À l'occasion de leur dernier passage au Sunset/Sunside, j'ai pu parler avec le saxophoniste Ben Wendel (nominé aux Grammy Awards) ainsi que le pianiste Dan Tepfer (1er prix du Festival de Jazz de Montreux, 2006) qui sortaient leur premier album en duo il y a près d'un an.

 

Qu'est-ce qui vous plaît le plus à propos de Paris?

 

Dan : Mes parents y vivent, donc leur rendre visite et manger leur délicieuse cuisine paraissent être les principaux arguments. J'ai aussi passé les 18 premières années de ma vie ici et ai donc beaucoup de vieux amis que j'adore venir voir.

Ben : Cela fait maintenant 8 ans que je viens jouer à Paris à raison de 5 ou 6 fois par an, que ça soit avec Kneebody, Tigran Hamasyan ou avec mon propre groupe, et me suis donc fait de nombreux amis ici. De plus, lorsque je suis de passage ici, je vis chez une grande amie à moi nommée Renata, ce qui contribue à faire de Paris ma seconde ville natale.

 

Que pensez-vous du public parisien?

 

Dan : Je l'aime beaucoup car ici les gens semblent véritablement intéressé par la musique qu'ils sont venu écouter.

Ben : Je suis d'accord avec Dan, le public parisien dégage un sentiment de respect et d'intelligence envers la musique que l'on ne trouve pas partout ailleurs.

 

En ce qui concerne votre album Small Constructions, qualifieriez-vous l'absence d'une section rythmique comme quelque chose de restrictif ou libérateur ?

 

Ben : Je dirais que c'est libérateur, bien que ça entraine de nombreuses responsabilités que l'on se retrouve obligé d'assumer. À aucun moment il ne nous a été possible de se reposer sur les bases rythmiques que fournissent habituellement la basse et la batterie. C'est donc une sorte d'échange, plus de liberté pour une responsabilité accrue. Ce fut d'ailleurs une excellente expérience pour nous en ce qui concerne le travail sur la solidité rythmique, nous en avons tous deux beaucoup grandi.

 

Lorsque vous vous accompagnez l'un l'autre, jouez-vous activement le rôle de la basse et/ou de la batterie?

 

Dan : J'essaye personnellement de le dissimuler au maximum lorsque j'accompagne Ben ou même Lee Konitz, avec qui je joue beaucoup en duo également, mais il est très important de penser au rôle de la batterie lorsque l'on est le seul accompagnateur, d'établir un cadre rythmique qui nécessite bien souvent de le jouer et pas seulement de l'imaginer. Dans un des morceaux de l'album, « Line Up » (version très ré-arrangée de la composition de Lennie Tristano) j'ai enregistré une piste de Fender Rhodes qui sonne comme une partie de batterie et qui en joue entièrement le rôle. Il en est de même pour certaines pistes de basson ou de mélodica sur le morceau de Ben intitulé « Still Play ».

 

La musique classique semble avoir été omniprésente dans les processus d'écriture et d'enregistrement de Small Constructions, est-ce vraiment le cas?

 

Ben : L'idée ici était de faire un album qui représenterait au mieux la musique que nous aimons et écoutons, ainsi que celle qui nous inspire le plus. Pour ma part, j'ai commencé étant enfant par recevoir une éducation musicale purement classique, ce qui participe grandement à me définir en tant que musicien et qui a évidemment eu des répercussions sur l'enregistrement de notre album, dont on ne voulait pas qu'il ressemble aux duos saxophone/piano traditionnels. Et même si Dan n'a pas commencé par étudier la musique classique, il la maîtrise aujourd'hui parfaitement (à l'image de son disque nommé Goldberg Variations/Variations). Cette dernière s'est donc naturellement immiscée dans notre album.

Dan : Je pense que l'on peut effectivement y entendre l'influence du classique mais aussi celle d'autres musiques très différentes du jazz comme, par exemple, la drum-and-bass, notamment à travers ce riff de Fender Rhodes sur le titre Line Up, mais aussi la musique d'ambiance en général. Le fait est que nous essayons de sortir des sentiers battus.

 

De vous deux, lequel peut jouer le plus vite?

Ben : Vraiment?! [rires] Bonne question! Hmm… wow…

Dan : Ben peut jouer plus vite mais vu qu'il est obligé de respirer je suis capable de jouer plus longtemps que lui. Et je peux jouer plusieurs notes en même temps, lui non!

Ben : [rires] Disons ex-aequo alors, car je t'ai déjà entendu jouer très vite!

Dan : Jouer très vite c'est une chose mais jouer les bonnes notes en est une autre! Je suis, par exemple, un jour, tombé sur une vidéo d'un pianiste qui prétendait être "le plus rapide du monde" seulement il ne faisait que jouer les trois mêmes notes en boucles, ce qui n'avait, du coup, rien d'impressionnant.

 

Dan, quel musicien as-tu le plus relevé* dans ta vie ?

Dan : Je n'ai jamais beaucoup relevé mais ai toujours préféré écouter et chercher à comprendre les choses par moi même. Par exemple, je n'ai jamais appris mes tables de multiplications par coeur mais ai vite appris à effectuer ce genre de calculs mentalement. Je suis plus du genre à écouter qu'à mémoriser. Et je l'étais tout particulièrement lorsque j'étais plus jeune. J'ai tout de même, sur recommandations, relevé quelques musiciens ces dernières années tels que Lester Young, Keith Jarrett, Charlie Parker ou encore Lennie Tristano (sur son morceau, « Line Up », que nous jouons sur notre disque) mais cela reste une infime partie de mon apprentissage. Il y a vraiment deux écoles : ceux qui relèvent et ceux qui ne le font pas ou très peu. Par exemple, je sais que Brad Mehldau relève énormément tandis que Joe Lovano ou Fred Hersch pas du tout. Et je crois que Ben relève beaucoup plus que moi. Bref, les deux approches sont très différentes et ont toutes deux leurs qualités et leurs défauts!

 

Ben, si aujourd'hui tu pouvais poser une seule et unique question à Charlie Parker, laquelle serait-elle?

Ben : Hmmm… Je ne sais pas trop comment je la lui poserai mais j'aimerai savoir pourquoi il joue de la musique.

 

Quels sont vos projets respectifs pour le futur proche?

Ben : J'ai récemment commencé à composer pour mon troisième album solo que j'enregistrerai en quartet avec Gerald Clayton (piano), Joe Sanders (contrebasse) et Henry Cole (batterie). Je compose également pour un futur disque que je vais enregistrer avec un musicien électronique (et bon ami à moi) nommé Daedalus sur lequel je compte inviter différents artistes pour écrire des textes ainsi que les chanter. Aussi je viens tout juste de commencer à écrire un set de douze duos où chacun d'entre eux sera dédié à différents musiciens new yorkais pour qui j'éprouve beaucoup de respect tels que Taylor Eigsti (piano), Aaron Parks (piano), Mark Turner (saxophone), Julian Lage (guitare) ou encore Justin Brown (batterie). Chaque morceau sera composé dans l'esprit du musicien en question et enregistré en compagnie de ce dernier.

Dan : Mes deux derniers albums, bien que fondamentalement liés au jazz, ont été assez particuliers. Je vais donc, par plaisir de revenir à un jazz plus traditionnel dans son aspect rythmique, enregistrer un troisième disque en trio qui devrait sortir d'ici début 2015. Je vais aussi aller enregistrer à Cuba en avril avec la chanteuse locale Janet Valdes. Nous jouerons principalement de la musique cubaine 'sacrée', ce que j'attends avec beaucoup d'impatience car je trouve les musiques traditionnelles de là-bas toutes très intéressantes. Enfin je compte poursuivre mon projet de développement d'un logiciel permettant de projeter instantanément les notes que je joue sur des écrans d'iPhones de manière à ce que d'autres musiciens m'accompagnent en tant réel. C'est un projet qui me tient beaucoup à coeur et que je vais donc continuer d'explorer cette année.

 

Aimeriez-vous intégrer un big-band et jouer en grande formation de manière consistante?

 

Ben : Je suis, depuis l'année dernière, de temps en temps invité à venir jouer dans différentes écoles américaines et européennes où l'on me propose souvent de me joindre à leur big-band le temps de jouer quelques morceaux que j'affectionne ou même certaines de mes compositions. Et ça je dois dire que j'apprécie! Par contre, jouer de manière régulière, voire permanente, avec une grande formation ne m'attire personnellement pas plus que ça. Je l'ai fait un petit peu pour le big-band du tromboniste Alan Ferber et ça m'a suffit. En fait je trouve ces grands ensembles très bruyants mais surtout très intimidants. Notamment parce que le fait de ne jouer qu'un seul solo pendant toute une répétition devant trente camarades, tous musiciens confirmés, a tendance à me mettre mal à l'aise!

Dan : Un peu comme Ben, il m'est aussi arrivé d'avoir été invité à jouer certaines de mes compositions avec les big bands de différentes écoles et conservatoires aux États-Unis, ce qui m'a également beaucoup plu! Mais je dirais que ce qui m'attire le plus dans ce genre de formation reste la composition et l'arrangement. Je ne serai pas contre consacrer une partie de mon temps à l'écriture pour big band, bien que ce soit une discipline très difficile et exigeante qui nécessite des années d'expérience dans le domaine. Lorsque j'étudiais au New England Conservatory à Boston, j'ai eu la chance de jouer pour le big band du grand tromboniste Bob Brookmeyer qui m'a fait découvrir ce sentiment de perfection que l'on éprouve à jouer un morceau très bien écrit et arrangé pour une grande formation. C'est donc dans cette direction-là que je me dirigerais.

 

Sortir un album de standards comme certains musiciens New Yorkais le font vous intéresserait-il?

 

Ben : Non, je ne pense pas que j'aimerai sortir tout un album de standards. Ce qui ne m'empêche absolument pas d'en jouer car j'aime beaucoup ça! Lors de ma première année à New York je jouais régulièrement dans un petit restaurant du nom de "The Bar Next Door" avec des musiciens incroyablement talentueux tels que Joe Sanders, Kendrick Scott, Ben Street ou Nate Wood (avec qui je joue dans le groupe Kneebody). Nous jouions uniquement des standards avec une approche assez traditionnelle et je garde un super souvenir de ces concerts-là! Mais je ne vois pas vraiment l'utilité d'en faire un énième album parmi tous ceux déjà sortis. Par contre inclure cet esprit-là dans un moment de l'album me paraît intéressant car jouer dans un contexte que l'on connait tous plus ou moins comme le swing ou le be-bop permet de découvrir les origines du musicien qui les joue.

Dan : Étant donné que je joue depuis longtemps avec Lee Konitz, qui est un des maîtres de ce style et qui a littéralement basé sa carrière sur les standards, j'ai un avis assez différent sur ces derniers. Lorsque je commençais à jouer avec Lee j'avais tendance à justement jouer les standards de manière plutôt traditionnelle, j'imagine par preuve de respect envers lui et la relation qu'il entretient avec cette musique, et il me le faisait tout de suite remarquer: "Je t'ai engagé pour que tu sois toi-même et que je t'entende jouer ta musique". Je pense que dès qu'on en à l'occasion, il est préférable de s'exprimer librement sans avoir à se limiter à un langage en particulier. Et, bien sûr, c'est agréable en tant que musicien d'entendre quelqu'un jouer sur une forme que l'on connait mais la plupart des publics pour lesquels un musicien joue dans sa vie n'a pas un répertoire de standards très étendu. Je favorise donc personnellement toujours la mise en avant de ma voix, ma personnalité musicale, même sur un standard comme « All The Things You Are ».

 

Je vais, pour finir, vous poser à tous les deux une question très sérieuse. Ben, si tu devais te réveiller un jour et que le légume suivant n'existait plus, préfèrerais-tu que ce soit a) les carottes ou b) les courgettes?

 

Ben : [rires] Très bonne question! Je dirai au revoir aux courgettes car je suis assez fan du jus de carottes!

Dan, quel est ton panneau de circulation préféré?

 

Dan : [rires] J'ai toujours été fasciné par le panneau "STOP" français car "stop" est un mot anglophone! Je trouve ça assez "random". Mais bon, j'aime beaucoup l'aspect "random" du monde d'aujourd'hui donc je vais dire le panneau "STOP" français!

Antonin Berger

* Dans le language du jazz, 'relever' un musicien (ou plus précisément le solo d'un musicien) veut dire apprendre, reproduire et étudier un solo dans le but d'en comprendre et réutiliser les bases rythmiques et/ou harmoniques.