C'est au fond d'une petite cour située au pied d'un immeuble du East Village qu'Antonin Berger a eu le plaisir de rencontrer le batteur allemand d'adoption new yorkaise, JOCHEN RUECKERT.

Commençons par les choses sérieuses, comment est ton français ?

Lent, très lent. Tel celui d'un enfant de cinq ans un peu attardé, vivant en France dans les années 1950.

Est-ce que tu as un genre de phrase préparée pour frimer en français ?

Non, pas vraiment… Mais j'aime bien utiliser les mots 'bricolage' et 'aéroglisseur' lorsqu'on me demande de parler français.

Quel est le premier standard que tu as appris à jouer ?

Hmm… Le premier disque de jazz que j'ai beaucoup écouté quand j'étais adolescent est un des albums du groupe Sphere avec Kenny Barron au piano. Et je me rappelle être tombé amoureux de leur version de 'I Didn't Know What Time It Was', du coup j'avais fini par apprendre à le jouer.

Est-ce que, pour l'apprendre, tu jouais avec le disque ?

Non, pas à l'époque. Il m'a fallu un bout de temps avant de comprendre que l'on pouvait jouer avec un disque et que ça pouvait vraiment faire progresser. Je crois que j'avais 19 ans quand j'ai réalisé ça. En fait, personne ne me l'avait dit et c'est pour ça que je le dis à tout le monde maintenant.

Et quel est le dernier standard que tu as appris à jouer ?

J'ai joué, il y a quelques semaines de cela maintenant, avec le 'Standard Trio' de Kurt Rosenwinkel et j'ai donc dû apprendre pour l'occasion quelques standards que je ne connaissais pas comme 'Get Out Of Town', 'Goodbye Pork Pie Hat' ou encore 'If I Loved You'.

Tu travailles aussi pas mal sur la musique électronique, est-ce que cela influence ta manière de jouer du jazz?

Pas vraiment, c'est plus l'inverse. Je dirais que le jazz influence ma manière de jouer de l'électro. Mais, de manière générale, je suis assez allergique au mélange de ces deux genres musicaux. Enfin, je n'ai rien contre, sur le principe, mais disons que je n'ai encore jamais entendu de projet électro/jazz vraiment convainquant à mon goût. Ce sont vraiment deux mondes très différents. Pour moi, l'un est de la musique et l'autre un genre de sport. Ce que je trouve intéressant avec l'électro c'est vraiment ce côté sportif qui pourrait être traduit par la vitesse à laquelle les choses évoluent au sein d'un même morceau. En gros, l'électro c'est essayer de caser deux mois de travail intense dans un morceau de trois minutes et le jazz c'est pouvoir jouer avec la spontanéité grâce à de nombreuses années de travail. C'est vraiment une vision différente des choses. C'est comme si on comparait un film à une pièce de théâtre: l'une est en temps réel et l'autre non.

 

Lorsque tu joues de l'électro, tu le fais sous l'alias 'Wolff Parkinson White'. Pourquoi ? Qu'est-ce que ça veut dire ?

C'est le nom d'une maladie cardiaque assez rare avec laquelle je suis né. C'est en fait une malformation autour du coeur qui le fait battre plus rapidement que la normale, sans pour autant pomper plus de sang. J'ai été diagnostiqué assez tard, je devais avoir quelque chose comme 18 ans, et ai donc subi une procédure plutôt traumatisante où, en gros, ils infiltrent une sonde dans une de tes artères et stimulent ton coeur pour te faire avoir ces 'attaques' (que tu as généralement une fois par mois avec cette maladie) et ainsi trouver exactement où se trouve la malformation pour ensuite la brûler au laser. Le moins drôle dans tout cela c'est que tu dois rester éveillé tout le long de l'opération. Opération qui n'a, heureusement, duré que 7 heures pour moi (ça peut parfois prendre plusieurs jours). Bref, au moins, après cette procédure tu es débarrassé de la maladie pour de bon. Mais c'est assez rare, je crois que je ne connais qu'une autre personne qui l'a eu et c'est Marilyn Manson.

Considérerais-tu, un jour, changer cet alias en 'Tiger Alzheimer Green' ?

(Rires) Pas vraiment. Enfin… Ok, j'étais très fier, à l'époque, de ce pseudonyme faisant allusion à un problème cardiaque lié au rythme jusqu'à ce que je me rende compte que tous les putains de groupes sur la Terre s'appelaient 'Wolf quelque chose'! Wolf Parade en étant un exemple… J'ai même découvert un jour un groupe de métal irlandais qui s'appelait Wolff Parkinson White! Bref…

Qu'est ce qui te manque le plus à propos de l'Allemagne ?

Le pain. Manger du bon pain me manque. Et… c'est à peu près tout. J'entretiens un genre de relation d'amour et de haine avec l'Allemagne et la mentalité des musiciens là-bas. Et puis je ne suis pas un grand buveur de bière. Donc surtout le pain. Ah oui! Il y a aussi les chips goût Paprika! J'ai grandi avec ces choses là en Allemagne et je n'arrive pas à en trouver ici à New York alors qu'ils ont littéralement tous les goûts possibles et imaginables en magasin… Sauf Paprika.

Quel est le morceau le plus difficile que tu te rappelles avoir joué ?

Hmm… Il y a eu plusieurs types de morceaux avec lesquels j'ai eu du mal. Par exemple, les morceaux que compose le tromboniste Nils Wogram sont difficiles à cerner. J'ai aussi dû remplacer Marcus Gilmore dans le groupe de Mark Turner un soir au Village Vanguard et les morceaux qu'ils jouaient étaient vraiment compliqués et n'avaient encore jamais été enregistrés. J'avais bien travaillé le répertoire et étais allé les voir jouer la veille en me disant: 'C'est bon, je connais tous ces morceaux par coeur'. Et je n'ai rien compris à ce qui se passait ce soir-là. Je suis ressorti du concert avec encore moins d'informations que je n'en avais au préalable, j'étais vraiment perdu ! Donc ces morceaux-là, entre autres, m'ont donné pas mal de fil à retordre.

À quoi ressemble ta journée typique de travail?

Ça dépend, c'est assez irrégulier chez moi. D'autant plus que j'ai maintenant un fils, ce qui change fondamentalement ma routine de travail. Mais avant, lorsque j'avais encore zéro fils, je pouvais jouer quasiment 24 heures par jour et travaillais donc plein de choses différentes. Par exemple, lorsque j'entendais un morceau, une forme de morceau ou n'importe quoi qui m'intriguais, je pouvais passer la journée à le bosser dans tous les sens. Maintenant j'essaye de noter et retenir au maximum les choses intéressantes que j'entends (que ce soit dans un disque ou chez un autre batteur) pour pouvoir les travailler de manière productive lorsque j'ai un peu de temps libre à consacrer à la batterie. Et puis j'essaye de toujours travailler un petit peu la technique pure et dure. Comme tout le monde, je vieillis, et ne suis donc plus aussi rapide que je l'étais, du coup j'essaye de me maintenir en forme à l'aide quelques exercices somme toute assez classiques.

Si tu étais un catcheur professionnel, quel serait ton nom de scène ?

(Rires) Wow… Je ne sais pas. Un nom à sonorité mexicaine je dirais… Hmmm… Mon humour spontané est en train de me faire défaut sur tous les plans là… Merde. Je vais y réfléchir et je t'enverrai un email avec ma réponse.

Jouer avec ton nouveau quartet (Mark Turner - Saxophone Ténor, Lage Lund - Guitare, Matt Penman - Contrebasse) doit présenter de nombreux avantages. Mais j'aimerais bien que tu me parles un peu des inconvénients, s'il en existe.

Il y en a trois qui me viennent à l'esprit. Le premier est de devoir écrire des morceaux avec un bagage de connaissances harmoniques assez réduit, puis de devoir les amener à Mark Turner en lui disant: 'Tiens, joue ça… et avec conviction!'. C'est vraiment dur, pour moi en tout cas, de devoir composer pour des musiciens d'un tel niveau. Ensuite, il y a tout l'aspect logistique qui n'est pas facile à gérer. Je m'occupe littéralement de tout pour ce groupe-là lorsqu'on part en tournée, à savoir la réservation des hôtels et des billets d'avion, l'investissement d'argent, la comptabilité et autres activités toutes plus drôles les unes que les autres. En gros, je deviens momentanément responsable des aspects les plus agaçants d'une tournée. Et enfin, un sacré désavantage dû au fait de tourner avec son propre groupe est que lorsqu'un concert ne se passe pas très bien, qu'il n'y a pas beaucoup de public ou que le public n'aime pas la musique, ça devient tout de suite personnel. Quand tu tournes pour le groupe d'un autre, tu t'en fous. Enfin, ça ne t'empêchera pas de dormir quoi. Tandis que quand c'est ta propre musique que les gens n'apprécient pas, c'est tout de suite beaucoup plus difficile de se détacher émotionnellement. Surtout lorsque tu as passé autant de temps à tout préparer toi-même!

Un des morceaux figurant sur ton prochain album - à paraître en Octobre - s'intitule 'Saul Goodman' (en référence à un personnage de la série TV 'Breaking Bad'). Tu regardes beaucoup de séries télévisées ?

Oui! Enfin ce morceau-là je l'ai écrit il y a 3 ou 4 ans, à l'époque où 'Breaking Bad' commençait à devenir populaire, et je trouvais ce titre super malin. Seulement il faut environ 3 ans maintenant pour sortir un album et il a perdu tout son panache. Bref, ça faisait référence au fait que le personnage de Saul Goodman est quelqu'un d'assez vicieux qui arrive tant bien que mal à naviguer à travers les situations désastreuses. Et la construction linéaire et à la fois angulaire de ce morceau me faisait penser au personnage. Donc voilà, mais je regarde aussi beaucoup d'autres séries, principalement des comédies, comme 'Peep Show', 'Party Down' ou encore 'The Office'.

As-tu déjà pris part à un duel de batterie?

Non, malheureusement.

Et si tu pouvais en faire un demain, avec qui voudrais-tu que ça soit ?

(Rires) Je ne sais pas… Mes quelques qualités en tant que batteur ne se prêtent vraiment pas au format 'Duel', je pense que je me ferais ridiculiser. Donc je préfère ne provoquer personne!

Si tu pouvais jouer, et donc être crédité, sur l'un des albums de Miles Davis, sur lequel serait-ce ?

Wow! Tu veux dire, quel album d'anthologie je choisirais de ruiner ? Hmm… Bonne question! Je pense que, pour la qualité de la musique et le plaisir que les musiciens ont dû prendre à l'enregistrer, je dirais l'album live intitulé 'Miles In Antibes'. C'est vraiment un super disque ! George Coleman joue avec eux et ils le détestent tous autant qu'ils sont mais arrivent tout de même à produire une musique d'une qualité rare. Bluffant.

Quels sont tes projets pour le futur proche ?

J'ai quelques tournées de prévues à partir de la rentrée avec notamment le groupe de Sam Yahel (à l'Automne), celui de Nils Wogram (en Décembre) ainsi que mon propre quartet (en Octobre, puis en Mars). Mais cet été est plutôt calme pour moi et je ne m'en plains absolument pas, ça fait beaucoup de bien de ne pas avoir trop de boulot lorsqu'il fait 1260 degrés à l'ombre. J'ai aussi un nouvel EP de musique électronique qui va sortir sur un très bon label nommé Detroit Underground Records. Et le propriétaire de ce label presse les vinyles lui-même, à la demande, ce que je trouve vraiment sympa et original.

J'ai, pour finir, une question des plus sérieuses à te poser: si tu étais un Schtroumpf, lequel serais-tu?

(Rires) Le Schtroumpf dormeur, sans hésiter! Enfin, je ne sais même pas si il existe. Disons que s'il existe un Schtroumpf qui vient d'avoir un bébé et manque donc cruellement de sommeil, je serais celui-là!

Antonin Berger

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