Le trompettiste Antoine Berjeaut et le rappeur Mike Ladd sont deux artistes atypiques. Face au musicien d'école se trouve un poète punk engagé, nourrissant son esprit d'une science-fiction orwellienne tourmentée. De leur rencontre est né un projet original : Wasteland, confrontation en « terre-vaine » de deux univers barrés. Du jazz, du hip-hop et de l’électro en pleine Guerre Froide.  Nous les avons rencontrés à une heure de leur concert aux Arts Fous de Fouras avant qu'ils n'improvisent totalement leur concert sur scène avec brio. 

Simple entrée en matière, comment vous êtes vous rencontrés ?

Antoine Berjeaut : Bien que je connaissais auparavant la musique de Mike, je l'ai rencontré un peu par hasard chez le producteur Liam Farrell (a.k.a. Doctor L.) qui possède un studio à Saint-Ouen où sont brassés beaucoup d'artistes. C'est un lieu assez transversal. A ce moment là je travaillais avec Liam sur un projet pour lequel je cherchais des chanteurs, sorte de « work in progress » qui malheureusement n'est jamais sorti.

Mike Ladd : Oui, super projet d'ailleurs !

Comment avez-vous nourri votre intérêt pour la science-fiction, chose prépondérante dans votre musique ?

A.B. : Il faudrait plutôt laisser Mike répondre à cette question car il planche sur ce thème depuis de nombreuses années. Pour ma part, quand j'écris ma musique, des images me viennent automatiquement en tête. Quand Mike est arrivé, il travaillait sur une BD graphique, ce qui à l'époque correspondait exactement à ce que je recherchais. Comme je connaissais son univers « science-fiction 3000 », cela m'a tout de suite attiré de jouer avec lui. En fin de compte, j'ai toujours rêvé de réaliser un disque qui s'écouterait comme L'Homme à la tête de choux de Gainsbourg : une musique qui trace une histoire.

M.L. : Pour ma part j'ai toujours été ancré dans ce lien qui unit depuis longtemps la science-fiction et les traditions black américaines : Sun Ra, Screamin' Jay Hawkins, Funkadelic... Il a aussi eu le film Blade Runner qui m'a énormément touché étant jeune, et évidemment Star Wars !

Vous jouez souvent avec l'histoire et les images pour accompagner votre musique...

A.B. : Étant moi-même un grand fan de comics, je dirais qu'en soi, c'est un média intéressant dans la forme directe qu'il propose. On en use parfois sur scène en projetant la BD de Mike.

M.L. : Et c'est d'ailleurs avec Antoine que j'ai pour la première fois réalisé une histoire qui suivait une ligne directrice. J'ai suivi son idée, et en live, parce qu'il y avait un début, un milieu, et une fin, tout le monde a capté notre musique.

Antoine_Berjeaut_Mike_ladd_3©_Mathieu_Schoenahl-copie
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En ce qui te concerne Mike, as-tu mené d'autres expériences dans le milieu du jazz avant ta rencontre avec Antoine ?

M.L. : J'ai travaillé il y a longtemps sur trois projets avec le pianiste new-yorkais Vijay Iyer qui compose des opéras avec de grandes recherches. Également dans les années 90 à New York, j'étais dans la nouvelle vague expérimentale du rap, et nous suivions beaucoup le « Black Arts Movement » lancé par Amiri Baraka dans les 60's [ndlr. Amiri Baraka, a.k.a. LeRoi Jones, était lui-même un écrivain-poète féru de jazz, porte-parole de la révolte Noire américaine, et auteur du célèbre roman « Le peuple du blues »]. Malgré tout, mes racines restent la musique électronique et le hip hop, même si j'improvise très souvent mes textes.

A.B. : C'est ce qui me plait dans la démarche de Mike, ce côté « poetry » ! Mike est un poète, non un slameur.

M.L. : Pour moi, il n'y a que ça de bon, la poésie. « Slameur », ça veut dire quoi ? Simplement que l'on n'est pas le bienvenu à l'université. C'est un code d'exclusion.

Quant à toi Antoine, projetais-tu déjà de mener ta musique dans des contrées un peu plus actuelles avant de rencontrer Mike ?

A.B. : J'ai toujours fait les deux. J'ai étudié le jazz parce que cela doit s'étudier, mais je ne suis pas un jazzman qui s'est mis à faire du hip hop ; ni avec Mike, ni avec personne. J'ai seulement grandi avec cette culture. Quand j'étais à New-York au début des années 90, j'achetais les mixtapes mais je jouais assez peu de trompette. J'en faisais comme on pratique une activité, mais ce n'était pas ça que j'écoutais.

Donc après Satchmokovitch il y a 3 ans, vous avez continué votre collaboration sur Wasteland. Plus que des projets, ce sont véritablement des histoires qui sont mises en scène. Comment as-tu planché sur la composition de cette musique ?

A.B. : Au début, Mike avait son histoire qu'il déroulait et sur laquelle il improvisait. Mais il a fallu au bout d'un moment cadrer tout ça. Donc j'ai commencé à écrire des codes pour que l'on puisse se retrouver : une trame musicale simple, fragmentée en parties – des bouts de thèmes, de grilles, etc. – pour permettre à Mike de jouer ses impros. Mais derrière ça réside un tout autre problème : plus l'on joue la musique, et plus celle-ci est compliquée !

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Tu éprouves plus de difficultés à mener à bien ce projet ?

A.B. : Non, ça s'est toujours très bien passé. Mais avec Wasteland nous avons dû développer une grande souplesse à six. Auparavant nous étions souples à deux, et c'était une vraie éclate. Maintenant, tous les musiciens sont conscients de la forme d'un concert d'une heure et demi. Nous ne sommes plus deux à avoir cette conscience, et la formation circule bien, et de mieux en mieux.

Peut-on voir entre Satchmokovitch et Wasteland une forme de continuité ?

M.L. : Idéalement, car les deux sont très similaires.

A.B. : Autant, on peut jouer Satchmokovitch à deux ou à trois, autant on peut aussi le faire sous la forme Wasteland qui présente une autre dimension collective, où chaque musicien vient apporter sa plume.

Peut-on aussi percevoir Wasteland comme un clin d'oeil au Welcome to the Afterfuture (Mike Ladd) paru en 2000 ?

M.L. : Pas vraiment parce que c'est une autre histoire... Mais la connexion est plus proche d'Infesticons & Majesticons qui est un autre de mes projets sorti chez Big Dada Records. [ndlr. décryptage de cette épopée présentée ici - http://www.lesinrocks.com/2000/12/14/musique/mike-ladd-raconte-les-infesticons-11226711/  - par Joseph Ghosn, journaliste aux Inrocks]

Le projet Wasteland porte-t-il en lui un message philosophique, notamment au regard de son titre « terre-vaine » ?

A.B. : Plusieurs choses se télescopent dans Wasteland. D'abord l'histoire de Mike, mais aussi le livret photo qui se trouve dans la pochette. Celui-ci présente plusieurs clichés que j'ai pris en voyageant en Lituanie. Après une date qu'on a tenue là-bas avec Rodolphe Burger, on est partis en voiture une semaine y parcourir les terres. On a traversé des lieux post-guerre froide incroyables, sur des routes non indiquées sur les cartes. Un jour très tôt dans la matinée (il était 4 ou 5 heures), on est tombé au milieu de la forêt sur un télescope gigantesque tourné vers l'Ouest ; comme dans James Bond. Cette image-là m'a fortement marqué, et c'est aussi ce que j'essaye de retrouver dans le disque. Quand Mike m'a ensuite proposé son histoire, le lien m'est apparu comme une évidence. Tu écoutes ses textes, et tu te rends vraiment compte que ça se passe dans cette Europe dévastée, une terre vaine.

Par ailleurs Wasteland s'inspire de l'univers post-apocalyptique façonné par T.S. Eliott...

A.B. : À ma première session chez Doctor L. avec Mike, je ne le connaissais qu'assez peu et j'avais des heures et des heures de musique à enregistrer. Pour entreprendre cette collaboration, j'ai donc choisi beaucoup de textes de science-fiction, de poésie assez sombre (T.S. Eliott, J.K. Rowling...) pour les lui soumettre. Mike les as lus mais n'en a finalement gardé aucun. C'était en fait, pour nous, une manière de se mettre sur le même feeling.

Enfin Mike, comment est-ce que tu procèdes pour coucher tes idées sur le papier ?M.L. : Je fais beaucoup de recherches. Mais quelques fois les recherches sont une excuse pour procrastiner et ne pas écrire ! Ensuite, quand la recherche m'inspire, je commence à écrire. C'est souvent dans le métro que je rédige car il n'y a aucune distraction et je peux y rester concentré !

Propos recueillis par Alexandre Lemaire

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