Après avoir entendu “When the World Was One”, ma première réaction a été de voir de qui c’était et de quand cela datait. Quelle ne fut pas ma réaction en voyant que la musique datait de 2014… On dirait que ça sort tout droit des années soixante !

Je suis un Dj qui écoute beaucoup de musique. J’ai environ 4000 vinyls. Je les collectionne depuis mes 17 ans. Quand j’ai découvert Alice Coltrane, Pharoah Sanders, Yusef Lateef… leur musique m’a touché au plus profond de mon âme. Plus que tout ce que j’avais entendu jusque là. J’ai senti que je devais y faire débuter mon voyage dans la création musicale. À partir de ce moment là, j’avais décidé d’approfondir ma musique, de la faire partir dans davantage de directions en plaçant cette musique au centre de mon coeur. Mes influences majeures viennent du spiritual jazz, du hard bop et du jazz modal.

En Angleterre Jazzman records et Soul jazz records publient assez fréquemment du spiritiual jazz depuis quelques années. Comment ça se fait ? Qu’est-ce que le terme “spiritual jazz” signifie à tes yeux ?

Il y a différentes façon de le voir. Ma musique a de toute façon un côté spirituel qui vient de mon étude de la méditation pendant mon adolescence. J’ai étudié la méditation transcendentale indienne et la méditation anglaise. Quand j’écris de la musique, je la vois comme une forme de méditation. C’est une forme d’échappatoire. C’est apaisant, je peux explorer des régions très belles et calmes de mon âme à travers la musique. C’est pourquoi je labélise ma musique comme du spiritual. Ce mouvement en Grande Bretagne est intéressant. Je crois que les gens étaient à la recherche d’une musique guérisseuse et très soul. Cela appréhende une forme de méditation et je crois qu’aujourd’hui les gens recherchent ça.

Est-ce que tu trouves que le spiritual est hip aujourd’hui ?

Ça l’est sur une petite scène un peu “underground”...

Qu’est-ce qui te séduit dans cette musique hors de cette spiritualité qui s’y rattache ?

J’ai été fasciné par l’usage de la harpe. John Coltrane avait offert à Alice Coltrane [sa 2nde femme] une harpe qu’elle ne sortit du placard qu’après sa mort. La harpe sur “Journey in satchidananda” ou “Blue Nile” m’a vraiment époustouflé. Je me suis senti si heureux, calme et excité à l’idée des possibilités créatives qui s’ouvraient à moi. C’était le départ. Ensuite il y a eu Pharoah Sanders et Yusef Lateef dont l’instrumentation était très orientale avec le recours aux flûtes, du koto et toutes sortes de cloches et de percussions. Toutes ces sonorités que l’on n’entend pas au quotidien, encore moins à Manchester tu sais… (rires). Ce n’est pas une ville où tu as beaucoup de chance d’entendre du koto japonais, une harpe ou une flûte indienne. Tous ces éléments m’ont excité et m’ont fait envisager des débouchées très différents de ce que j’avais l’habitude de créer. Quand j’ai commencé à faire de la musique j’écoutais les Beatles, mais étudiais déjà le jazz. Je jouais déjà du jazz mais en étant influencé par une âme de rockeur. J’étais aussi à fond dans Miles. Puis je suis entré dans la scène électronique. Quand j’avais 17-18 ans la culture dj fleurissait à Manchester. J’avais l’habitude d’aller aux soirées de Mr Scruff et Gilles Peterson. J’écoutais et apprenais tout ce qu’ils faisaient. Une fois Mr Scruff a joué “You’ve Got to Have Freedom” de Pharoah Sanders et ça m’a scotché ! Ça a été l’une de mes premières introductions au monde Pharoah Sanders, Alice et John Coltrane. Ça a été un voyage incroyable depuis. Je garde l’esprit ouvert tout le temps, j’écoute tout genre de musique chaque jour. Il y a de la bonne musique dans chaque genre. Ce qui est labelisé Spiritual Jazz a eu l’effet d’une force magnétique sur moi.

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Et tu as entrepris cette exploration avec un premier enregistrement de deux morceaux d’Alice Coltrane il me semble ?

J’ai fait ça il y a deux ou trois ans pour un enregistrement live à la BBC et j’ai adoré les deux morceaux alors j’ai décidé de presser des vinyls et ai réussi à m’arranger cette année pour les histoires de licences. J’en suis très fier !

As-tu écouté l’oeuvre de Dorothy Ashby ?

Oui ! Mon nouvel album est plus dans cette esthétique. Les grooves seront plus apparentés aux seventies, à ce qui a été fait du côté de Karat records. Ce sera plus funk, avec des percussions et un koto. Il y aura 3 ou 4 morceaux plus funky !

Comment as-tu vécu le départ de Gogo Penguin de Gondwana records vers Universal/Decca ?

Le groupe a été très cool avec moi. Il n’y a eu aucun secret. Chaque étape de ce départ a été discutée. Ils avaient atteint un stade où ils vendaient tellement d’albums et tournaient tout le temps que c’était trop lourd pour mon petit label. Je le fais tourner depuis ma maison avec ma copine !  On a senti que nous ne pouvions pas les amener plus loin. On a vendu plus de 10.000 cds, beaucoup de vinyls et un nombre incalculable de mp3 ! On en était très heureux mais leur groupe était prêt pour passer à une autre étape de leur carrière. On aurait fait un nouvel album qui se serait autant vendu, mais pas plus. Je pense qu’ils méritaient plus ce que je pouvais leur offrir. Je suis très fier d’avoir fait parti de ce projet que j’ai vu partir de rien. Ils jouaient gratuitement devant des clubs vides alors qu’ils ont fait leur dernier concert à Londres devant 2.000 personnes. Assister au développement de ce groupe a été l’une des meilleures choses qu’il m’ait été permis de voir !

Comment est-ce que cette aventure avec eux a-t-elle commencé ? Sont-ils venus à toi ? Les as-tu découvert ?

Leur batteur a joué dans mon groupe pendant quelque temps et nous avions d’autres projets ensemble. Un jour je devais jouer avec lui et suis passé par sa maison. Il demandé de jeter une oreille à une démo qu’il venait de faire avec un trio. Tout n’était pas encore mis en place mais c’était ce qu’il voulait faire avec sa propre musique. Il avait fait la démo sur son ordinateur et je lui ai tout de suite dit que je savais quoi faire avec ça et que je pouvais les aider à se développer. Ils ont ensuite eu une série de concerts dans des petites galeries d’art où je suis allé les écouter. Ils avaient un très mauvais son et un autre bassiste. La première chose que je leur ai dit était qu’ils avaient besoin d’un ingénieur du son. Je leur en ai trouvé un. Mais ils avaient quelque chose de spécial depuis le début. J’ai adoré les regarder grandir et les encourager à développer leurs influences électroniques et de les mêler avec leur background classique et quelques éléments de jazz. Ils ne sont pas tellement jazz. J’ai toujours encourager ça. Ils ont tous une formation classique, donc leur technique et leur précision est absolument incroyable. Je suis toujours excité et suis pressé d’entendre ce qu’ils vont faire.

C’est peut-être l’un des plus grands plaisirs qu’un directeur artistique de label peut avoir. Qu’est-ce qui t’a poussé à créer un label ?

J’adore soutenir les gens. J’ai fait pas mal de choses pour la communauté à Manchester. Mais j’ai créé Gondwana records avant tout pour faire paraître ma propre musique. Et j’y suis arrivé avec succès, puis j’ai réalisé qu’il n’y avait pas vraiment de production pour les groupes que je connaissais. Donc si je tombais sur un groupe que j’aimais j’avais le sentiment que je pouvais les aider. Cela étant dit. Je ne vais pas demander à chaque personne que je vois dans la rue si elle veut bien signer sur mon label. Mon label est très particulier dans le sens où la musique doit toucher mon âme, mon coeur et mon esprit. Quand tout se rejoint je suis très excité, mais ce n’est pas une course pour moi. Je ne cherche pas à produire 10, 15, 20 artistes sur mon label. Je préfère avoir deux superbes artistes sur lesquels je peux me concentrer pour le développer correctement plutôt que 15 qui seront négligés.

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Il laisse de l'espace
Il laisse de l'espace

Tu as appelé la formation sur ton dernier disque, When the World Was One, un orchestre. Pourtant il s’agit d’un sextet. Comment expliques-tu cela ?

(rires) C’est notre actualité du moment ! Le prochain album sera justement fait avec un vrai orchestre. Il y aura 4 musiciens dans la section des cordes, un koto, une harpe, une flûte indienne, un saxophone, des voix, le piano, la contrebasse, la batterie, des percussions. Ce ne sera pas un orchestre classique mais un orchestre dans le sens d’un grand collectif travaillant ensemble sur un album.

Et qu’est-ce qui t’a amené à appeler la formation de When the World was One un orchestre ?

J’ai appelé ça un orchestre pour que ce ne soit pas juste un album de Matthew Halsall. Le groupe méritait plus de crédit que ce qu’il aurait eu sous mon seul nom. Je voulais sortir du “Matthew Halsall show” et travailler avec de super musiciens sur la musique afin d’avoir un sentiment plus collectif.

Et ça s’entend ! Tu leur laisses beaucoup d’espace.

Je veux que tout le monde brille. Il ne s’agit pas de moi qui en met partout avec ma trompette. C’est à propos de chacun de ces individus. Je les ai choisi parce que j’estime ce qu’ils font. Et je crois que les gens qui viennent nous voir apprécient leur talent !

On en a eu une preuve supplémentaire pendant votre concert juste avant. Il y a eu de longs moments pendant lesquels tu ne jouais pas et que tu laissais le pianiste, le saxophoniste soprano, la harpiste ou le batteur faire leurs solos et plus.

Oui ! Tout comme le public, j’adore regarder les autres jouer sur scène. Je crois que c’est important de laisser aux musiciens cet espace et les laisser s’amuser.

On dirait que tu construis un monde comme ça, que ça te permet de créer un son global, une esthétique de groupe qui développe un vrai univers.

C’est exactement ce que j’avais prévu ! C’est d’ailleurs pour ça que mon album s’appelle When The World Was One : rassembler.

MathewHalsall3_2011
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J’ai lu sur internet que tu connaissais Gilles Peterson ou qu’il t’avait interviewé ?

Il a été génial. Gilles Peterson me soutient depuis que mon tout premier album a paru en 2008 ! Je crois qu’il porte un véritable amour pour le jazz british. Quand il entend un jazzman anglais, surtout s’il est jeune, il le soutient si c’est bien, et ce pour tout le reste de sa carrière. Il n’a jamais cessé de le faire avec moi. Il m’a donné la possibilité de jouer dans de nombreux clubs !

Comme beaucoup d’autres gens j’admire son travail. Parce qu’il est très curieux. Il a l’air de ne pas s’intéresser outre mesure à la renommée du groupe.

Il adore découvrir de nouveaux talents ! Il a fait carrière en partageant des choses que personne d’autre ne connaissait. On ne peut qu’être ravi d’avoir des gens comme ça pour changer votre carrière.

Il a changé ta vie  ?

Je l’ai écouté toute ma vie. Depuis mes 15 ans [il a la trentaine aujourd’hui] j’écoute le Gilles Peterson Radio Show. Avec mon frère qui travaille comme designer pour mon label on s’était toujours dit que ce serait fou que Gilles Peterson joue ma musique. Et la deuxième personne qui l’a passé en radio n’était autre que lui ! On était comme sur un nuage, on ne pouvait pas y croire ! On pensait que pour ça il aurait fallu faire une musique plus dans l’ère du temps. Mais je ne peux pas faire ça. Je voulais faire la musique qui me tenait à coeur. Il l’a jouée et je n’en revenais pas. C’était le moment le plus étrange et le plus heureux de ma vie.

Il aime Yusef Lateef…

Oui mais à l’époque ma musique était plus modale. Je composais mes albums autrement. Aujourd’hui je suis plus proche de mes vraies influences. Tu t’efforces d’aller quelque part et fais des erreurs puis tout d’un coup tout se clipse.

Dernière question. Tu m’as dit avoir une grande collection de vinyls. Aurais-tu un enregistrement  à conseiller à nos lecteurs ?

Journey in Satchidananda de Alice Coltrane ; Journey to the One de Pharoah Sanders ; Eastern Sounds de Yusef Lateef. Trois albums qui ont été très important dans ce “genre” qu’est le spiritual jazz.

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