Le jeune pianiste cubain est cet été programmé dans les plus grands festivals de jazz de France et d'ailleurs (Vienne, Marciac, Montréal) pour présenter son dernier album en trio, The Invasion Parade, coproduit par Quincy Jones. Il évoque pour Djam les racines de sa musique, ses projets et son humanisme intégral, qui donnent la conviction qu'Alfredo Rodriguez devrait sans tarder imposer sa voix singulière dans le paysage musical mondial.

Tu as été nominé aux Grammy Awards de cette année (meilleur arrangement pour « Guantanemra »), ton coproducteur s'appelle Quincy Jones, tu es programmé dans quelques-uns des plus grands festivals du monde. La vie n'est pas trop dure Alfredo ?

(rires) Non ! C'est très facile, en fait ! Parce que nous faisons et sommes ce qui nous plaît. La partie difficile est toujours la même : se déplacer dans un endroit différent chaque jour ; ce qui n'est d'ailleurs pas si dur dans la mesure où cela nous permet de partager la musique avec des personnes différentes, dans des lieux différents. Nous sommes très contents !

Tu dois être fatigué, tout de même ?

Ah oui, un peu ! Mais l'énergie de certains lieux, comme Paris, te fait dépasser cette fatigue. Il le faut lorsque tu es musicien, ou du moins c'est ainsi que nous voyons les choses avec le trio : donner 100% chaque soir de ce que nous sommes.

Tu joues essentiellement dans des festivals étiquetés « jazz », tes albums sont également identifiés « jazz » au moins du point de vue commercial ; pourtant tu revendiques de jouer une musique qui dépasse ces questions de genre. Comment envisage-tu ce genre, cette langue qu'est le jazz ? Te considères-tu comme jazzman ?

Non, cette terminologie ne me plaît pas. Je pense qu'il est préférable de définir ce que je fais comme de la musique, et que chacun se fasse sa propre opinion en l'écoutant. J'essaie de m'inspirer de ce que je vis chaque jour, chaque son que j'entends pour le transformer en son musical. Il me semble qu'en me demandant si je joue du jazz, ou de la musique cubaine, ou du classique, je me limite beaucoup.

Je ne joue d'ailleurs pas seulement de la musique ; ou plutôt je ne m'intéresse pas exclusivement à jouer de la musique depuis la musique. Je crois que le plus intéressant est de jouer de la musique depuis l'expérience, l'existence qui s'écoule chaque jour. Chaque situation que nous vivons quotidiennement a une traduction musicale ; et la musique s'enrichit de cette façon car elle provient de ce que nous sommes en tant que personne. C'est le message que je veux porter avec ma musique : quel humain je me sens être.

Tu as déclaré t'être ouvert au jazz après une révélation à l'écoute du Koln Concert de Jarrett. Au-delà des genres, pourrais-tu expliquer en quoi cette révélation a influencé ta propre musique ?

Jusqu'à ce que j'écoute Keith Jarrett, je ne jouais strictement que de la musique classique. Je ne savais pas improviser ! Le Koln Concert est avant tout un grand moment d'improvisation, qui m'a conduit à étudier le jazz par la suite, mais ce disque n'est en rien du jazz. C'est un disque fondé sur l'improvisation, sur le fait de dire musicalement au public ce qu'est une personne. C'est exactement ce que je voulais faire ! Je n'étais préoccupé en rien par la question : est-ce du jazz ? Est-ce autre chose ? J'ai simplement senti que j'écoutais un musicien génial, qui faisait des choses passionnantes, et j'ai donc voulu m'informer un peu plus là-dessus.

Tout le monde sait que le jazz est une musique super libre, et toute personne qui souhaite improviser, se dirige naturellement vers ce genre. C'est pourquoi des musiciens comme moi commencent à travailler un peu plus le jazz avec Thelonious Monk, Charlie Parker, Miles Davis, etc. Après le Koln Concert, j'ai écouté beaucoup de musique des années 50, 40, 30, etc. Du jazz ! Je ne me considère pas comme un musicien de jazz exclusivement, mais Monk est par exemple l'un de mes compositeurs favoris, et il y a une influence majeure du jazz dans ce que je fais. C'est en cela que le Koln Concert a changé ma vie : je venais d'un autre monde, je n'avais que 13 ans, et voilà que je découvre un monde ignoré, où l'on s'assoit simplement au piano sans avoir rien préparé auparavant. Bach, Mozart, quoi que ce soit ! Je ne savais pas m'asseoir et jouer la mer, le ciel, les problèmes quotidiens que tout le monde rencontre, jouer une conversation comme celle que nous avons maintenant !

Ce sont les choses que tu joues ?

J'essaie ! A chaque concert, car dans l'improvisation tu es presque contraint de jouer ce que tu ressens sur le moment. Et le public est très important pour nous, car il crée une énergie que nous recevons. De même, notre musique s'alimente du lieu où nous jouons. Nous tâchons d'être attentifs à tout cet environnement, pour l'interpréter, refléter une énergie provenant de ce qui se passe au moment précis où nous jouons.

Comme hier, au Duc des Lombards. C'est toujæours un plaisir de venir à Paris, car il y a tant de musique, d'arts en général, d'histoire dans cette ville... J'aime me rendre dans des lieux où l'on peut rencontrer tant de personnes différentes, qui ont tant de choses différentes à dire. Paris est définitivement l'un des lieux où je retrouve cela.

Nous aurons donc le plaisir de te revoir bientôt ?

Toujours ! Je reviendrai toujours à Paris ! Toujours prêt ! (rires)

Tu as suivi une formation classique à l'Instituto National de los Artes de la Havane : y as-tu appris d'autres musiques que le classique ?

L'ISA ne propose que des cours de musique classique habituellement. On n'étudie que très peu la musique populaire ou les autres genres. La musique populaire est presque dans nos veines, si l'on peut dire. Dans la rue, dans les maisons où l'on joue et écoute beaucoup de musique...

Nous n'allons pas à l'école pour apprendre les musiques afro-cubaines, la rumba, le guaguancó, etc. Nous naissons dans tout cela ! Les enfants entendent leurs parents chanter, danser. C'est comme une forme de vie qui se crée d'elle-même, et se transmet de générations en générations sans avoir à se rendre à l'école. L'école est à la maison.

Tu as un exemple concret de ces traditions, pour les Français qui ne peuvent apprendre la musique qu'à l'école ?

Par exemple, j'aime beaucoup la musique de la religion yoruba – bien que je n'appartienne à aucune religion. Je l'ai apprise simplement en marchant dans les rues, où j'ai pu entendre des cérémonies, des gens jouer cette musique. C'est devenu comme un rituel ; comme toujours avec les musiques afro-cubaines. Je me rendais au hasard dans des lieux où l'on jouait cette musique, pour écouter, voir, sentir ce qui se passait. C'est très bien, je crois : il y a de l'interaction, ce qui rend les choses très faciles ! Tu peux t'engager facilement dans le monde.

Ton arrangement de « Guantanamera » illustre ces influences diverses : on sent que tu as cherché à mêler des apports classiques, jazz et cubains à une mélodie traditionnelle.

C'est ce que nous cherchons à faire, oui. J'appartiens à une nouvelle génération de musiciens qui ne veut pas simplement répéter la tradition, mais dire les choses que nous vivons maintenant, et qui sont différentes. Nous vivons dans un autre moment, avec des façons de vivre différentes, de nouveaux objets... Si nous nous limitons à faire ce qui a toujours été fait, nous perdons un peu de ce que nous sommes.

Comme tu viens de le raconter à propos de ton enfance, on décrit souvent la relation des Cubains à la musique comme très singulière, presque fusionnelle. Quelle différence fais-tu avec les publics européens, comme celui de Paris ?

Il y a une différence importante, et tant mieux ! Ce sont des expériences qui te forgent : des publics différents, des goûts et des réactions différentes ! Il n'y a que du positif pour nous, car cette diversité nous oblige à être meilleurs, à s'adapter à chaque fois à l'expérience du moment. Venir à Paris, notamment, est une expérience fantastique. Je suis un fanatique absolu de la musique française, qui plus est ! Ravel, Debussy jusqu'à Messiaen... Tout le monde ! Edith Piaf, aussi ! J'ai aussi beaucoup d'amis français, qui sont d'excellents musiciens. La France conserve cette tradition culturelle unique que l'on voit dans le jazz avec un nombre incroyable de festivals !

Mais l'aspect rituel que nous évoquions à propos de Cuba n'existe pas en France...

Bien sûr. Je n'appartiens à aucune religion, mais dans le message musical que nous voulons envoyer, cet aspect rituel est essentiel. La musique vise la connexion, la transmission de quelque chose, d'une émotion qui doit faire pleurer ou rire... Je relie cet objectif de la musique à ce qu'on retrouve dans les rituels afro-cubains, notamment chez les rumberos.

Il s'agit de notre rituel, mais je crois aussi qu'il existe ici depuis longtemps une tradition musicale qui simplement se présente d'une autre manière. Si on inverse ta remarque, on pourrait dire qu'il n'y a pas de tradition classique à Cuba, alors même qu'elle incarne la culture musicale européenne et française. Chaque pays est un monde à lui seul. Les Européens sont attirés par ce qui n'existe pas chez eux et qu'ils retrouvent à Cuba ou ailleurs, mais nous faisons pareil : nous sommes attirés par toute cette histoire, ces compositeurs, écrivains, peintres que nous ne possédons pas à Cuba ! A nouveau, ces différences doivent être partagées pour apprendre grâce à elles.

Tu retournes souvent à Cuba ?

J'essaie d'y aller au moins une fois par an. La majeure partie de ma famille vit désormais aux Etats-Unis, donc j'ai moins souvent l'occasion d'y retourner. Je n'y ai malheureusement que très peu joué en tant que musicien ; alors que je voudrais beaucoup jouer dans mon pays d'origine, qui constitue beaucoup de ce que je suis.

Il est très compliqué de jouer à Cuba, en raison de nombreux problèmes politiques... Sincèrement, je ne reçois pas beaucoup d'invitations. Je pense que tout va bientôt changer sous peu, heureusement, et que les musiciens de Cuba pourront jouer à l'étranger, et que les Cubains en exil pourront retourner jouer dans leur pays. Nous venons du même endroit, il faut qu'on arrive à jouer au même endroit ! (rires)

Nous avons évoqué Jarrett et les pianistes qui ont pu t'influencer : y a-t-il des pianistes français qui t'ont particulièrement influencé ?

Moins des pianistes que des compositeurs. Je ne l'ai pas cité tout à l'heure, mais j'apprécie beaucoup la musique de Pierre Boulez. Sa façon de concevoir la musique m'a toujours impressionné, les formes instrumentales qu'il a choisies. En ce qui concerne la France, j'ai finalement beaucoup plus été influencé par ses peintres je crois. A mon sens, on peut bien plus se nourrir d'un tableau que d'un travail technique sur la musique : l'influence de la France, de la culture française sur ma musique ne passe pas nécessairement par l'écoute de ses musiciens.

Il y a une tradition très importante du piano cubain depuis au moins Chucho Valdès, et ces dernières années ont été prolifiques en jeunes prodiges cubains comme toi, Roberto Fonseca, Elio Villafranca, etc. Comment expliques-tu cette profusion ?

Je pense que cette tradition est particulièrement forte car aucun autre instrument ne jouit d'un tel statut à Cuba ; sauf peut-être les percussions. Ce sont des traditions complexes, qui se transmettent entre musiciens, par les familles, les écoles et les professeurs... Mais tu as raison, on assiste à une floraison nouvelle de la musique cubaine, très intéressante, dans laquelle le piano a une force sans doute plus grande que les autres instruments.

On peut voir dans cette floraison une explication à l'intérêt de Quincy Jones pour la scène cubaine actuelle ?

Oui, sans doute. Mais Quincy a connu Cuba avant la Révolution, lorsque nous étions très proches des Etats-Unis. Des gens comme Nat King Cole sont venus jouer à Cuba, Chano Pozo est allé jouer avec Dizzy Gillespie aux Etats-Unis... Mario Bauza est également parti, plein de musiciens ! Quincy a vécu cette collaboration !

D'un point de vue musical, il y a une proximité très grande à travers les racines africaines qu'on retrouve bien sûr dans la musique afro-cubaine mais aussi dans le jazz. Ce n'est pas simplement une collaboration géographique, la connexion musicale a toujours existé. Quincy a toujours vécu dans la musique d'origine africaine, et ce qui se passe à Cuba lui plaît beaucoup.

Qu'est-ce que cette collaboration avec Quincy Jones t'a apporté ?

Enormément ! Quincy connaît beaucoup de choses, pas simplement en musique. Musicalement, il possède un savoir incroyable. Mais il a énormément voyagé, a expérimenté beaucoup de façons de vivre différentes. Il a tout fait : jouer avec Lionel Hampton, Ray Charles Frank Sinatra, Michael Jackson, faire de la musique pour le cinéma, etc. Ne faire que la même chose est un peu limité : Quincy a beaucoup appris de ces expériences et a beaucoup à apprendre aux autres ! J'essaie de suivre ce chemin, et cela m'aide beaucoup. C'est une personne très importante dans ma carrière aux côtés de qui j'ai beaucoup grandi, et qui m'a aussi beaucoup appris sur l'improvisation.

Le rôle central de l'improvisation que tu sembles donner à la musique...

(il interrompt) C'est le plus important car c'est par elle que nous apprenons le plus ! Si je suivais un scénario dans lequel je savais par avance comment tout allait sonner, je ne m'amuserais pas autant. Tu arrives à un moment où répéter la même chose tout les jours t'ennuies ! Tu t'imagines répéter la même phrase tous les jours ? Si tu veux approcher la sincérité de ce que tu es, il faut essayer, tâtonner, se tromper... Improviser ! Faire autrement, c'est mentir.

Au-delà de l'improvisation, on sent un soin tout particulier dans tes albums mis dans l'arrangement. « Guantanamera » à nouveau, est peut-être la chanson la plus clichée de la musique cubaine, et c'est par l'arrangement que tu en fais quelque chose d'autre.

C'est le but. Convertir quelque chose qui semble déjà connu à fond, pour l'amener à une nouvelle écoute. L'arrangement est selon moi relié à ce que je te disais à propos de l'improvisation. Arranger, c'est d'abord créer la possibilité de moments où l'on peut se tromper, essayer, etc. Dans le cas de « Guantanamera », la question est : comment créer les conditions pour qu'elle sonne différemment ? Et pour que cette version me fasse sentir bien !

Comme « Guantanemera » en est l'exemple, la musique cubaine connaît un succès populaire important en Europe et dans le monde, mais est parfois réduite à certains de ses clichés, notamment pour des raisons commerciales. Est-ce un aspect de la culture cubaine contre lequel tu dois lutter dans ton activité de musicien ?

Non. Pas lutter : c'est un mot trop agressif. J'écoute le boléro, le cha-cha-cha, le danzon, etc. Il doit y avoir une influence de ces musiques dans ce que je fais, notamment parce que mon père était chanteur de ce genre de musiques ! C'est une question d'abord générationnelle : cette génération est plus vieille, nous a influencés, mais désormais nous faisons tous autre chose car nous vivons autre chose. Le 28 juillet, nous serons à Marciac, en ouverture du Buena Vista Social Club. Je suis très fier de cela ! Par mon père, j'ai toujours eu une forte relation avec des artistes comme Omara Portuando, que j'écoutais à la maison, dans les lieux où je me rendais.

En dehors des tournées, quels sont tes projets pour cet été ?

La semaine prochaine, nous serons en Espagne, pour graver le prochain disque que nous espérons sortir au début de l'année prochaine. Ce sera avec le trio, mais avec des invités très spéciaux, dont Ibrahim Maalouf. Ibrahim et moi avons une amie commune qui nous avait présenté ici, en France. Et nous avons commencé à parler de ce projet de disque, et nous en reparlions lorsque nous nous croisions en festivals. Nous nous sommes toujours bien entendus, musicalement comme humainement, et je crois qu'il apportera beaucoup au disque.

Propos recueillis par Pierre Tenne

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