Au pays de Rémi

Florent Servia

5/09/2015

En 2013, nous avions adoré Bbang, le deuxième album du trio de Rémi Panossian. Jeju-Do arrivant cette année comme une confirmation de cet attrait, il nous paraissait normal d’aller à la rencontre de l’un des musiciens français qui tourne le plus à l’étranger. 

Jeju-Do, le nom de l’album, c’est une île coréenne où vous avez joué avec le trio c’est ça ? Dis m’en-plus !

C’est une île au sud de la Corée du Sud, c’est l’équivalent de la Corse. C’était l’île de naissance de notre manager en Corée. On a eu la chance d’aller y jouer parce qu’il se passe très peu de choses là-bas. Sauf qu’on est carrément allé jouer dans un club qui est dans une maison. Donc c’était très intimiste. On est restés 3 jours là-bas, on a pu visiter l’île et on s’est régalés !

Donc vous avez un manager sur place, en Corée du Sud ?!

Oui ! (rires)

Avec le trio vous jouez plus à l’étranger qu’en France !

Oui ! On a fait 9 tournées internationales et dans ces 9 tournées il y a eu 9 fois la Corée, 4 fois le Japon, 3 fois la Chine, Taiwan 2 ou 3 fois. Et après on a ponctuellement tourné au Vietnam, en Malaisie, au Singapour…

9 tournées depuis 2009 ?

2010, la première tournée !

9 tournées en cinq ans, pas mal ! Est-ce que c’est parti d’une simple organisation de tournée et qu’après ça s’est refait naturellement ? Ou bien y a-t-il à l’origine un attachement pour la région ?

C’est moi qui ai organisé la première tournée. Le disque [Add Fiction], n’était même pas encore sorti en France. J’ai contacté tout ce que je pouvais, tout ce que j’ai pu trouver sur internet. J’avais un site avec les pré-productions du disque, 3 photos pourries et des bios. On avait rien !  J’ai envoyé des mails en disant que le disque sortirait en octobre. On devait être en janvier, le trio existait depuis à peu près 1 mois. J’ai envoyé ça sans savoir ce que ça allait donner. Sauf que j’ai eu des réponses positives des plus gros festivals. C’est là qu’on s’est retrouvé à faire une scène de 12.000 personnes, plus une tournée en Chine, en Corée… Ça a super bien marché ! Là-bas j’ai rencontré le mec qui distribuait notre disque sur place et qui est devenu notre manager. En jouant en Corée, un japonais nous a découvert. Il a trouvé ça génial, ce qui nous a fait repartir au Japon 4 mois après. On a refait la Corée en plus du Japon. Le Japonnais est devenu un ami. De fil en aiguilles, chaque fois qu’on avait des trucs à faire on revenait là-bas.

Qu’est-ce qui a fait que tu t’es allé demander en Asie. Tu as cherché ailleurs quand même ?

Non, que l’Asie ! J’ai ce fantasme des tournées de Keith Jarrett et Michel Petrucciani à Tokyo, au Blue Note. En plus j’adore la culture asiatique. Surtout le cinéma et la nourriture !

Mais aussi ce qui a trait avec les arts martiaux. Mon père est psy et prof d’Aïkido. C’est aussi parti du fait que les programmateurs en France me fatiguaient à mettre des barrières : “vous êtes jeunes, on vous connaît pas. Même si la musique est bien on peut pas prendre le risque”. Là-bas, vu qu’on est plus exotiques, ils se posent moins la question à partir du moment où ils trouvent la musique géniale. À partir de là c’est une histoire d’amour.

Rémi Panossian dans toute sa splendeur ! 

Un attachement qu’on retrouve jusque dans vos titres d’albums puisque Bbang, le titre de votre dernier album, désignait l’onomatopée coréenne d’explosion.

Oui, et on appris que ça voulait aussi dire “le pain”. Des spectateurs sont venus nous offrir du pain aux séances de dédicaces ! C’est drôle.

Sur internet vous diffusez beaucoup d’images de vos voyages, notamment via les clips que vous réalisez vous-mêmes. C’est important pour vous de partager vos aventures ?

C’est super important pour nous. On partage ce goût du voyage, de la découverte. Que ce soit des pays qu’on connaît de mieux en mieux ou des nouveaux, on est super excités. On a découvert le Mexique cette année, l’Inde. Là on va découvrir la Russie…

Vous dégagez un sentiment d’excitation, mais qui persiste. Vous donnez l’impression d’apprécier pleinement le fait de voyager et, surtout, d’en profiter en sortant, en visitant…

Il y a des endroits où on s’est fait des potes. À chaque fois qu’on vient, ils essayent de nous amener dans des lieux différents. On découvre de nouveaux endroits et il y a des endroits comme le Standing Sushi à Tokyo, où l’on se rend à chaque fois parce qu’on sait qu’on va se régaler. Les gens voient qu’on se réjouit et qu’on est dans cette dynamique de découverte, du coup ils n’ont qu’une envie c’est de nous surprendre et de continuer à nous faire découvrir. Bien sûr, il nous arrive d’être complètement cramés…

Y retourner c’est donc allier le plaisir à la tournée, profiter des villes que vous aimez…

On va toujours dans un club au Japon qui s’appelle Shikiyori, qui est le titre d’un morceaux de l’album précédent. On y retourné en avril. C’est pas seulement le plus beau club du monde, on est y en famille ! La mère de mon pote adore nous voir alors qu’elle ne parle même pas anglais ! Elle nous offre des cadeaux à chaque fois qu’on arrive. La première fois on a dormi à l’hôtel et là ça fait trois fois qu’on dort dans la maison.

Et en plus vous coûtez moins cher aux organisateurs, c’est magnifique !

Exactement ! (rires).

RP3

C’est un plaisir d’apprendre ça, parce que tous les musiciens ne profitent pas autant de ces tournées. Même si quand on fait un soir par ville ça doit être épuisant…

Des fois on se force, tout simplement parce qu’on a pas envie de le regretter plus tard ! Quand on est en Inde ou au Mexique pour la 1ère fois, on sait qu’on a six heures devant nous, entre 9h et 15h et qu’après on repart… On va pas rester dormir ! On se lève, on prend le rickshaw et on va dans le centre pour visiter tout ce qu’on peut. Sinon ça ne sert à rien. Tu dis que t’es allé en Inde alors qu’en fait t’as dormi dans un hôtel 5 étoiles et c’est tout !

Est-ce que c’est important pour toi de raconter des histoires avec ta musique ?

Oui ! Mais ce serait présomptueux de dire que musicalement j’arrive à raconter l’histoire de quoi que ce soit. Mais que ce qu’on raconte avec notre musique ça parle aux gens, ça crée des images aux gens c’est très important. J’adore jouer un morceau pour la 1ère fois et dire au public qu’on a pas de titre. Ça m’amuse de proposer aux gens de nous partager leurs idées de titres. Ils viennent alors nous dire à quoi ça leur fait penser et c’est toujours très différent. C’est génial de voir ce que ça peut représenter pour des personnes alors que nous on le vit d’une autre manière. C’est simplement aller toucher les gens. Bien sûr, sur certains morceaux on se régale à pointer quelque chose du doigt. Pour “Bryan le raton laveur” par exemple il y a un clip qui sort la semaine prochaine. C’est pas anodin, on sait pourquoi on le fait. Brian est un vrai raton laveur qu’on a rencontré à Vancouver au Canada.

Dans Bbang vous vous étiez à traiter différemment la même mélodie sur deux morceaux. Et vous le refaites dans Jeju-Do avec “Into the Wine” part.1 et part.2 !

On aime bien ces jeux de miroirs. Ça y est aussi sur “Waterpig”. Il y a le riff du départ qui est un riff en majeur et qui est plutôt funky, tranquille. Et on fait le même rythme à la fin, mais en mineur avec un truc rock affilié. Ce sont des systèmes de construction qui nous plaisent. On prend l’auditeur et on lui fait faire tout un voyage. C’est intelligent, c’est ça qui faut dire !

Est-ce que c’est important pour vous 3 que les morceaux soient catchy ?

La démarche est de faire une musique exigeante, qui nous plaît, qui nous parle, qu’on travaille, qui est ciselée et complexe à réaliser. Mais le but du jeu, c’est d’arriver à faire un musique qui soit accessible aux gens à travers ça. Que ce soit par la mélodie ou par le groove, qu’il y ait toujours quelque chose à quoi le gens puissent se raccrocher. Et quand je dis les gens, je pense au grand public. Je ne fais pas de la musique pour les musiciens de jazz ! Ça ne m’intéresse pas parce que de toute façon ils sont tellement exigeants. Il y a des trucs qui me cassent les burnes quand j’écoute… C’est ultra-complexe. C’est impressionnant, mais qu’est-ce que je m’emmerde ! Je ne veux surtout pas qu’on dise ça de notre musique. Il y a de l’exigence, bien sûr.  Dans “Busseola Fusca” par exemple il y a un truc en 5 et en 7 superposés. Tu peux le faire. On se fait chier mais on se fait aussi chier pour ça reste vivant, accessible et que ça parle aux gens ! J’espère que ça marche ! A priori il y a des gens de pleins d’horizons différents qui arrivent à rentrer dans notre musique. Alors moi je suis ravi !Dans cet attachement aux mélodies catchy, finalement c’était plutôt couru d’avance que vous collaboriez avec Eric Legnini, non ? Vous vous êtes bien trouvés !

On s’est trouvés à merveille ! C’est d’ailleurs pour ça qu’il a accepté et c’est pour ça qu’on lui a demandé ! Mais je savais qu’il aimait bien, on en avait déjà parlé. Moi je l’écoute depuis des années, on s’était croisés plusieurs fois. On s’est retrouvés en vacances ensemble, dans la même ville, sans le savoir. Donc on est allés boire des coups et en avons discuté. Et apparemment il a pas hésité.

Le troisième du trio ! 

Son apport s’est situé à quel niveau ? Il est producteur, mais qu’est-ce qu’il a apporté sur cet album ?

Il nous a aidé à remodeler certains morceaux. Par exemple il trouvait certains morceaux très bien, notamment certains passages, mais précisait qu’il ne fallait pas le garder pour la fin mais le mettre au début pour que ce soit mieux construit, pour attirer tout de suite l’oreille. À d’autres moments il a taillé dans le lard en précisant qu’il fallait enlever un passage. On a essayé de lui laisser le plus d’espace possible mais en décidant parfois de le laisser comme tel, parce que ça avait été pensé ainsi. D’autres fois on le suivait… Ça c’est fait naturellement, et en plus il cuisine super bien ! (rires)

Le super producteur ! Est-ce tu es plutôt un pianiste poète ou un pianiste romancier ?

Je vais dire poète, parce que pour moi il y a un côté rock’n’roll dans la poésie. J’y mets des mecs comme Lou Reed, Iggy Pop ou David Bowie sont des poètes à leurs façons. Donc je vais plutôt dire ça pour me rapprocher pour ce genre de gens.

Et comment sont-ils des poètes à leur façon ?

Je suis un fan du Velvet Underground et de Lou Reed – je ne fais pas l’apologie de la drogue- et de la façon qu’il a eu de vivre sa vie, d’être toujours borderline. Il est l’archétype du rocker-punk qui a les tripes à l’air et qui des fois fait n’importe quoi parce que c’est comme ça ! Il fait des soirées où il va se démonter la tronche. Vivre des expériences avec Iggy Pop et David Bowie, justement les trois. Et en même temps il est capable de faire pleurer n’importe qui quand il parle ! Les Stones ou Led Zeppelin aussi… Ce sont des monuments à leur façon, beaucoup plus trash.

Il y a eu des cas un peu similaires dans le jazz également !

Charlie Parker, Bill Evans… C’est un autre usage. Lou Reed avait ce côté Andy Warhol. Toute cette sphère underground avec tous les arts qui se mélangent. Il y a une anecdote géniale. Quand les Velvet Underground ont commencé à tourner, le jour où ils ont eu un gig qui était payé 50$, le bassiste a dit “moi si c’est ça, je quitte le groupe !”. Tu imagines la détermination dans leur démarche artistique ?! Nan nan, nous on ne doit pas être payés ! Et il a quitté le groupe, il s’est barré ! C’est génial, c’est pas être poète ça franchement ?

Et qu’est-ce que tu penses de la scène jazz aujourd’hui, dans l’image qu’elle dégage.

Si on parle de la scène mondiale, il y a des pépites de partout. Je pense qu’il y a des musiciens qui font des trouvailles, qui montent des projets super intéressants. Mais en France j’ai un petit problème avec les clubs et les festivals. C’est d’ailleurs pour ça qu’on tourne à l’étranger. Chaque année il y a deux élus français qui font le tour des festivals et que des américains. Et puis toi t’arrives… Faire une scène devant 15.000 personnes on sait le faire ! On sait faire lever les gens, il n’y a pas de problème ! Sauf qu’en France on te dit, bah non, tu comprends… Mais je m’en fiche. On habite à Toulouse, on est en dehors de cette intelligentsia parisienne. Mais au final je trouve ça dommage de ne pas laisser cette porte ouverte à plus de choses ! Vas-y, mets tes couilles sur la table et programme un peu des choses qui te feront prendre des risques. Et c’est en suivant ce genre de démarche que tu éduques les gens et que leur permets de s’intéresser à autre chose que l’énième concert de je ne sais qui… Il faut qu’il y ait ce genre de stars. Mais si tu fais venir Sonny Rollins et Marcus Miller dans un festival, de toute façon c’est plein ! Donc au lieu de faire un autre groupe avec la même notoriété tu peux faire autre chose.

Votre musique dégage toujours beaucoup d’énergie. Même quand c’est calme, il y a un moment où ça pète dans le morceau. Le cultivez-vous ?

La musique se transmet pour par l’énergie, l’émotion et la suprise. on adore ça ! Surprendre les gens dans un morceau, dans un scénario, que tout d’un coup ça puisse vriller. C’est pour ça qu’on travaille aussi sur le fait de pouvoir rappeler des choses du début à la fin. On s’amuse avec ça ! Mais pour moi c’est super important. Déjà parce qu’on a pas envie de faire chier les gens, et nous aussi on a pas envie de se faire chier. On n’est pas là pour trier les lentilles. On est sur scène et on y va ! J’aime bien faire les choses à fond. Si tu veux mettre du rock dans ton jazz, fais le vraiment, ça sert à rien de rester dans un petit truc binaire.

Propos recueillis par Florent Servia