Depuis 1993, Frank Vaganée dirige le Brussels Jazz Orchestra qu'il a co-fondé. J'ai profité de mon passage à Jazz à Liège pour en savoir plus sur cet orchestre pas comme les autres qui a enregistré une vingtaine d'albums et qui, chaque année, multiplie les dates et les projets ! 

En 1991 et 1993, tu as reçu des distinctions personnelles te révélant comme jeune talent Belge de l’année. Je me demandais si tu suivais aujourd’hui à ton tour les nouveaux talents belges ?

Aujourd’hui nous avons beaucoup de musiciens, de plus en plus. Depuis 20 ans, le conservatoire a lancé son département jazz. Il est aujourd’hui plus facile d’être initié au jazz, d’obtenir l’information juste rapidement. Beaucoup de jeunes, et bon, musiciens montent. Quand j’étais jeune, il y a 25 ans, il y avait moins de musiciens. On jouait beaucoup. Maintenant c’est une autre histoire ! Les musiciens sont beaucoup plus en contact internationalement que nous ne l’avions jamais été. Aujourd’hui il est facile d’être en relation avec des musiciens de partout à travers l’Europe et le monde. Les musiciens se rendent souvent aux États-Unis. On se rend à New-York avec tellement plus de facilité qu’avant ! On peut y jouer, apprendre à connaître les gens et à travailler son instrument. Il y a 25-30 ans, c’était quelque chose ! Même d’aller en France ! Le TGV n’existait pas encore ! C’est une très bonne chose. Nous avons de superbes musiciens en Belgique. Le pianiste Bram de Looze, par exemple [il est le leader du LABtrio, qui avait sorti un très bon disque en 2014 !]. Il a 21 ou 22 ans, mais avait déjà un jeu incroyable à 14 ans. Nous avons de plus en plus de jeunes talents exceptionnels qui ont la capacité d’évoluer plus rapidement, grâce à internet, par exemple, qui leur permet d’avoir un accès rapide aux informations. Quant à moi, j’ai effectivement eu quelques prix en tant que jeune révélation et ai également obtenu le Django d’or belge en 2001. Depuis 1993, je suis principalement pris par le Brussels Jazz Orchestra ! À côté de cela j’ai de petits projets, mais si l’on veut faire les choses bien, il vaut mieux se concentrer dessus. Depuis 93, c’est sur le BJO que je me concentre afin que tout se déroule correctement. L’écriture, la composition, les arrangements, le développement de nouveaux projets qui prend beaucoup de temps et occupe l’esprit !

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Cela fait plus de vingt ans donc, aurais-tu imaginé que le projet existerait aussi longtemps ?

Non ! Nous nous sommes réunis avec quelques autres membres fondateurs et avons lancé ça au Sounds, à Bruxelles. D’où le nom : Brussels Jazz Orchestra. Il n’y avait pas tellement de big band. Ceux qui existaient ne jouaient pas beaucoup et nous voulions avoir l’opportunité de jouer souvent, au moins deux fois par mois. Donc on a commencé à jouer au Sounds. Les premières années, personne n’était payé. Tout le monde avait accepté de jouer parce qu’ils adoraient tous le projet de jouer en big band. Nos concerts étaient plus proches de la répétition publique en club de jazz. J’ai toujours eu dans l’idée de perpétuer l’existence du band, qu’il continue à vivre. Après quatre ans, nous avons donné notre premier concert en dehors du Sounds jazz club. À ce moment là, nous avons pressenti que si nous voulions faire plus, il nous faudrait de l’argent. Alors nous avons fait une demande de subventions pour la première fois au gouvernement flamand. Nous étions le premier jazz band à le faire, et à l’obtenir. Mais nous avons dû nous battre pour la subvention. Depuis nous avons toujours eu la subvention. Nous devons renouveler notre dossier tous les 4 ans, mais ça se passe très bien. Nous en profitons pour travailler sur des projets de toute sorte, parfois avec des invités, musiciens ou compositeurs. Sur des musiques de film, autour de la musique classique ou du flamenco, sur des bandes dessinées…

Vous avez carte blanche…

Tout ce qui est possible de faire avec l’orchestre, nous le faisons. On doit s’assurer de jouer assez pour toucher les subventions tous les 4 ans, ça équivaut à au moins 30 dates par an. D’après moi il est très important que le big band joue assez, si le groupe ne joue pas, alors ça devient un “telephone orchestra”, sans unité. Nous devons jouer beaucoup pour être sûr de rester un vrai groupe. Cela dépend du projet que nous jouons.

Nous avons récemment été invités par le compositeur canadien Darcy James Argue afin de jouer sa musique au Jazz Middleheim festival. Nous ne nous préoccupons que de la qualité du projet et du plaisir que prennent les musiciens de l’orchestre.

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Parmi tous ces projets, Bert Joris, avec qui vous jouez ce soir [le … mai, à Jazz à Liège], a participé à de nombreux de vos projets. Quelle place a-t-il par rapport à cet orchestre ?

On connaisait Bert [Joris] avant même que le BJO existe ! Il était déjà très occupé à composer et à arranger. Quand on a commencé l’orchestre, je lui ai demandé s’il serait intéressé de nous rejoindre. Mais il n’était pas emballé. À l’époque il avait déjà joué pour l’orchestre de jazz de la radio BRT. Donc il a préféré ne pas se joindre à nous. On lui a quand même demander d’être ponctuellement arranger, compositeur et soliste pour l’orchestre. Dès les premières années, Bert a donc été présent comme une oreille externe. Il connaît très bien l’orchestre et chacun de ses musiciens et sait donc quoi faire de l’orchestre. Nous aimons dire que le BJO, c’est le Bert Joris Orchestra !

Il a par exemple écrit les arrangements de la musique de Enrico Pieranunzi pour notre dernier album avec le pianiste ! En 2003, Bert était présent en tant que soliste et arrangeur sur le projet avec Philip Catherine… Il est très impliqué. C’est un énorme avantage d’avoir quelqu’un comme lui en Belgique. Le simple fait qu’il existe est un avantage, et nous en tirons profit !

Tu parlais d’unité dans le groupe. J’imagine qu’il y a eu du va-et-vient dans les musiciens en plus de deux décennies. Comment gères-tu cela ?

La plupart du temps nous sommes 16 musiciens. Depuis le tout début, 6 ou 7 d’entre eux n’ont pas bougé ! Mais le groupe tel qu’il est aujourd’hui dans sa totalité n’a pas bouger depuis plus de dix ans. Tout le monde est proche. Quand nous avons besoin de remplaçants, vous demandons à de jeunes musiciens. La plupart d’entre nous sommes professeurs, donc nous savons où regarder ! Ce soir par exemple jouera avec nous un jeune tromboniste issu d’une école où certains d’entre nous enseignent.

Quelles qualités sont requises pour mener un tel projet ?

En tant que leader, vous vous devez de laisser assez d’espace à chacun. Les gens ont leur propre personnalité. Il faut leur laisser. C’est un grand avantage pour l’orchestre. C’est l’un des secrets. Mais il faut également posséder une vision globale du projet ; avoir des idées de projets et d’invités ; avoir des idées sur la façon de traiter telle partie d’une composition… Il s’agit d’avoir une vision globale en sachant ce qu’il se passe et en tirer des solutions. C’est comme un président qui conseil et décide d’agir en fonction de ce que les membres ont pu dire ou suggérer ! La plupart du temps il faut penser à ce que cela va devenir.

Est-ce que cela arrive qu’un musicien de l’orchestre suggère d’enregistrer un album avec un artiste en particulier, comme Pieranunzi par exemple ?

Nous avons un conseil constitué des “chefs” des 5 sections de l’orchestre. La 1ère trompette, le 1er trombone.. On y propose idées et en discutons ensemble. Parfois on vient avec une idée et les autres n’y adhèrent pas... C’est ainsi que nous fonctionnons.

Je souhaitais te demander en quoi l’orchestre se distingue d’autres orchestres. Voici déjà une partie de la réponse…

Probablement ! Les autres orchestres ont un directeur qui écrit la musique. Toute la musique vient de lui. Cela peut marcher un certain temps, mais après il faut savoir élargir sa vision et être sûr, en tant que leader, que chaque musicien est mis en avant, avec les meilleurs de ses points forts. Il faut s’assurer que chacun puisse participer à un moment ou un autre, mais bien sûr avec une vision unitaire. La cerise sur le gâteau c’est le solo, mais l’unité prime !

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La multitude et la variété de vos projets représentent peut-être une autre de vos distinctions ? Il y a le projet sur la musique de Gil Evans, mais aussi sur celle de Jacques Brel (avec David Linx) ou de Pieranunzi… le projet autour de New-York ou de Maurice Ravel… Et ce ne sont que des projets en cours ! Et vous êtes également derrière la musique du film The Artist !

Notre participation à l’enregistrement de la musique du film est presque un accident pour nous ! Ils ont soudainement eu besoin d’un big band suite à des problèmes de droits sur la musique de Benny Goodman. Et les scènes de danse étaient déjà enregistrées ! Ils devaient trouver un big band qui jouerait plus ou moins avec le même groove et dans le même esprit que Benny Goodman. Nous nous sommes simplement dits, ok, faisons-le ! Ça n’était pas notre premier film. Nous avions joué pour deux films français auparavant. Il se trouve que celui-ci a rencontré un grand succès. Un an après j’ai entendu par hasard à la radio qu’un film intitulé The Artist avait gagné le Golden Globe et me suis dit “mer.., n’est-ce pas ce film pour lequel nous avons enregistré la musique ?!”. Nous n’étions vraiment pas occupés par le projet. Après un certain temps, ils ont gagné les Césars, l’Oscar…

Êtes-vous devenus riches avec les royalties ?

Pas du tout ! Pas un seul euro ! Nous n’avions été rémunérés que pour enregistrer la musique…

Ah, parce que vous n’avez pas composé la musique !

Oui ! Mais quelque temps après nous jouions au Blue Note à New-York et cela avait attiré beaucoup de monde ! C’était étonnant. Le mauvais côté de l’affaire est que certains s’attendaient à ce que l’on joue la musique du film. On a du expliquer. Les gens se passent le mot : “c’est le big band de The Artist, va le voir !”.

Ça peut être fatigant à la longue...mais les bénéfices sont là !

On atteint plus de monde ensuite. C’est ce qu’il se passe avec un autre projet que nous menons en théâtre avec un acteur. On a calculé qu’en 16 dates on pouvait toucher 8.000 personnes, mais la plupart des gens qui viennent ne sont pas là pour nous mais pour voir l’acteur connu ! Mais ils sont alors amenés à découvrir l’orchestre, parce que nous avons eu la chance de beaucoup jouer. Si sur ces 8.000 personnes, 10% d’entre eux décident de revenir écouter le BJO, alors c’est une grande réussite pour nous.

Y a-t-il une collaboration dont tu es particulièrement fier ?

C’est difficile parce que c’est comme choisir entre ses propres enfants. On s’investit tellement dans chacun des projets. On met toute son énergie dedans, puis on change de projets… Mais c’est vrai qu’avec le recul, on réalise par exemple que le projet avec Philip Catherine était superbe. On a eu l’opportunité de beaucoup le jouer par la suite. La seule raison pour laquelle nous enregistrons encore des disques que nous vendons peu, c’est parce que cela nous permet d’avoir des dates ! Et le projet avec Philip Catherine a été efficace en ce sens là. Le jazz est de la musique live de toute façon. Et la plupart des cds que nous vendons, nous les vendons à la sortie des concerts. Pas à la FNAC !

Nous avons également eu une belle collaboration avec Maria Schneider, qui nous a beaucoup appris. La façon qu’elle a d’expliquer comment jouer sa musique, sa façon de diriger l’orchestre… Ça a été une belle formation pour nous ! Enfin, il y a la musique de Bert Joris que nous adorons jouer. C’est si chaleureux ! Ce n’est pas ce que l’on attend d’une musique de big band. C’est d’ailleurs pourquoi nous ne nous appelons pas Brussels Jazz Big Band mais Brussels Jazz Orchestra. Nous essayons d’être plus ouverts, mais en utilisant le line up d’un big band pour jouer des choses différentes. Il y a aussi le projet Graphicology qui nous fait travailler autour de l’univers des romans graphiques et qui fonctionne très bien à l’international. Il nous a amené jusqu’au Lincoln center à New-York. Cela fait réfléchir à de nouveaux projets. Cette année, nous l’appelons “l’année dossier”, parce qu’une nouvelle période approche pour les subventions : 2017-2021. Donc nous réfléchissons déjà à de nouveaux projets.

Vous le planifiez très en avance !

Oui, on doit ! Tout doit être fixé, surtout pour les deux premières années. Puis il faut donner des idées concrètes pour la suite. Nous réfléchissons beaucoup en ce moment.

Qu’est-ce que tu aimes le plus dans cette grande aventure ?

C’est une famille ! L’aspect social est très important. Il s’agit de 16 musiciens plus l’équipe d’encadrement. Nous sommes une vingtaine à être tout le temps ensemble sur la route. La plupart d’entre nous avons grandi dans des fanfares plus jeunes, d’où ce goût pour cette connexion entre les musiciens.

Mis à part le votre, quel big band conseilleriez-vous à nos lecteurs d’écouter ?

Le dernier CD du Vanguard Jazz Orchestra !

Merci !

Florent Servia

Discographie :

  • The Music of Enrico Pieranunzi, W.E.R.F, 2015
  • Wild Beauty, Half Note, 2013 : compositions par Joe Lovano, arrangements par Gil Goldstein
  • BJO’S Finest - Live !, Saphrane, 2013
  • A Diferent Porgy and Another Bess, Naïve, 2012 : avec David Linx et Maria Joao, d’après des compositions de Georges Gershwin
  • Institute of Higher Learning, Half Note, 2011 : compositions de Kenny Werner
  • Guided Dream, Prova Records, 2011 : compositions de Dave Liebman
  • Signs and Signature, W.E.R.F, 2011 : compositions et arrangements par Bert Joris
  • Mama Africa, Saphrane, 2010 : avec Tutu Puoane
  • Ten Years Ago, Milan 2008 : compositions de Richard Galliano et Astor Piazolla, sur les arrangements de R.Galliano et B.Joris
  • The Music of Michel Herr, W.E.R.F, 2008 : compositions et arrangements par Michel Herr
  • Changing Faces, O+ Music, 2007 : avec David Linx et des duos avec Ivan Lins, Nathalie Dessay et Maria Joao
  • Dangerous Liaison, Talent Records, 2006 : compositions et arrangements par B.Joris
  • Countermove, W.E.R.F, 2006 : compositions et arrangements par Frank Vaganée
  • Meeting Colors, Dreyfus, 2005 : compositions par Philip Catherine et arrangements par Frank Vaganée
  • Naked in The Cosmos, Jazznpulz, 2003 : compositions et arrangements par Kenny Werner
  • The Music of Bert Joris, W.E.R.F, 2002 : compositions et arrangements par B.Joris
  • The September Sessions, W.E.R.F, 1999 : compositions par Frank Vaganée, Bert Joris, Michel Herr…
  • Live, Radio 3, 1997

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