Stacey Kent, chanteuse polyglotte

Le mercredi 18 novembre, le rendez-vous avec Stacey Kent était fixé dans un hôtel luxueux du 8ème arrondissement de Paris. Un cadre fidèle au standing de la chanteuse américaine qui fait figure d’immense réussite commerciale dans le jazz aujourd’hui. De cette voix de miel, titulaire d’une thèse en littérature française, capable de parler pas moins de cinq langues, se propage une culture faite d’amour et d’ouverture. 

Florent Servia : Pourquoi avoir privilégié le Great American Songbook dans cet album ? 

Stacey Kent : Nous avons décidé de nous concentrer sur le Great American Songbook suite à notre rencontre avec Roberto Menescal. Avant que l’on se rencontre en 2011, je n’ avais pas encore réalisés pleinement que ce qu’il y a de plus merveilleux dans la vie est que l’on ne sait jamais qui l’on va rencontrer le lendemain. On s’est rencontrés à Rio et ça a été un coup de foudre, une sensibilité très partagée. Nous sommes devenus très amis et il est venu enregistrer avec nous sur The Changing Lights (son dernier album). Lors de cet enregistrement, il m’ avait fait part de son rêve d’enregistrer des musiques de sa jeunesse, des musiques enregistrées dans les années 50 par Barney Kessel, Julie London… Il m’a expliqué ses sources d’inspiration de jeunesse. Il m’a dit qu’il m’entendait déjà interprétait ces chansons, et que ce serait un rêve pour lui d’enregistrer un album de jazz. Voilà la naissance du projet ! Il a suffit de quelques petits mots de Roberto pour que la conversation soit tout de suite très animée. 

 

C’est drôle, parce que c’est un brésilien qui vous ramène vers les États-Unis et le jazz américain… 

Jim Tomlison  : Imaginez recevoir des invités à Paris. Vous n’allez plus visiter l’arc de triomphe, le sacré coeur et la Tour Eiffel… Alors que pour eux, c’est spécial. C’était le même schéma avec Roberto. 

Stacey Kent : L’animation, la joie, l’enthousiasme… C’est stimulant d’être à côté de quelqu’un qui aime ta musique, ta culture… Il a la même sensation quant à notre passion pour la musique brésilienne. L’affect qu’il met dans ce projet est très important, et c’est à travers le prisme de son regard que nous avons visité le Great American Songbook ! Il m’avait dit : « je t’entends déjà chanté cette chanson, je connais déjà ta version ». Et ça c’était délicieux. 

L’avez-vous rencontré au moment où vous étiez partis au Brésil pour apprendre le portugais ?

Non, nous avions appris le portugais avant ça ! Avant de devenir musicienne j’étais déjà étudiante en langues. Je m’intéressais beaucoup à la culture brésilienne, à sa poésie et à la langue portugaise. Avec mon mari nous avons donc décidé de vivre cette expérience linguistique, de le faire pour nous. Ça allait au-delà de la carrière ou de la musique. Ça nous a d’ailleurs changé la vie. Nous utilisons cette langue à la maison, dans la vie quotidienne, entre nous deux ! Parce que ça nous donne beaucoup de plaisir et que nous l’avons fait ensemble. Les cours que nous avions suivis ensemble traitaient de la culture brésilienne, du gouvernement, de l’histoire… Ça nous a beaucoup nourris. En 2011, quand nous avons rencontrés Roberto, nous avions déjà appris le portugais. Et sans ça, notre rencontre n’aurait pas été la même. Roberto Menescal parle très peu l’anglais. Sans cette langue, nous aurions raté cette histoire d’amour. Aujourd’hui il fait partie de notre vie personnelle. Quelle perte cela aurait été si nous n’avions pas eu la langue avec nous ! 

 

Vous évoquez la poésie…Il me semble que vous avez fait une thèse sur Nathalie Sarraute ?

Tout à fait !  J’ai toujours eu un attrait pour les langues, bien avant de savoir que je serai chanteuse un jour. J’ai toujours eu l’impression de faire partie du monde plus que d’être enfermée aux États-Unis. Il y a deux catégories d’américains immigrés et l’on peut comprendre les deux : les uns sont venus aux États-Unis en quittant un pays où leur vie était difficile. Eux voulaient totalement assimiler une nouvelle culture. Pour cette raison, à la maison ils ont oublié d’échanger dans leur langue, de parler à leurs enfants avec leur langue natale. Puis il y a ceux, comme mon grand-père, qui voulaient garder la culture qu’ils avaient avant de venir aux États-Unis. Pour lui c’était très important de préserver le français et la culture française à la maison : cinéma, poésie, musique… C’était une maison très francophile ! Parce que mon grand-père était triste d’être aux États-Unis, ses yeux brillaient lorsque nous parlions français ou qu’il nous racontait la France. Enfant, j’ai été témoin de cela et c’est lui qui m’a donné conscience de la puissance de la parole. Alors j’ai commencé à étudier les langues : latin, français, italien, allemand… et portugais ! Je voulais communiquer avec des gens, je voulais comprendre la poésie. La musique est venue après, mais c’est parti de la même histoire. 

Qu’est-ce que ça apporte de parler cinq langues ? Dans le travail autour de la chanson par exemple. 

Des rencontres ! Quand j’étais étudiante, j’ai été faire une partie de mes études en Allemagne et j’ai parlé avec des gens dans la rue, n’importe où. Et j’ai beaucoup appris avec les phrases idiomatiques, les petits moyens par lesquels les personnes s’expriment dans une autre langue. Ça m’a beaucoup nourri. On y découvre d’autres manières de voir le monde. Cela m’intéresse toujours.

Je ne chante pas dans les cinq langues. J’ai choisi des langues 1/qui me vont très bien, par rapport à ma propre sensibilité, et 2/les langues que je parle le mieux et dont je peux assimiler la poésie sans réfléchir à des questions de sens linguistique pendant que je chante. Ce qui pourrait être gênant. Quand je suis sur scène, je suis là pour avoir un dialogue, pour exprimer et partager. Ça a été un vrai challenge d’apprendre le portugais au début. Maintenant ça va. Au début j’ai vraiment hésité à chanter en portugais, parce que c’était nouveau. Je parlais déjà bien mais je ne m’étais pas approprié la langue. J’ai aussi conscience du fait que j’ai appris comme adulte. Quand je parle français, je sais que je fais des fautes, je sais que j’ai un accent fort. Mais ça m’est totalement égal, parce que j’ai grandi avec cette langue, donc cela fait parti de ma vie, de ce qui me définit. Malgré les erreurs. Le portugais est devenu comme adulte. Il y avait un prof qui était là à m’écouter, et j’ai trop réfléchi. C’était gênant pour moi, parce que je ne voulais pas réfléchir sur la langue. Il a fallu que je m’éloigne de mon passif d’étudiant en langue, pour me sentir libre vis-à-vis du portugais et chanter. J’ai besoin de me l’approprier parce que je ne pense à rien quand je chante, je pense à l’histoire… Il ne faut pas penser à l’accent, à la façon dont on a prononcé le mot. Ce sont des distractions, comme une lumière qui fait du bruit. Il m’a fallu du temps. J’ai hésité et pris le temps, parce que je voulais être sûre. Après ça je me suis sentie à l’aise et aujourd’hui je me sens libre dans ma pratique du portugais. 

  © Diane Sagnier

  © Diane Sagnier

 

Avez-vous déjà rêvé en portugais ?

Oui ! Deux histoires. 

Il n’y a pas longtemps j’ai été opéré. Au réveil, j’étais toujours dans les nuages. Quand ils m’ont emmené en salle de repos, le docteur est venu me dire que quand je m’étais réveillé plus tôt, après l’opération, je leur avais parlé en portugais. Je trouve ça magnifique ! Si j’avais le choix, j’étudierais encore plus les langues. 

Quand on va en tournée au Danemark ou au Japon, on parle avec les gens pour apprendre de petites phrases idiomatiques. Ça donne un petit regard. 

Les deux langues étrangères que vous utilisez le plus sont donc le français et le portugais. Voyez-vous un dénominateur commun entre ces deux langues ? 

Absolument ! Je les vois comme frère et soeur, dans la langue même et dans un sens musical. La musique peut-être beaucoup de choses. C’est magnifique parce que l’on a des choix : l’opéra, le classique, la chanson qui crie, le chuchotement, tout ça… 

Je suis plus dans la douceur et j’aime la façon dont on peut utiliser et s’épanouir dans cette douceur.  Il y a une longue histoire entre les français et le Brésil. Je pense à Pierre Barouh qui avec « Samba Saravah » a traduit le grand poète brésilien Vinicius de Moraes pour le film Un homme et une femme (de Claude Lelouch). Je pense à Henri Salvador… On peut aussi parler de Roberto Menescal qui aime la culture française et qui nous a raconté que plus jeune il allait chaque après-midi à la même heure, avec sa petite copine de l’époque, voir Henri Salvador chanté « Dans mon île » au cinéma. Cet échange entre la France et le Brésil, de cette musique que l’on peut échanger, les avait touchés, lui et sa copine. Quand j’étais à la maison avec mon grand-père, nous écoutions la musique de Léo Ferré. Il était important à la maison. En même temps, j’écoutais la musique de Joao Gilberto. Bien sûr, leurs façons de chanter sont très différentes, mais il y a une sensibilité qui se croise. 

 

Jim Tomlison  : Et il ne faut pas oublier que la langue officielle de la cour brésilienne a été le français au 19ème siècle ! Il y a donc beaucoup d’influence française dans la culture brésilienne. En ce sens, il est intéressant que votre parcours parte des États-Unis pour aller vers la France puis le Brésil ! 

Un autre exemple intéressant est Antonio Carlos Jobim qui était influencé par le jazz et les années Frank Sinatra mais aussi par la musique classique des impressionnistes. La musique de chez vous, en Europe : Chopin, Ravel, Debussy… Ce sont des échanges culturels dans lesquels nous pouvons choisir notre chemin. Moi je vois bien ce triangle États-Unis, Brésil, France. Quelqu’un d’autre va poser son propre triangle sur le mien mais qui va se superposer.

Il y a, au moins, deux constances dans votre travail : la douceur et la lenteur. On retrouve ces attributs dans la musique brésilienne. 

Merci. Je suis contente que vous me disiez ça. Parce que c’est parti de cette histoire. J’ai rencontré le Brésil par la musique de Stan Getz et Joao Gilberto quand j’avais 14 ans et ça a tout changé pour moi. Cette sensibilité est à la base de mon histoire. C’est ma responsabilité de me laisser être qui je suis. C’est ma propre sensibilité qui doit exister et s’exprimer. Et pour m’exprimer sans réfléchir dans la langue portugaise il m’a fallu du temps. Et je crois que c’est pour ça que la lenteur de la musique brésilienne me va si bien. Mais c’est pareil pour un certain type de musique française ou américaine. Par exemple, je me retrouve à chanter la musique de Rodgers and Hammerstein plus que les autres, plus que Cole Porter par exemple. Parce que Rodgers and Hammerstein est plus proche de cette sensibilité. Je suis aussi touchée par les échanges entre la mélancolie et la joie. Cole Porter a écrit des chansons plus sophistiquées, plus urbaines. Et moi je suis plus proche de la nature : la colline, les montagnes, la plage. Sur un niveau émotionnel, le Brésil, la France ou Rodgers & Hammerstein par exemple, on peut être dans l’émotion et ne pas se cacher. 

Différemment. Quand j’étais en France en tant qu’étudiante et que je lisais les journaux, j’avais remarqué un style d’écriture différent de celui pratiqué aux États-Unis. Tête et coeur en même temps. C’était nouveau pour moi. Les journalistes français n’ont pas peur d’utiliser des mots tels que « C’était délicieux ». La sensualité a sa place. J’avais 19 ans à l’époque, j’allais à l’opéra, à des concerts de jazz, partout dans Paris, et les critiques étaient très différente de chez moi. J’avais expliqué à ma famille dans des lettres que je ne m’attendais pas à cet échange entre cerveau et coeur.  

C’est de travailler sur les langues qui vous a aussi fait comprendre davantage les différences culturelles : comprendre les français, comprendre les brésiliens dans leur rapport à leur langue. 

Ça aide beaucoup !  On ne peut pas vraiment être à l’intérieur d’un texte si on le lit traduit. 

Jim Tomlison: Et en même temps, les langues permettent surtout de voir les similitudes entre les cultures, les points communs qui les lient. 

S.K : Et c’est très important ! Parce qu’au final il y a plus de similarités entre les hommes que de différences. Merci Jim, parce que c’est un des privilèges de notre vie : être capable de voyager autour du monde et trouver à Taïpeï, ici en France, en Norvège, aux États-Unis ou au Canada la condition humaine qui ne bouge pas. Et c’est très important de le dire en ce moment. Il y a des petites différences, des phrases idiomatiques, le moyen d’écrire quelque chose… Mais nous sommes fondamentalement les mêmes. Je suis heureuse d’avoir pu découvrir ça moi-même plutôt qu’en l’ayant lu dans les journaux. Être témoin de la vie quotidienne. C’est pour ça que le voyage est important pour nous. 

En quoi est-il important pour vous de raconter des histoires ? On peut chanter sans raconter des histoires. Et inversement, on peut chanter et mettre en avant les histoires. 

J’ai toujours aimé ça. Avec ou sans chanson. Et j’aime la façon dont on pourrait changer un peu l’histoire. Une histoire identique mais qui changerait selon la dynamique de l’après-midi. Nous sommes ici cet après-midi, quelque chose s’est passé dans la rue ce matin. La sensation de cette expérience était différente ce matin et notre conversation est différente. Vous allez m’inspirer de raconter cette histoire un peu différemment. J’aime ces petits détails que fait la conversation. C’est l’histoire qu’il faut raconter, mais c’est aussi l’échange. C’est la communication qui me plait. 

Il y avait de ça dans l’album Raconte-moi en 2010, de l’intimité entre deux personnes, au travers d’une histoire. Et cette histoire peut être de n’importe quoi. C’est l’échange et ce qu’il se passe entre les lignes. Cela se passe musicalement aussi. C’est pour ça qu’il faut de l’espace, parce qu’il y a beaucoup d’espaces entre les lignes. 

À quel moment est-ce que vous êtes fière de votre travail ? À quel moment vous dites-vous que votre mission a été accomplie ? 

C’est très intéressant comme question. D’abord je suis fière du fait que le parcours de ma carrière a été ainsi. J’ai connu le succès, ce qui me permet de voyager. Cette semaine j’ai compté, pour Changing Lights dans 38 pays. Mais être une star très jeune, avec beaucoup de succès, aurait été trop superficiel pour moi. Le fondement est d’être capable de chanter et de partager la musique. Pas d’avoir un grand nom. Cela ne m’intéresse pas. 

En 2007, quand j’ai enregistré Breakfast on the morning train, j’ai eu une conversation très longue avec mes amis et compositeurs Jim Tomlison et Kazuo Ishiguro (romancier britannique) sur le Great American Songbook. Je disais adoré ce répertoire et en même temps j’aurais voulu avoir des histoires qui continuent du début à la fin de la chanson. À Jim et Kazuo Ishiguro j’ai expliqué ce que je voulais dans mon répertoire. Ils ont alors apporté quelque chose qui a changé mon univers. Tout d’un coup, même les chansons du Great American Songbook étaient plus puissantes, parce que j’étais capable d’ajouter ces autres histoires. J’ai pas super bien expliqué ! Mais c’était une époque importante pour moi. La façon que j’ai de m’exprimer à changer un peu. Je trouve que ça m’a aidé à m’exposer, à m’ouvrir un peu plus et d’être un peu plus nue. 

Cela pourrait être beaucoup plus facile de s’échapper un peu. Quand on crie, beaucoup de choses se passent. Ça peut être une autre aventure sur scène, comme à Las Vegas par exemple. Moi j’ai envie d’être plutôt comme James Taylor. Au niveau de la sensibilité, je voulais être capable de m’exposer. J’ai eu plus de confiance en moi à partir d’un certain moment. C’est pour ça que le moment était venu d’enregistrer avec Roberto Menescal, à quatre seulement. On aurait pu ajouter plus d’instruments. Mais nous avons décidé de faire quelque chose de différent avec très peu, sans rien d’excessif ou d’extraordinaire. L’intimité m’importe, surtout quand nous souhaitons produire des morceaux plein de tendresses et laisser la chanson au centre. Voix, guitare, batterie, contrebasse. Il faut laisser la chanson libre, pour la laisser être ce qu’elle voulait être. Il faut la confiance pour ça aussi. 

Propos recueillis par Florent Servia

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