Plutôt discret jusque là, le pianiste parisien Florian Pellissier séduit avec un deuxième album enregistré avec son quintet de toujours. Biches Bleues confirme son amour -déjà révélé dans  Le Diable et Son Train- pour New-York, le hard-bop et les années 60.   

Florent Servia : J’étais au concert de lancement de disque à l’Ermitage. Le public n’était pas celui que l’on rencontre habituellement à des concerts de jazz, ça m’a étonné !

Florian Pellissier : C’est une sortie de disque, il y a tous les copains. Et puis je ne suis pas que dans le jazz, j’oscille avec d’autres genres. Il y a Setenta et 2-3 groupes où je suis aux claviers dans l’esprit seventies rhodes, clavinet, moog. Mon vrai kiff c’est ça. Le quintette c’est un atelier historique musical, de continuer à faire du jazz en acoustique. Ça me permet de continuer à bosser le piano, à bosser l’écriture, les formes pas traditionnelles mais historiques du hard bop des années 60. Si tu prends des mecs comme Herbie (Hancock) ou Horace Silver, tu vois très bien que toute la musique afro américaine qui vient derrière est issue de cette période Blue Note. Ce que j’aime vraiment du jazz électrique ou jazz funk après vient de là. C’est intéressant de travailler les origines.  Je ne devrais peut-être pas le dire, mais le quintette est aussi un projet d’étude, de recherche musicologique, historique.

Mais c’est pas grave que ce soit un projet d’étude ! C’est un work in progress ! 

Je pense que par définition cette période du jazz est une musique d’étude en soi. C’est de la recherche, c’est de l’étirement de formes, de l’étirement harmonique, de l’étirement rythmique. C’est pour ça que ça a été un bouillonnement de création et d’idées après. La période Blue Note sixties c’est une des musiques qui a été les plus samplés ! À l’intérieur il y a des perles d’une mesure, de deux mesures… À l’intérieur de chaque morceau ou de chaque disque tu peux couper ici ou là et chaque molécule de chaque morceau peut devenir un morceau en soi tant il y a d’interaction, de jeu, de hasard…

D’où t’es venue l’idée du titre, hormis cette référence au Bitches Brew (Miles Davis) ? 

Biches Bleues a été enregistré en deux parties : une session a eu lieu en avril 2013 puis en juin 2014. Après avoir signé chez Heavenly Sweetness j’ai eu une discussion avec Franck (Descollonges : le producteur). Sur le premier album, j’avais enregistré un morceau de Herbie Hancock et un autre de Wayne Shorter. Pour le deuxième album j’ai voulu en faire un leitmotiv et réitérer l’expérience avec « The Sorcerer » de Herbie et « Dance Cadaverous » de Wayne Shorter. Finalement la version de « The Sorcerer » n’était pas si évidente que ça et Franck m’a suggéré de rendre hommage à un artiste français en tant qu’artiste français qui a compté.

D’où Jef Gilson. 

J’en avais entendu parler très vaguement comme un homme un peu mystérieux (Pour en savoir plus sur Jef Gilson) . Est-ce qu’il existe vraiment ? Qui c’est ? Je ne connaissais pas tellement la musique. Alors Franck m’a invité à faire une session d’écoute au label puisque lui a tout. On a écouté 80 morceaux en 2 jours. J’ai halluciné ! Je suis rentré dans un univers énorme. Depuis la reprise de « Valse pour Hélène » dans l’album on me pose beaucoup de questions sur Jef Gilson. Je me suis intéressé au personnage. Et le ratio entre sa surproductivité et son manque de renommée est incroyable. Ça ne doit même pas exister dans l’histoire de l’art mondial à ce point là, cette quantité de production et ce peu de visibilité. J’étais d’autant plus fier de faire un truc. Avec Franck on a fait des éliminatoires et c’est « Valse pour Hélène » qui a gagné en interne avec le quintette et avec le producteur. Ça me touchait dans le côté jazzman français. Ce morceau m’évoque un compositeur passionné de jazz coltranien des années 60 et cette petite touche. Il y a un truc très français à l’intérieur même de la mélodie, dans la fin de la mélodie. On dirait un français qui joue aux États-Unis, ou des musiciens américains qui joueraient un thème français. Il y a une connivence transatlantique qui m’a plu puisque c’était le projet au départ du quintette : l’inspiration new-yorkaise. En plus j’ai étudié là-bas. Jouer « à l’américaine » le temps d’une session. Ça donne un résultat final intéressant, comme un dessinateur qui imaginerait la skyline de New-Yor depuis son petit bureau parisien. C’est ce qui me plaît chez Jef Gilson. Ce n’est pas juste mais est-ce qu’on arrive à sentir l’odeur de la ville, à entendre deux-trois klaxons ? C’est ça qui m’intéresse !

J’étais heureux de voir cette reprise de Jef Gilson. Je l’ai également découvert cette année avec le coffret Malagasy Jazz chez Jazzman !

Et je pense qu’il y aura une suite. Vu comme j’aime les choses, il y aura de plus en plus de Jef Gilson. Quitte à ce qu’il y ait un « tribute » (hommage) complet. Pour moi ça a été évident, pour les musiciens du quintette un peu moins. Je leur ai balancé et l’idée, et le compositeur et le titre comme ça sans qu’ils aient la période de transition que moi j’ai eue. Dans ce projet les musiciens sont formatés à jouer ma musique. Ils ont le droit de proposer ou des reprises ou des compos à eux. Mais tacitement ils ont décidé qu’on jouait ma musique ou des reprises d’un maître.

 

Tu as étudié combien de temps à New-York ? 

J’ai été pendant deux ans à la New School. J’ai suivi un copain qui y allait en me disant « pourquoi pas ». C’est l’école où avait étudié Brad Melhdau. Donc le fait de rencontrer des profs ou des gens que Brad Melhdau avait connu qui pourrait me raconter comment lui vivait, comme il appréhendait les choses… Avoir d’autres infos que ce qu’on peut trouver dans la presse spécialisée ! C’était chouette. Je n’avais jamais été à New-York. C’est complètement délirant en fait, sans même parler de la musique. Tout est excellent tout le temps. En ce qui concerne le jazz, tu prends des claques tous les soirs, tous les matins. À mon premier jour de cours il y avait Marcus Strickland et Robert Glasper dans ma classe ! Moi j’étais là-bas pour retrouver des infos sur l’espèce de fantôme de Brad Melhdau et je me retrouvais avec des titans bien réels et gamins.

Brad Melhdau n’est pas juste un exemple donc, c’est l’une des raisons principales de ta présence là-bas. 

J’étais fan de Brad Melhdau quand j’avais 20 ans, fan absolu ! J’ai encore regardé le documentaire sur lui hier. Quelqu’un a partagé la 3ème partie sur Facebook, celle où il est chez lui à son piano à parler d’harmonie. C’est fou ! Même chez lui, même enregistré avec le micro de la caméra, sur son piano droit, il y a son son, son jeu. Il y a tout !  Je suis comme un chien, quand j’écoute ça j’ai l’impression d’entendre mon maître ! Mes oreilles se dressent tout de suite, je reconnais immédiatement. Par contre je ne joue pas du tout dans son esprit.

En tout cas j’ai rencontré des gens si vivants à New-York que j’ai failli me barrer de l’école dès le premier jour. C’était trop. D’être nez à nez avec Robert Glasper le jour de ma rentrée alors que j’avais vu ce jeune la veille avec le quintet de Roy Hargrove… J’ai halluciné ! Moi qui me demandais quel était ce jeune black qui déchirait et qui me disait que ça allait être tous les jours comme ça. Je ne savais pas à quel point cette pensée était prophétique. Non seulement c’était ça, mais ce serait tous les jours avec ce mec là en classe. Prendre des tartes comme jamais. Mais cet enfer m’a servi ! On n'est jamais prêt quand on va à New-York.

En quoi est-ce que ce voyage a pu être déterminant pour la suite ? 

Je me suis mis deux ans de sons différents dans la tête. J’y ai vraiment découvert le hip-hop. J’allais à la jam des Roots tous les dimanches soirs. Tout est monstrueux donc tu t’ouvres à d’autres styles. La musique d’une époque donnée transite forcément par New-York, même si ça vient de Détroit, de Philadelphie ou d’une autre partie du monde. Pendant les quinze années que j’ai passé après en France, j’ai reconnu l’ADN de cette musique que j’entendais dans les clubs. Le jazz qu’on joue encore aujourd’hui est l’aboutissement de balbutiements que j’ai pu découvrir là-bas à l’époque : des néo mélanges rythmiques, des mélanges avec le hip-hop… Ces fusions présentes aujourd’hui étaient déjà jouées par les gamins de l’époque : les frères Strickland, Otis Brown, Robert Glasper… Toute une génération de musiciens qui font la musique aujourd’hui. Ça m’a permis d’avoir ça dans la tête. Après le clash a été difficile en rentrant. Je n’avais pas encore les épaules pour imposer une vision et dire aux gars d’aller dans une direction ou une autre. Je me suis retrouvé avec l’inertie française, avec des mecs qui sortaient tous du CNSM (Conservatoire National Supérieur de Musique) et autres écoles et qui me disaient qu’ils n’avaient pas appris comme ça, qu’on ne pouvait pas faire ça. Mais moi je m’en foutais de comment ils avaient appris. Je leur donnais l’info mais j’avais du mal à l’exprimer. J’avais besoin qu’on me fasse confiance. Aujourd’hui je suis super content d’avoir fait un deuxième album, d’avoir un label, et de pouvoir montrer cette vision là que j’ai eu à un moment donné. Je ne suis pas un conquérant, je ne suis pas méchant, même pianistiquement d’ailleurs ! Le côté bombage de torse et testostérone ne m’intéresse pas !

Ça fait dix ou onze ans que tu as formé ce quintette ? Qu’est-ce qui fait la fidélité de ces musiciens et qu’est-ce qui te plaît le plus chez chacun d’eux ? 

Il faudrait leur demander pourquoi ils sont si fidèles. En tout cas ce n’est pas avec ce que je leur donne qu’ils vont bouffer ! Si j’avais été un leader à la Miles Davis dans les années 50-60, ils se seraient vite barrés ! Si ça avait été un groupe à l’américaine ils m’auraient dit ciao ! C’est un bon côté en France. Enfin aujourd’hui le jazz est beaucoup moins populaire. Mais dans les années 60 un leader qui ramène 4 concerts par an n’est pas crédible !

Yoni, avec la carrière et le son qu’il a, apporte une structure, de la solidité, de l’expérience… Il est têtu, n’est pas hyper malléable mais vieilli très bien. Il prend une certaine bonhommie et a tendance à se détendre en ce moment et c’est très agréable. Il a tordu le jazz parisien dans tous les sens. Et aujourd’hui il joue carrément avec Jeff Ballard dans le trio d’Avishai Cohen (le trompettiste, pas le contrebassiste) ! Là c’est la folie ! C’est Jeff Ballard ou un autre batteur. Yoni est le bassiste attitré.

Avec David c’est spécial parce qu’on joue en funk tous les deux. Ça fait quinze ans qu’on joue ensemble dans des projets annexes au quintette. Je suis fan. C’est souvent dangereux de ne pas vouloir jouer comme un ou d’autres batteurs, surtout quand on est jeune. J’ai été prof et quand les élèves commencent comme ça, tu leur dis de relever d’abord plutôt que de s’inventer un personnage ! Lui avait déjà un personnage marrant au départ mais pas fini. Et c’est passé ! Ça colore vachement dans une direction et ce n’est pas celle de tous les groupes. La batterie est un élément très important donc il fait sonner le groupe différemment. Il a une esthétique proche de certains types de jeux justement des années 60. Et maintenant il a mis un peu plus de funky dans son jeu. Dans Biches Bleues il nous a sorti des patterns où ça a collé tout de suite mais sans que je ne lui demande rien.

Yoann Loustalot et Christophe Panzani, eux, apportent une couleur extraordinaire ! J'aurais tellement à dire sur eux. On fera ça dans un prochain entretien !

Aujourd’hui beaucoup de pianistes privilégient le trio qui est devenu la formation classique dans le jazz. En tant que pianiste pourquoi as-tu choisi un quintette ? 

La première raison est que j’ai toujours préféré les disques en quintette à ceux en trio. De deux, j’ai vraiment découvert les cuivres en arrivant à New-York. Il y a toutes les sections latines où ça joue à la cubaine au UT + 4, où les mecs montent comme des fous avec des sons super cuivrés, super ouverts où ça arrive de partout. Les sax ont des sons de paquebots, ils t’enterrent un club entier. Tout sonne différent ! Et je me suis dit « Ah c’est ça le sax ?!! Ah une trompette ça sonne comme ça en fait ?! C’est mortel, c’est ce que je veux dans ma musique ». Tout sonnait gros, tout sonnait mieux. Avant j’avais quelques potes qui jouaient un peu du sax. On se disait qu’untel était un super trompettiste, mais c’était pour nous, parisiens. À New-York, j’ai entendu tellement de sons. C’est un autre monde.

Je pense que dans les années 90 les gens en France étaient fascinés par le piano trio parce que ça sonne très romantique. On a la culture du piano à la maison, dans les appartements bourgeois parisiens, de Chopin, de Schumann, de la « Lettre à Elise ». Le piano trio fait plaisir à la ménagère de 50 ans. Il y a la culture française mais c’est aussi que pendant toute une génération on n’avait pas de cuivres ! Il y en avait 2-3, mais ils ne pouvaient pas aller dans tous les groupes. Aujourd’hui ça a changé. Entre mon départ et mon retour là-bas, le niveau s’est vraiment vraiment amélioré.  Youtube et les avions transatlantiques ont fait tellement de boulot pour ramener un peu de son ici !

Tu as été sollicité par 22 Tracks pour donner ta playlist, qu’est-ce que tu rajouterais s’il y avait un 23ème morceau ? 

Il y a en a un que je n’ai pas mis et que j’adore. C’est « Pas Contente », le tube de Vaudoo Game qui passe sur Nova ! Mais de coeur, le 23ème morceau serait « Funkannection » de T-Connection.

Habituellement la question des influences n’est pas forcément pertinente, mais toi tu as une esthétique très cohérente sur tout ce deuxième album, celle des années 60. Y a-t-il un disque que tu affectionnes particulièrement sur cette période là ? 

« Speak no evil » de Wayne Shorter chez Blue Note, un album parfois décrié parce que trop parfait. Les puristes ou les gens un peu free disent que c’est un peu de la soupe parce que c’est tellement bien qu’on se fait chier. Non ! C’est un chef d’oeuvre ! C’est justement que j’aime dans ce disque, que tout soit parfait. C’est une équipe à mi-chemin entre le quintet de Miles et le quartet de Coltrane. Il prend les musiciens du second quintet de Miles : Herbie Hancock, Ron Carter et lui ; et il prend Elvin Jones, le batteur de Coltrane pour perturber leurs petites habitudes (Reste le trompettiste Freddie Hubbard). Tous les morceaux sont des tubes et chaque solo est un chef d’oeuvre. Il n’y a pas un solo que tu peux ne pas transcrire et il y a des rééditions de disques où il y a une alternate take de « Dance Cadaverous » et la deuxième version est mieux que la première. Ils sont tous à un moment béni de leur carrière. Ils auraient pu faire 50 prises ça aurait été parfait. Et par rapport au rôle de pianiste dans les quintet, Herbie est très minimaliste ou en tout cas très sobre. Il joue une grille et il y a un morceau où il fait deux grilles, donc un solo de 40 secondes. C’est très court ! Ils allaient à l’essentiel !

Est-ce qu’il y a une rareté dans ta discothèque ? 

Il y a Biches Bleues ! En terme de collectionneur, j’ai un My Point Of View Herbie Hancock et Our Man in Paris de Dexter Gordon en édition Blue Note premier pressage stéréo avec la petite oreille de Van Gelder (Signature du producteur Van Gelder sur les tous premiers pressages de chaque disque). En terme de rareté tu fais sauter la banque !

Propos recueillis par Florent Servia

Photo : ©Renaud Montfourny

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