Bon, commençons par tes racines. Ton père est dramaturge et ta mère actrice, est-ce que ça explique ton amour pour les mots ?

Oui, on pourrait dire ça, mais j’ai eu bien plus que l’amour des mots. Ca a aussi profondément affecté ma vision de l’art en général. Mon père adorait l’interaction des disciplines : danse, musique…

Le contexte intellectuel véhiculait un message général, plus que …

L’amour des mots de façon spécifique ?

Oui.

Et quelle musique écoutiez-vous à la maison ?

C’est une bonne question (rires) ! Stevie Wonder, Michael Jackson qui est une grande influence, jusqu’au jazz un peu plus tard aux alentours de mes treize ans.

Quand tu as rencontré Wynton Marsalis ?

Oui absolument !

Est-ce que c’est la rencontre qui a tout déclenché ?

Je pense que mon amour de la musique était bien plus profond que ça. Il me semble que ça a commencé quand j’avais cinq ou six ans et que ma grand-mère me donnait quelques leçonsde piano et d’orgue. J’adorais être autour des musiciens qui collaboraient avec mon père, jouer de la batterie, comprendre la puissance de la musique dans la performance (scénique nde)…C’était un contexte qui me permettait d’apprécier n’importe quelle musique et qui m’a plus généralement offert de nombreuses expériences formatrices. Jouer régulièrement à l’église par exemple, quand j’ai eu treize ans.

À l’Eglise ?

Oui.

C’est amusant car tes confrères journalistes peinent à franchir certaines zones de confort social. On parle assez rarement en interview du rôle de l’Eglise ou de la religion dans ma musique. Dans notre culture, on est assez mal à l’aise avec cette idée.

En suivant ce pan inédit, j’ai très envie de dire que je sens beaucoup de vie dans ta musique, en plus de ton « style » et de ton « flow » !

Merci !

Et tout cela est lié à ta spiritualité ?

Absolument, c’est dû en grande part de ça. Mais comme je l’ai dit, je pense que ce sont des zones essentielles sur lesquelles la critique jazz n’est pas toujours à l’aise. Mon autre grande influence est la danse, et plus généralement la notion de mouvement dans l’art.

 

Tu danses ?

Je ne suis pas un bon danseur ( rires ) ! Mais j’étais souvent fourré dans les clubs de hiphop plus jeune, et en dansant defaçon régulière j’étais confronté à la puissance du mouvement et du rythme.

Quand tu joues du saxophone, je trouve que tu as un rapport moteur avec le rythme : j’ai l’impression que tu ne subis pas le rythme du groupe mais que tu le fais. En ce sens, je trouve que tu as des airs de Sonny Rollins (entre autres).

Sonny Rollins est une proposition intéressante, parce qu’il est une de mes grande influences. On peut en tout ou en partie le rattacher à mon bagage caribéen : îles vierges, calypso (son père vient des barbares nde) … J’ai aussi grandi en repiquant ses solos et plus généralement dans cette riche veine culturelle d’énergie et de danse ouest-africaine et antillaise. Finalement, ce qui pose problème dans notre société, c’est la notion de « race culturelle » . Nous dépassons cela d’une certaine façon, même si c’est en un sens ce que nous sommes. Il était important pour moi de comprendre ceux qui élevaient cette musique, les gens qui la faisaient. Toutes ces personnes africaines de part et d’autre, issues de la diaspora. C’est une de mes grandes influence, très forte dans mes oeuvres, même si elle ne sort pas de façon explicite.

J’écoutais encore il y a peu ton album The new emancipation et ton EP War in a rack (avec mon plus pure accent français) …

Tu veux dire War in a rack ? En fait, c’est un jeu de mot avec « War in Irak ».

Désolé d’écorcher à vif tes albums (rires) ! Dans ton style de composition et même dans certains de tes beats hiphop, je sens une remarquable façon de conduire des voix superposées, de les faire chanter. Est-ce que tu es passé par le classique ?

Je pense qu’il y a plus à faire. Mais je n’ai étudié nulle part l’écriture classique. J’étais juste fasciné par certains compositeurs.

Avais-tu un professeur d’écriture jazz, ou as-tu appris en autodidacte ?

Non, en autodidacte. J’ai transcris des sonates pour flûte de Bach, et certains passages qui me marquaient. J’écoutais aussi de façon immersive sans transcrire, particulièrement la passion selon Saint-Jean. J’ai toujours été attiré par la dimension contrapuntique, particulièrement car cela dégage de la géométrie et des mathématiques. Quand on commence à transcrire et à chercher des moyens d’émouvoir et de transformer l’auditeur, on retombe toujours sur les même sources d’influence : John Coltrane, Charlie Parker, Louis Armstrong, Duke Ellington, puis on arrive à Bach, Bartók, Stravinski, Debussy, Mendelssohn … Ce sont des gens qui cherchaient des manifestations de choses que l’on ne peut toucher ni voir.

En tout cas je suis admiratif de te savoir autodidacte !

Merci ! Dans un sens, ce n’est pas comme s’il y avait un chemin prédéfini. Mais un des problèmes que nous rencontrons en jazz ou en classique est l’appartenance culturelle. Ce n’est pas surprenant si des enfants d’endroits démunis, d’Inde ou d’ailleurs, peuvent être attirés par Stravinski ou Prince …

Mais entre l’attirance et l’assimilation, il y a tout un monde !

Oui. Mais par extension, je pense que tout le monde le fait à sa manière. Les musiques qui entourent tes oreilles sont des connexions en devenir. Que ça soit du heavy metal, du hiphop, du blues ou Sonny Rollins, tout ça se fraye toujours un chemin quand je joue.

Jazz, hip-hop, théâtre … tu es un artiste qui étend la frontière des genres. Qu’est-ce que tu penses de Dizzy qui dit : « le jazz n’est plus un phénomène purement américain, aujourd’hui c’est devenu un art universel » ?

C’est une proposition intéressante, parce que d’un côté c’est un langage universel. Dans nos vies, nous sommes amener à interagir dans un espace commun et presque n’importe qui peut y avoir accès. Le jazz est un monde où tout le monde peut lancer des idées intéressantes. De l’autre côté, on revient à ce que je disais tout à l’heure sur la diaspora africaine. Tu dois d’abord comprendre la tradition si tu veux un jour pouvoir l’étendre.Donc on peut dire que ce n’est plus la tradition américaine, qu’on doit oublier l’Amérique … Il faut s’approprier le fond de la tradition pour mieux comprendre ce qu’il se passe à l’intérieur.

Propos recueillis par Thomas Beuf

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