Reines, mythes et inégalités : la déconstruction chez Shabaka Hutchings

Entretiens - par Florent Servia - 23 février 2018

Shabaka Hutchings sait plus que faire danser les foules. Your Queen is a Reptile, le troisième album en trois ans pour le groupe Sons of Kemet paraît sur le label légendaire Impulse!, avec lequel Shabaka Hutchings vient de signer à titre personnel, dans la lignée de ses héros John Coltrane, Phaorah Sanders, Alice Coltrane ou Yussef Lateef Your queen is a reptile déroule une série de morceaux dédiés aux reines de Shabaka Hutchings sur fond de critique de la royauté britannique. Nous avons parlé de politique, de femmes et d'inégalités avec le saxophoniste, en marge du festival Sons d'Hiver.

James Baldwin a dit « Etre un noir dans ce pays et être relativement conscient, c’est être enragé presque tout le temps ». Peut-on l’appliquer au Royaume-Uni d'aujourd'hui ?

Dans un certain sens on peut l’appliquer au Royaume-Uni. Mais cela demande une compréhension plus large de ce qu’est qu’être noir et assez privilégié pour bénéficier d’une éducation décent ; qu’être capable de s’exprimer est différent d’être noir et de ne posséder rien que la société perçoit comme une monnaie d’échange. Quelqu’un comme moi qui s’exprime dans un art et dont la voix est écoutée tient une position différente d’un autre. J’essaye toujours de prendre comme référence des situations que j’aurais pu vivre si je n’avais pas eu le parcours qui est le mien.

Ma mère m’a fait quitter l’Angleterre à six ans à cause du racisme. Ma mère était enseignante, elle voyait de quelle manière le système éducatif échouait en ce sens. La plupart des écoliers noirs était sous-estimées.  Nous faire déménager dans les Caraïbes était un effort conscient pour me prévoir un futur différent que celui qui m’était réservé en Angleterre. Cela a été un privilège !

Je crois que mon rôle en tant que personne noire qui pourra être écouté est de se référer constamment à ceux qui ne bénéficient pas d’autant de liberté que moi.

Quand votre mère vous a-t-elle expliqué la raison de votre départ d’Angleterre ?

Dès le départ. Il y avait eu des incidents à l’école, alors que je n’avais que six ans ! Il y avait quelques autres enfants noirs dans l’école et ils nous ont séparés en disant que nous étions un gang ! Parce qu’à leurs yeux, un rassemblement de noirs était forcément un gang… Ils disaient par exemple que je dérangeais la classe. Ils sont allés jusqu’à faire assister le directeur de l’établissement à l’un de nos cours. Finalement, il a été constaté que j’accomplissais les devoirs plus vite que les autres et qu’ensuite je bavardais pour m’occuper… En tant que prof elle-même, ma mère connaissait la réalité de ce racisme dans le système éducatif.

Avez-vous senti une différence quand vous êtes arrivé à La Barbade ?  

C’est très strict. J’imagine qu’il y a un lien fort avec le système colonial. Là-bas tu es à l’école pour travailler, rien d’autre. Là-bas quand l’enseignant entrait dans la classe, nous devions tous nous lever en silence puis nous asseoir quand on nous l’autorisait. Ce sont les fondations de la discipline qu’il n’y a pas forcément dans les écoles anglaises, en tout cas généralement dans le public, gratuite. En tout cas, c’est l’impression que j’ai eue du haut de mes six ans.

Quand je suis retourné en Angleterre, je n’avais pas l’impression qu’il y avait un plafond de verre au-dessus de moi, je pouvais entamer un projet et le finir. J’allais vers l’avant. Je n’avais pas l’impression qu’il y avait des choses que je ne pouvais pas faire. Alors qu’autour de moi, je sentais que les gens subissait une forme d’oppression, mentalement. Je ne voyais pas les gens avancer socialement, passer d’une strate à l’autre.


Dans votre disque, vous remettez en question ce droit inaliénable que possède la famille royale au Royaume Uni. Le fait de grandir à La Barbade a-t-il joué sur votre perception de cet héritage par le sang ? Parce qu’en Angleterre, parler de la royauté c’est un peu comme parler des armes à feu aux Etats-Unis…

(rires) Oui… Je ne sais pas si c’est du fait d’avoir vécu à La Barbade. Parce que l’Île n’est sortie du Commonwealth qu’il y a quelques décennies. Et malgré l’indépendance, qui a eu lieu dans les années 60 [ndlr : en 1966, précisément ] il y a toujours cette supposition qu’être une reine ou un roi est un droit divin.  

Lire Sun Ra et m’interroger sur la notion de mythe dans la société m’a fait réfléchir. Quels sont les mythes qui nous sont pourvus dans la société ? Ce que l’on ne questionne jamais, les constructions qui nous précèdent et auxquelles on adhère socialement. Par exemple, le mythe de la grandeur héréditaire.

Qu’avez-vous lu sur cette question du mythe ?

Il y a une interview de Sun Ra, disponible sur Youtube, où il dit que l’une des grandes pertes des communautés oppressées est la capacité à se créer leur propres structures mythologiques.

J’ai aussi regardé le film Space is the place et cette scène où il va dans une MJC et que quelqu’un lui demande pourquoi il est habillé avec ces drôles de vêtements. Il répond que la société ne nous voit pas comme des êtres humains, la société nous voit comme un mythe, selon ce qu’elle la vision qu’elle a créé de nous, selon la persona que nous sommes censés être. Partant, Sun Ra décide de se créer son propre mythe. Quel pouvoir avons-nous d’accomplir cela pour nous même ? Et quels mythes choisissons nous de créer et vers quoi se tournent-ils ?

Parce que je suis britannique, je suis un sujet de la Reine. Nous lui payons des taxes et nous validons l’existence de cette structure, sans la remettre en question. Là est la puissance d’un mythe effectif : qu’il ne soit pas questionné.

Créer une liste de femmes qui auraient pu être votre Reine était une manière de montrer aux gens que cela aurait pu être n’importe qui d’autre ?

Dans un sens. Affirmer « your queen is a reptile » est une invitation à reconsidérer toute cette structure. Mais la liste des femmes que je considère personnellement comme des reines est une invitation pour les auditeurs à reproduire la démarche, à se demander qui sont leurs reines.

Inviter les gens à avoir leurs propres modèles, donc.

Oui ! Quand on pense au concept de reine ou de leadership féminin, j’ai en tête le concept de la reine qui nourrit et tient à la société. Je ne dis pas que je ne veux d’aucune structure. Je ne pense pas qu’une Reine devrait exister, mais je crois que l’on devrait discuter de ce qu’une Reine doit être, en partant du principe que cela n’est pas héréditaire. Elle devrait inspirer la création et la résilience.

Les femmes que j’ai choisi sont des figures d’inspirations pour moi.

Les aviez-vous en tête quand vous composiez ?

Non. Je n’aime pas composer de cette manière. Je n’aime pas avoir quelque chose en tête et donner une direction vers cela à ma composition. Je réfléchis à un sujet à une période précise. Je crée des liens après coup.

Je trouve cela difficile, voire contraignant, d’écrire un morceau par rapport à un thème : par exemple Harriet Tubman. J’ai des directions générales musicales en tête et j’avance d’abord comme ça.

Est-ce important pour vous de profiter de votre position d’artiste pour être un messager ?

La musique nous donne notre position de visibilité, mais il n’y a pas que ça ! Je joue de la musique que les gens apprécient éventuellement. Mais pour moi la fonction d’un artiste n’est pas de se limiter à son art et point final et l’on peut oublier ce qu’il y a d’autre.

Cela me fait penser aux débats qu’il y eu autour de #metoo [ndlr : les révélations de viols et de harcèlement sexuel qui se sont propagées après l’affaire Weinstein]. Si l’on apprécie le travail de quelqu’un, il ne faut pas oublier qui est cette personne dans la vie.

Je veux fournir aux gens un contexte pour écouter ma musique. Ils peuvent écouter les morceaux en ayant l’une de ses perspectives possibles d’interprétation en tête. Je préfère que l’on ne dise pas seulement « j’aime ce son ».

Une bonne façon de promouvoir votre album serait d’imprimer et coller vos liner notes [ndlr : il y dénonce le principe héréditaire de la royauté] et la pochette de votre disque sur des murs.

(rires) Ce serait une bonne façon de toucher les gens qui n’écoutent pas de jazz. Dans un sens c’est compliqué parce que le public qui est réceptif à cette musique est ouvert à l’altérité. Même si une partie de ce public n’est pas d’accord avec moi, elle reconnaîtra la nécessité qu’une perspective différente de la siennes soit exprimée.

C’est le grand problème de toucher un nouveau public. Et, de manière plus générale, il est difficile de faire changer l’idée du bien et du mal chez les gens. Mais à un moment, cela doit arriver ! Je ne dis pas que cet album le permettra, mais que chacun fait sa part.

Vous dédiez tous les morceaux de Your Queen is a reptile à des femmes dont l’histoire vous inspire, elles sont vos reines. Mais il n’y a aucune femme dans Sons of Kemet, par ailleurs ! Pensez-vous que la discrimination positive soit une solution ?

Nubya Garcia est invitée sur le disque, même si elle ne fait pas partie du groupe. Je l’ai choisie pour son talent, ce n’était évidemment pas de la discrimination positive. Peut-être que sa présence ici sera un petit coup de plus supplémentaire dans la reconnaissance qu’elle gagne en ce moment par elle-même. Mais peut-être que quelques personnes qui n’auront pas encore entendu parler d’elle la découvriront ici.

Si je peux travailler avec des femmes, je le fais. S’il y avait eu une batteuse avec qui je voudrais travailler, qu’elle avait le même talent que les batteurs de Sons of Kemet et, surtout, qu’elle correspondait à ce que je cherche musicalement.

Il faut aussi se demander si les minorités ethniques sont suffisamment représentées dans la musique. Il y a dix ans, en Angleterre, il y avait très peu de musiciens noirs. Et même maintenant, en comparaison de tout le jazz créé en Angleterre, les noirs restent une minorité ! Il y a toujours un manque d’équilibre, même si ça a commencé à changer il y a six ans, quand il y avait eu une grande discussion sur Facebook à propos de la place des musiciens noirs dans le jazz, de la visibilité dont ils bénéficiaient auprès de l’establishment.  Cela s’améliore mais on peut encore mieux faire. C’est pareil pour les femmes ! Il y a un gouffre entre les femmes qui étudient le jazz à l’école et celles qui se produisent effectivement sur scène ou sur disque. Si un batteur et une batteuse ont tous les deux un niveau incroyable, comment faut-il choisir ? Je me pose la question. Il faudra penser à la vie en groupe, en tournée, au vivre ensemble… Il faudrait déjà parler aux musiciennes quand elles sont à l’école, plutôt que de les laisser de côté. C’est à ce niveau là que les choses peuvent commencer à changer, pour que les musiciennes ne soient plus intimidées ou simplement découragées à se lancer dans une carrière de musicien.


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