Quelques jours après les représentations à la Cité de la Musique pour le réarrangement en big band de A Love Supreme (notre chronique du disque ici !), Florent Servia a rencontré Christophe Dal Sasso, l'initiateur du projet ! 

 

Christophe Dal Sasso : Le projet existe depuis 1999 et le disque a été enregistré en 2002. Le projet est né parce qu’on jouait au Sunset une fois par mois, ou tous les quinze jours, en big band et Stéphane et Lionel Belmondo jouaient en quintet. La construction du big band s’est faite autour du quintet des frères Belmondo de l’époque. Et eux jouaient A Love Supreme en quintet alors je me suis dit pourquoi pas l’arranger en big band. L’histoire est partie de là. On a commencé à répéter, à jouer. On a fait pas mal de concerts à l’époque. On jouait régulièrement au Sunset, on a fait une scène nationale et Marciac en 2009, le Parc Floral, la foire de Paris… Du coup on a enregistré le projet en février 2002. Je l’ai proposé à toutes les maisons de disques qu’il y avait à l’époque et personne n’en a voulu. Comme quoi… Il n’y a que Yann Martin qui à l’époque travaillait chez Nocturne qui a dit « Oui c’est sympa ton Big Band, mais t’as pas autre chose que A Love Supreme ? Parce que c’est quand même long 45 minutes… ». On avait fait deux jours d’enregistrements, donc on avait enregistré A Love Supreme mais aussi mes propres compos. Il m’a demandé de lui faire écouter et finalement c’est ce disque là qui est sorti. Il s’appelle Ouvertures. Et donc A Love Supreme est resté dans les cartons pendant 10 ans, 11 ans même. Cet été j’ai ressorti les bandes, je me suis mis à les mixer puis je me suis dit que quand même, il fallait faire quelque chose. Et comme on avait les dates à la Cité de la Musique (28, 29, 30 mars 2014) qui étaient déjà prévues, c’était l’occasion ! Voilà, l’histoire de cet enregistrement ! Évidemment, aujourd’hui les musiciens qui tournent ne sont pas exactement ceux sur le disque. Mais quand même, la plupart sont là !

Florent Servia : Qu’est-ce que ce projet représente pour vous, au sein de votre carrière, si je puis dire ?

CDL : C’est le cinquantenaire de la création de cette œuvre. C’est l’aboutissement de 15 ans de travail. Je pense que ce disque va être important, parce qu’on a touché quelque chose de sacré. C’est très étrange parce que ça sort douze ans après ! Quand on joue ça, ça n’a pas pris de rides, au contraire ! Ça s’est enrichi. Je trouve qu’on est plus murs pour jouer ça qu’à l’époque. On était jeunes, il fallait s’amuser. C’est vrai que maintenant, quand on a joué ça pendant quatre jours ça prend une autre dimension, une autre ampleur, autant pour nous que pour les gens qui viennent écouter. Pour nous c’est beaucoup plus important. Pour plein de raisons. On a eu beaucoup d’expériences, notamment une rencontre avec Yusef Lateef entre temps. C’était un pote de Coltrane donc ça nous a fait un peu chavirer la tête on va dire. Quelque part on a touché la musique de Coltrane par l’intermédiaire de Yusef. Qu’est-ce que ça représente dans ma carrière… Pour le moment une belle aventure parce qu’on a pas mal joué et j’espère que ça va continuer. Ça représente quelque chose de très très fort. On ne sort pas indemne des quatre concerts. Pas comme à l’époque, c’est pas pareil.

FS : A Love Supreme a le statut d’incontournable dans l’histoire du jazz et pourtant ça n’est pas véritablement le type du standard que l’on joue en jam, qui est repris dans les disques…

CDL: C’est vrai que c’est un œuvre qui n’a pas été énormément joué ou reprise par des musiciens. En tout cas pas jusque dans les années 80 où Wynton Marsalis l’a joué avec Elvin Jones, puis Santana l’a aussi joué. C’est quand même lourd à jouer et à respecter aussi.

 

FS : Comment est-ce qu’on aborde une œuvre à la dimension aussi spirituelle ?

CDL : Jouer de la musique c’est essayer de transmettre quelque chose, et inévitablement quelque chose de spirituel.Avec cette œuvre là on est en plein dedans. Moi je suis quelqu’un qui croit en Dieu.Pour moi c’est quelque chose de naturel de transmettre et d’essayer de rentrer dans cette musique là.Je n’ai pas l’impression de la profaner.Mais peu importe que l’on croit ou non d’ailleurs. Dans le big band tout le monde ne croit pas mais chacun est investi !

 

FS : La démarche de Coltrane touchait à l’universel. Que l’on croit ou non, il était question de partage, d’échange.

CDL : Il y a une profondeur, une spiritualité dans cette musique qui parle à tout le monde, croyants ou non. C’est ce qu’il a toujours cherché et il a atteint son but.

 

FS : Qu’est-ce qui te touche dans cette musique ?

CDL : Musicalement c’est simple. C’est basé sur des mélodies simples, des marches harmoniques très simples, voire complètement modales. C’est imprégné d’église, de gospel…

 

F.S : Qu’est-ce que cette formation big band apporte à l’œuvre, hormis l’amplitude des cuivres ?

CDL :Un big band est une puissance sonore, une puissance émotionnelle parce qu’on est nombreux. C’est une connexion entre quatorze êtres humains qui essayent de mettre tout ce qu’ils ont pour pouvoir se transcender.

 

FS : Plus d’amour encore !

CDL : (rire) Exactement ! C’est une communion d’amour, d’écoute, de partage, de respect de l’un envers l’autre. On ne peut pas jouer cette musique et esbroufer ! On ne fait pas un concours de notes, on joue avec les tripes, sinon ça ne marche pas. Tout le monde peut jouer pleins de notes, tout le monde peut jouer vite. Mais là le but est de transcender cette musique, et on touche à quelque chose de spirituel. Mais il faut savoir que dans ce big band il y a des gens qui jouent depuis très longtemps ensemble dans des groupes différents ; qu’il y a beaucoup de respect des uns envers les autres, beaucoup d’écoute et de partage hors de la musique. On aime bien traîner, on aime bien boire des coups, parler de pleins d’autres choses que la musique. Ce sont des gens avec qui la musique est presque un prétexte.

 

FS : L’an dernier tu as sorti Ressac, album dans lequel un conteur intervient. Cette année on retrouve la voix d’un récitant dans A Love Supreme revisité. Qu’est-ce que tu cherches dans le recours à la voix ?

CDL : La voix c’est le premier instrument. La voix avec du texte… Dans la musique chacun peut voir ce qu’il a envie. Chacun peut voir les couleurs, entendre les sons et imaginer ce qu’il veut. À partir du moment où on met un texte on referme, on canalise. J’ai longtemps aimé écouter la musique et avoir quelque chose d’abstrait qui me permet d’imaginer ce que je veux. Mais le texte ramène vraiment à autre chose. L’histoire de Ressac a été un partage avec David Belmondo qui a écrit 9 textes, un pour chaque morceaux. Même s’il n’y en a que 3 sur le disque. Ils sont tous aussi beaux les uns que les autres. La puissance des mots qu’il a pu mettre sur la musique que j’ai écrite, ça m’a vraiment fait réfléchir à pleins de choses. Quant à A Love Supreme, je voulais mettre le poème sur le disque depuis le départ. Le fait qu’Allonymous vienne participer au concert, qu’il ait cette facilité à improviser et qu’il peut s’adapter à tous les contextes est très intéressant !

 

FS : Allonymous nous ramène vraiment aux années 60 !

 CDL :Exactement ! C’était le but. Je suis content de l’entendre. Allonymous est un rappeur américain qui habite en France depuis une dizaine d’années. Il a travaillé avec Julien Lourau et a participé à pas mal de projets underground. Il a vraiment son univers. C’est un électron libre qui va à droite à gauche, s’amuse et essaye de participer à des projets intéressants. Au départ ça devait être Yusef Lateef pour la lecture du poème. Mais il ne pouvait pas. Après ça devait être Archie Shepp mais il n’a pas pu. Puis on me l’a présenté en me disant qu’il était super, et effectivement !

 

FS : Si tu devais te lancer dans la réécriture d’une autre œuvre de jazz avec cette dimension spirituelle, que traiterais-tu ?

 CDL :Là, au premier abord, je dirais Charles Mingus ! Le problème c’est qu’il y a beaucoup de choses chez lui. Même s’il n’y a pas autant cette croyance revendiquée.

 

FS : Il était plus énervé ! Mais les deux étaient surement aussi investis, totalement !

CDL : C’est vrai ! (rire) Il n’a pas eu la même vie ! Chez Mingus il y a comme chez Coltrane ce truc qui vient de l’Église. Le gospel, le blues. Quand tu es blanc, que tu es en France, tu ne comprends pas vraiment ce que ça veut die le blues. Et puis quand Yusef Lateef joue le blues à côté de toi, là tu commences à comprendre. Du coup tu t’y aventures un peu moins. Ils le portent différement. À travers leur musique c’est tout le temps là. On le dit sans arrêt depuis longtemps, on le sait. Mais quand tu peux le pratiquer avec eux, tu ressens vraiment la profondeur de ce qu’est le blues et ce que porte le peuple noir américain à travers cette musique là.

 

 

 

 

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