le tout en une prise et ne presque rien mixer. Donc il y a ça et j'aimerai aussi enregistrer un album en solo mais ne sais pas encore trop comment aborder ça.. On verra!

Puisque cette interview est pour un média parisien, je suis un petit peu obligé de te demander ce que tu penses de Paris et de son public?

Lage : Oh j'adore Paris! Et je sais que ça sonne un peu faux comme ça mais c'est vrai, j'adore cette ville. De plus, cela fait quelques années maintenant que j'y vais assez régulièrement et commence donc à connaître l'endroit. Et lorsque l'on est fatigué à cause du voyage et du décalage horaire, cela fait beaucoup de bien d'arriver dans une ville où l'on se sent un peu chez soi. Par exemple, à chaque fois que je joue à Paris, que ça soit au Sunset/Sunside ou au Duc Des Lombards, je vais diner dans un super restaurant qui s'appelle "La Robe et le Palais". La nourriture ainsi que le vin y sont incroyables et c'est fort agréable de savoir que, quoi qu'il arrive, même si l'hôtel n'est pas génial ou la fatigue trop importante, je vais adorer aller manger là bas. Et je ne suis pas le seul! Je sais qu'un site internet avait fait un sondage parmi les musiciens de jazz qui voyagent beaucoup pour savoir de quelles adresses ils étaient adeptes et celui-ci remporte la palme! Des musiciens tels que Bill Stewart, Ben Street ou encore Matt Brewer sont clients là bas. Bref, des endroits comme celui-ci couplés au fait que le public français en général est un public très réceptif et respectueux de la musique qu'il est venu écouter rend chacun de mes passages à Paris plus qu'agréable!

J'aimerais, pour finir, te poser une question très sérieuse. Si tu pouvais être réincarné, en quoi voudrais-tu que ce soit: a) une part de Cheesecake, b) une fontaine à soda de chez Taco Bell, c) une page du livre 'Fifty Shades of Grey' ?

Lage: (Rires) Donc dans tous les cas j'ai perdu à ce jeu là? (Rires) Hmmm… Je dirais une part de Cheesecake car mon espérance de vie serait très limitée et le calvaire d'une durée relativement courte car j'imagine être mangé rapidement. Contrairement à la fontaine à soda qui va rester là quelques années et la page du livre qui, à moins d'être brûlée, est également partie pour durer. Donc va pour le Cheesecake, clairement! Antonin Berger * La Juilliard School est un conservatoire de New York renommé, principalement connu pour son enseignement de la musique classique. ** Dans le langage du jazz, 'relever' un musicien (ou plus précisément le solo d'un musicien) veut dire apprendre, reproduire et étudier un solo dans le but d'en comprendre et réutiliser les bases rythmiques et/ou harmoniques. *** Accompagnateur et non leader d'un groupe.