J’ai eu, plus tôt ce mois-ci, la chance de discuter avec le grand monsieur de la guitare qu’est PETER BERNSTEIN. Il était alors de passage pour trois dates au Duc des Lombards avec son organ trio de renom (Larry Goldings à l’orgue et Bill Stewart à la batterie) et je ne pouvais que sauter sur l’occasion pour l’inonder de questions autour d’un café.

Quel est le dernier standard que tu as appris à jouer et pourquoi as-tu décidé de l’apprendre?

Peter: Hmmm… Sur quoi je travaille en ce moment?… En fait, j’aime bien revenir sur des morceaux que j’ai déjà joué il y a longtemps. En ce moment c’est « Little Girl Blue » qui m’intéresse, notamment parce qu’il possède une forme assez peu conventionnelle. Il y a toute une partie que beaucoup jouent comme un couplet - Franck Sinatra, par exemple, la joue comme un couplet - mais qui n’a pas été écrite en tant que tel à l’origine. Du coup, je suis en train d’essayer d’intégrer cet élément différemment, on verra bien ce que ça donne ! Sinon j’essaye d’apprendre quelques thèmes de Charlie Parker que je ne connaissais pas encore, comme « Scrapple From The Apple », « Moose The Mooche » ou encore « Passeport ». Mais ce sont vraiment des phases, il m’arrive d’apprendre tout un tas de standards pendant une période, puis je passe plusieurs mois sans en apprendre de nouveau. Disons que ce n’est pas quelque chose de très prévisible !

J’ai lu quelque part qu’étant plus jeune, tu allais à la Public Library de New York pour y récupérer les partitions originales de certains standards (principalement ceux issus de films ou comédies musicales des années 1920-1930) que tu jouais.

Peter : Oui, c’est vrai ! Pour moi c’était une manière comme une autre d’aller chercher des morceaux que j’avais envie de jouer. De plus, ils avaient plein de livres de partitions différents, pas seulement des Fake Books* mais aussi des compilations de standards écrits par Cole Porter par exemple, ou encore le jeu complet de partitions d’une comédie musicale en particulier, et je photocopiais tout ça puis rentrais travailler dessus. C’était marrant, c’était une méthode de recherche plutôt ludique. Mais bon, ce n’est pas comme si j’y allais tous les jours non plus ! Et c’était, bien évidemment, avant que l’accès à toutes ces choses-là soit grandement facilité par Internet. D’ailleurs, j’y allais aussi pour copier des albums. Je venais avec mes cassettes vierges [rires] et j’y gravais tous les albums que j’aimais. C’était un peu le Spotify de l’époque!

Et bien justement, j’allais te demander comment avait évolué cette approche. Comment, aujourd’hui, tu t’y prends pour apprendre un standard de ce type et te renseigner sur sa version originelle?

Peter : Bien c’est un peu la même chose, seulement maintenant tu as des outils comme Youtube pour te faciliter la tâche. Et lorsque la tâche consiste à écouter les premières versions d’un morceau jamais enregistrées, Youtube est même capable de te procurer la scène du film durant laquelle la chanson que tu cherches a été entendue par le monde entier pour la première fois ! Cela dit, je ne suis pas non plus historien. Si je peux en apprendre un maximum sur les standards que je joue, tant mieux ! Mais parfois il m’arrive de me demander : « Tiens, qui est-ce qui a composé ça ? », en jouant un morceau que je connais depuis une centaine d’années environ [rires]. Qui a écrit « Old Folks », par exemple ? Je ne sais pas. Et ça ne me dérange pas ! C’est même normal après un certain temps, il n’y a plus assez de place dans mon cerveau pour toutes ces informations… ou alors mon cerveau rapetisse ! L’un ou l’autre.

Le chant est-il un aspect de la musique qui t’attire ? Te verrais-tu chanter quelques-uns des morceaux que tu joues ?

Peter : J’aime beaucoup le chant ! Il m’arrive de m’y entrainer un peu, de temps en temps, chez moi. Mais je ne l’ai jamais fait devant qui que ce soit, en tout cas pas en contexte de concert. Par contre, j’éprouve énormément de respect envers ceux qui maîtrisent leur voix comme un instrument, surtout en tant que guitariste car avec une guitare on a tendance à rester assez déconnecté de l’aspect vocal, de ce qui tient de la respiration dans la musique. D’ailleurs, ce ne sont pas que les chanteurs et chanteuses, les soufflants aussi sont bien plus confrontés à cet élément crucial de la musicalité. Pour un saxophoniste, trompettiste ou tromboniste, ton instrument est vraiment une extension de ton propre corps, alors qu’un guitariste ou un pianiste ne fait qu’appuyer sur des boutons, finalement. Donc je trouve ça vraiment important d’approcher une mélodie vocalement de temps à autre, d’essayer de ressentir l’effet qu’elle a et le relief qu’elle peut prendre lorsqu’on la chante. De plus, les mots sont importants, eux aussi ! Pour les chansons qui ont des paroles, je trouve ça vraiment intéressant de les comprendre, puis de voir comment elles rebondissent dans la bouche, où les phrases prennent appui et grâce à quel genre de syllabes… Bref, c’est quelque chose qui m’attire, oui, donc il m’arrive de me dire : « Dans quelle tonalité je pourrais chanter ce standard, si je savais chanter ? », puis je me mets à le faire. Et j’apprends beaucoup de choses avec cette approche, notamment grâce à tout le travail qui tourne autour de la mélodie d’un morceau. Plus le temps passe et plus je trouve qu’il est important de savoir jouer avec et autour de la mélodie, parce qu’en faisant entendre les accords d’une chanson à travers des phrases et des gammes, on tombe vite à court d’idée je trouve, en tout cas moi je tombe vite à court d’idée ! Tandis qu’en travaillant autour de la mélodie, on en apprend non seulement plus sur l’identité du morceau mais on a aussi plus de matériel à creuser qui va sonner, qui possèdera une vraie âme et une raison d’être quasi-organique.

Si Grant Green venait à entrer dans la pièce, là maintenant, et que tu pouvais lui poser une et une seule question, laquelle serait-elle ?

Peter : Wow… Ça c’est une bonne question ! Je lui demanderais probablement ce qu’il fait là ! [rires] « Je ne savais pas que tu étais sur Paris » [rires]. Non, plus sérieusement, je ne sais pas trop ce que je lui demanderais, il faudrait que j’y réfléchisse vraiment pour pouvoir condenser tout ce qui m’intéresse chez lui en une question. Pour le moment, disons que j’aimerais surtout trainer un peu avec lui, le suivre, l’entendre jouer, et surtout, avant toute chose, lui exprimer à quel point je suis reconnaissant pour sa contribution au monde de la musique.

Comment, selon toi, la scène jazz new-yorkaise a-t-elle évolué depuis les années 90? Y a-t-il des aspects qui te manquent aujourd’hui ? Des choses que tu préfères ?

Peter: Pour commencer, le contexte est très différent aujourd’hui en ce qui concerne l’industrie du disques. Des les années 90, j’étais encore jeune, dans ma vingtaine, et j’ai eu la chance d’évoluer dans un milieu où les opportunités de sortir des albums étaient bien plus nombreuses et profitables. J’ai pu immortaliser des moments que je suis très content d’avoir vécu, et ce avec de nombreuses personnes que j’apprécie beaucoup. Avoir, par exemple, participé à autant de sessions enregistrées pour Criss Cross est quelque chose qui m’a vraiment aidé car beaucoup de gens ont suivi ce label et tous ceux qui gravitaient autour. Nous avons, moi ainsi que d’autres, eu la chance de faire partie de cette expérience et je me dis que certains n’auront pas ce genre d’occasions aujourd’hui, tout simplement parce que le contexte de l’industrie du disque a changé. Mais il se renouvelle ce contexte, les choses bougent, et donc je pense qu’il arrivera également plein de trucs que je me mordrai les doigts de ne pas avoir connu quand j’avais 25 ans !

Aussi, parmi les différences bien marquées entre les années 90 et aujourd’hui : le nombre d’élèves, et de musiciens tout court, d’ailleurs. Celui-ci a considérablement augmenté ! Il y a plus d’écoles et l’intérêt général des jeunes musiciens pour le jazz s’est vu croître comme jamais auparavant. La contrepartie de cette tendance est qu’il y a, du coup, moins d’opportunités de concerts à New York que dans les années 90. C’est, par exemple, plus difficile aujourd’hui de jouer tous les jeudis soir, en duo, dans un club qui coûte très cher à gérer. Mais bon, je trouve ça tout de même très sain d’avoir un intérêt général grandissant chez les jeunes pour cette musique.

La dernière chose qui me vient à l’esprit est que, peu à peu, tous les grands maîtres qui ont contribué activement à la création et l’évolution de certains genres de jazz à New York sont en train de disparaître. Et pour ça, je dois dire que je me sens très chanceux d’avoir connu et grandi durant cette période où il était possible pour un jeune musicien d’aller écouter et jouer avec les grands noms du jazz. Être en plein apprentissage de la batterie et pouvoir aller jammer avec Art Blakey, Billy Higgins ou encore Elvin Jones ça n’a pas de prix ! Après, reste à voir si notre génération de musiciens arrivera à relever le défi et assumer un rôle de mentor envers les jeunes tel que l’ont fait nos prédécesseurs !

Peux-tu me parler un peu de ton premier concert solo ? Où était-ce ? Quand était-ce ? Comment s’est-il passé ?

Peter: [rires]… C’était plutôt terrifiant ! En fait, mon ami Spike Wilner (gérant du Smalls Jazz Club à New York) organisait, aux alentours de 2009 je dirais, quelques premières parties de concerts réalisées par des pianistes en solos. Et un jour je lui ai demandé, plutôt pour déconner qu’autre chose : « Pourquoi tu ne programmes jamais de guitariste solo? ». Du coup, il m’a répondu: « Tu veux le faire ? »… Alors j’y ai vraiment réfléchi et me suis dit : « Pourquoi pas essayer, ouais ! ». Il m’a donc programmé environ une fois par mois, au Smalls, en première partie de soirée, tout seul ! Et c’était vraiment terrifiant mais j’avais une véritable envie de me confronter à cela. Par exemple, avant, j’avais l’habitude de paniquer lorsque quelqu’un me demandais de prendre huit mesures d’intro sur un morceau, comme ça. Donc je me suis dit que si j’arrivais à tenir tout un concert, huit mesures ne me feraient plus jamais peur ! Et c’était un désastre au début [rires], c’est vraiment un challenge super difficile de jouer tout un concert en solo, cela demande de changer complètement ta manière d’aborder la musique : ce n’est plus une conversation ou un échange mais un long monologue au cours duquel littéralement tout dépend de toi et toi seul. Et puis imagines toi si, au bout de 9 minutes, tu en as déjà marre de t’entendre galérer à jouer ! C’est très dur de ne pas paniquer et de rester concentré sur le fait que toi seul est en train de faire bouger les molécules d’air dans le club. Mais, de temps en temps, il y avait quelques mesures où j’étais content de ce qui se passait, content du fait que j’arrivais à me surprendre moi-même et ça m’a donc donné envie de continuer à le faire occasionnellement. Par contre je ne me verrais pas faire principalement du solo, l’échange avec d’autres musiciens dans de nombreux autres contextes me manquerait trop !

Y a-t-il des albums que tu as découvert quand tu étais jeune et que tu n’as jamais cessé d’écouter depuis, toujours avec la même ferveur et le même émerveillement ? Si oui, lesquels ?

Peter : Oui, bien sûr ! Il y en a même plein ! Tout ce que j’ai découvert quand je me suis mis à écouter du jazz, comme Miles Davis, John Coltrane avec « A Love Supreme », par exemple, Charlie Christian ou encore « Smoking At The Half-Note » de Wes Montgomery et Wynton Kelly. Tous ces disques m’émerveillent toujours autant et je ne m’en suis jamais vraiment éloigné. Et ça vaut d’ailleurs aussi pour des albums autres que jazz, des choses comme Aretha Franklin ou les Beatles, et tout un tas de truc que mes parents écoutaient. C’est vraiment fascinant, d’ailleurs, comme la musique peut procurer des sentiments absolument non-affectés par le temps. Jim Hall me racontait un jour qu’il se souvient de manière très, très précise ce qu’il a ressenti la première fois qu’il a entendu Charlie Christian à la radio, lorsqu’il avait quelque chose comme 12 ans. C’est dingue ! Il en parlait vraiment comme si c’était hier et que rien n’avait changé. C’est la beauté de la mémoire sensorielle et émotionnelle !

Penses-tu que tu pourrais, si tu le voulais, draguer en utilisant uniquement des titres de standards de jazz (vu qu’ils ont, pour la plupart, des titres liés à l’amour et au romantisme à outrance) ?

Peter : [rires]… Wow… [rires] Je ne pense pas, non. Je suis persuadé que c’est faisable, et que quelqu’un a même déjà essayé de le faire, mais je n’ai probablement pas la technique requise pour relier tous ces titres et en faire des phrases intelligibles. Mais si jamais tu rencontres quelqu’un qui sait le faire, tiens moi au courant !

Tu parlais tout à l’heure de Jim Hall, je voulais savoir quelle est la leçon la plus précieuse que tu aies tiré du fait d’avoir régulièrement joué en duo avec lui ?

Peter : Je me rappelle de la première fois où j’ai joué avec lui, dans un cours qu’il donnait à la New School. C’était un genre d’atelier pour jeunes guitaristes durant lequel il avait l’habitude de nous accompagner un par un. Et je me souviens avoir, dès lors, été vraiment bouleversé par son accompagnement, par la manière qu’il avait de te donner l’impression que tu jouais avec toute une section rythmique derrière toi. C’était incroyable, comme il t’aidait et te soutenait dans son jeu, tout en te testant, en te faisant prendre des risques. En fait, toute sa personnalité, sa gentillesse et sa volonté de te faire progresser transparaissait pleinement juste dans son accompagnement. C’est vraiment une chance que j’ai eu de pouvoir travailler avec lui et donc d’apprendre tant de choses de sa manière d’être, musicalement comme humainement.

Quels sont tes projets pour le futur proche ?

Peter : Alors, je vais jouer tous les soirs pendant une semaine en mai au Village Vanguard avec un groupe fraîchement constitué pour l’occasion, composé de Gerald Clayton au piano, Doug Weiss à la contrebasse et Bill Stewart à la batterie. Et j’ai vraiment hâte, c’est toujours très intéressant de jouer toute une semaine dans un grand club new-yorkais comme le Vanguard, tu as le temps de t’installer et d’essayer de nouveaux trucs face à un public qui est vraiment là pour profiter au maximum de la musique. J’ai aussi réussi à reformer un groupe avec lequel j’avais enregistré un album pour Criss Cross il y a 20 ans maintenant - c’était avec Brad Mehldau (piano), Christian McBride (contrebasse) et Greg Hutchinson (Batterie) - et nous avons enregistré un live il y a quelques mois au Dizzy’s Club. Je suis en train d’essayer de voir chez qui cela peut sortir mais la musique est déjà dans la boîte. Et puis sinon j’ai quelques tournées de prévues ainsi que des festivals comme le Ballard Jazz Festival à Seattle.

J’aimerais, pour finir, te poser une question un peu plus sérieuse. Lequel de tes appareils ménagers t’effraierait le plus si il venait à prendre vie ?

Peter: [rires] Ah c’est super comme question, j’aime beaucoup ! Hmmm… Voyons voir. Je n’ai plus de micro-onde chez moi donc ça facilite mon choix. Je dirais mon ampli de guitare ! [rires] Je ne sais pas s’il peut être officiellement considéré comme un appareil ménager mais s’il venait à prendre vie j’aurais très peur de lui ! Imagine le qui s’approche de moi, tout en grésillant, pour me dire que mon son lui casse les oreilles depuis des années! J’en ferais des cauchemars!

Antonin Berger

* Les Fake Books (et autres Real Books) sont des recueils de partitions de standards et autres grands morceaux de jazz desquels il est courant, pour un musicien, de se servir pour apprendre à jouer un morceau.

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