Rhoda Scott et ses dames

Entretien - par Florent Servia - 16 août 2017

Depuis le début de l’été et jusqu’à l’automne, Rhoda Scott est en tournée entourée de ses dames du Lady Quartet, qui existe depuis une dizaine d'années. We Free Queens, leur second album, a paru au printemps dernier. Mis à part « Que reste-t-il de nos amours ? », il est une somme de compositions des musiciennes impliquées. Sophie Alour, Julie Saury et Lisa Cat-Berro y sont allées de leurs signatures respectives, alors qu’Anne Pacéo et Géraldine Laurent sont elles des invitées de marque. Celle qui joue de l’orgue pieds nus - se faisant surnommer « The Barefoot Lady » - a toutefois accueilli un homme dans sa troupe : Julien Alour qui connaît bien le projet après avoir remplacé plusieurs fois. Installée en France depuis longtemps, Rhoda Scott a accepté de nous rencontré au Sunset-Sunside, le fameux club parisien qui, pour We Free Queens, s’est improvisé maison de disque. Discussion avec celle qui fut découverte par Count Basie et qui joua par la suite avec Ray Charles, George Benson ou Ella Fitzgerald, entre autres...

Comment le groupe s'est-il fondé ? Etait-ce de votre initiative ?

En 2004 le festival Jazz à Vienne faisait une Nuit des femmes. Abbey Lincoln était programmée mais elle a annulé à la dernière minute et Jean-Pierre Vignolo, le directeur artistique, m’a téléphoné. Il voulait que je fasse un groupe féminin.

Je lui ai répondu que je ne connaissais pas de femmes françaises musiciennes. Lui m’a répondu qu’il me les envoyait ! Il m’a mis en contact avec trois femmes : Julie Saury, Sophie Alour et Airelle Besson. On s’est rencontrées et nous nous sommes plu tout de suite. Après le concert, nous voulions absolument poursuivre l’aventure. Les filles connaissaient bien Stephane Portet, qui nous a ensuite reçu au Sunset-Sunside. C’est lui qui nous a appelé The Lady Quartet.

Entre temps, Airelle commençait à être partout et très occupée avec ses projets. Lisa Cat-Berro s’est joint à nous.

Ca vous a permis de découvrir des musiciennes que vous ne connaissiez pas !

Oui et j’en ai connu d’autres, puisque nous avons parfois eu besoin de remplaçantes ! Comme Géraldine Laurent et Anne Pacéo. Mais Julien Alour participe aussi au projet. Ce qui prouve que nous ne sommes pas sex-taires!

On se connait de mieux en mieux. Le fait de jouer ensemble leur a ouvert le jeu pour leurs propres projets. Sophie m’a donné le cd qu’elle avait enregistré et j’ai trouvé que quelques idées avaient fait route. Mais surtout je trouve qu’il y a bcp plus d’aisance, de liberté dans leur jeu. C’est une impression. Moi je dis tous les jours que je suis comme leur grand-mère. Parce que je les écoute et je ne porte pas de jugement. Je les aime tous les trois. Je suis leurs histoires.

Etait-ce volontaire dès le départ que chacune des musiciennes ramène sa composition ?

Du tout. Notre répertoire était toujours basé sur des propositions des filles. C’est beaucoup plus tard qu’elles ont proposé leurs propres compositions. Sophie est la première à m’avoir dit « Rhoda, j’ai composé un morceau. Peut-on le jouer ? ». Dans le 1er disque, il y a 4 de mes compositions et pas d’autres des filles du quartet. Mais après ça c’est délié. Donc Lisa a composé deux morceaux. Sophie Alour en a d’autres que l’on n’a pas commencé à travailler. Sophie est prolifique.

D'où vient ce titre d'album ? We free queens.

C’est le titre d’un album de Lisa Cat-Berro. Elle s’est inspirée de We Free Kings de Roland Kirk.

Depuis combien de temps que vous êtes en France ?

Je suis arrivée en 68, juste avant mai 68. Je dis toujours que ça doit être pour ça que je suis restée.

Quelle impression ça vous a fait ?

J’allais à l’Alliance Française sur le boulevard Raspail. Les profs étaient fantastiques, ils nous ont expliqué ce qu’il se passait, que c’était la grève générale. J’étais arrivée en février. Ils nous expliquaient tout. J’avais trouvé un petit studio rue du bac. Et quand je marchais vers l’Alliance française je voyais des groupes d’étudiant manifester. Et un jour, les gens ont pu prendre un bus - il n’y en avait pas beaucoup - et des étudiants ont arrêté et fait descendre tout le monde du bus. Ils ont essayé de renverser le bus pour le brûler. Ils essayaient mais n’y arrivaient pas. Et les gens qui sont sortis du bus se sont mis avec eux pour le renverser, même le conducteur ! Je me suis dit « ils sont fous ces français ! ». C’était très sympa !

Qu’est-ce qui vous a plu en France, pour que vous y restiez plus longtemps que vous avez vécu aux Etats-Unis ?

C’est avantageux d’apprendre une langue étant adulte. En apprenant le français, j’ai appris la liberté avec l’apprentissage de la langue. Quand on apprend une langue en état plus jeune, on apprend en même temps ce qu’il ne faut pas dire. On apprend toutes les contraintes qui viennent avec la langue. Quand j’ai appris le français, on m’a expliqué la différence entre la langue parlée et la langue écrite. On peut tout dire mais il faut connaître la différence. Et tout d’un coup je me suis sentie armée pour communiquer. La langue était très importante, et la culture aussi. Aux Etats-Unis, nous n’avons pas un niveau culturel comparable avec la France. Déjà le pays est trop jeune. Et il y a trop de disparités économiques. En France, les gens ne sont pas affolés par le nombre de fourchettes et de couteaux. La culture gastronomique est importante. Et l’histoire du pays !

J’étais déjà venue en 1967 pour étudier avec Nadia Boulanger. Et c’est là que j’ai découvert la langue et surtout la culture.

Qu’est-ce qui vous a marqué dans l’évolution de la scène jazz en France depuis 68 ?

Quand je suis arrivé, je jouais rive gauche. Comme j’étais toute nouvelle, les gens venaient me voir, y compris les musiciens. Tout de suite, ils me disaient : « ça c’est pas du jazz ». Il y avait certains morceaux qu’on pouvait jouer, d’autres non. Je faisais beaucoup de télévision, alors on me disait que j’étais commerciale, que je n’étais pas une artiste de jazz. On appelle ça la Jazz Police aux Etats-Unis. Aujourd’hui elle est moins présente. Il y a eu une ouverture d’esprit. On peut jouer ce qu’on veut. Je pense que beaucoup de musiciens cherchent les morceaux les plus insolites à jouer pour se donner des idées. Et si on passe à la télévision, c’est plus un avantage pour cette musique qu’autre chose. Le terme “commercial” me semblait plus péjoratif avant. Aujourd’hui ça fait plus envie.

Mais ces critiques existent toujours.

Mais aujourd’hui on ne remet plus en question le fait que je fasse du jazz ou non. Ray Charles est maintenant dans la famille du jazz. Ca ne l’était pas avant. Le funk faisait tout juste son apparition à l’époque. Les choses ont changé.

J’ai lu que vous aviez une super mémoire, et que vous connaissiez plus de 1.000 morceaux.  C’est vrai ?

Ca vous étonne ?


C’est impressionnant !

Je suis étonné de voir des musiciens qui jouent la même chose tous les jours avoir des partitions devant eux. Il faut que j’ai tout dans ma tête. Sinon je ne suis pas vraiment prête à jouer. On dit que je connais plus de 1.000 morceaux, parce qu’une fois on m’avait fait écrire dans un répertoire une liste de tous les morceaux que je connaissais. Et je commençais à les notes : a, b, c… J’ai été jusqu’au bout et il y en avait plus de 1.000. Mais je ne les avais pas tous mis ! Notamment, ceux de gospel. Tous ces morceaux d’église que je connais. Si je dois jouer quelque chose, je dois le connaître rapidement.

Vous faites des concerts de 4 heures, donc ?

Je pourrais (rires). Je ne fais pas de liste pour mes concerts, et tout d’un coup je peux penser à un morceau que je n’ai pas joué depuis 10-15 ans. C’est un avantage de pouvoir le jouer immédiatement, parce que l’on s’en souvient ! Et puis je trouve alors une nouvelle façon de le jouer. Ce qui change tout ! Ce sont des redécouvertes.

Mais en concert pour la sortie du disque ?

On fait une liste !
Mais pendant quelques années j’ai joué en duo avec un batteur. Je pouvais jouer n’importe quoi. Mais quand on joue avec des instruments supplémentaires, comme un saxophoniste, on est obligés de se mettre d’accords. Mais ces musiciennes avaient l’air de tout connaître ! Je commençais un morceau et puis elles me suivaient. Ainsi on peut jouer sans filets.

S’agissait-il de Kenny Clarke ? Vous avez enregistré un disque avec lui.

Mon premier batteur était Daniel Humair. J’ai fait une tournée et un disque avec Kenny Clarke aussi. J’ai ensuite eu d’autres batteurs. Steve Philips et Lucien Dobas qui continue de jouer avec moi beaucoup. Julie Saury, c’est depuis 2004.

Avez-vous l’impression que la place de la femme a évolué dans le milieu de la musique ?

Si on arrive avec un groupe en étant la seule femme et sans avoir d’instrument à la main, on vous dit : « c’est vous la chanteuse ? ». Non, pas du tout !


Je ne sais pas si ça a changé pour les femmes. Il y a peut-être un peu plus de respect. De mon temps, et surtout aux Etats-Unis, une femme musicienne était vue comme quelqu’un sans beaucoup de mœurs. Ce n’était pas un travail très respectable pour une femme. Aujourd’hui les femmes musiciennes peuvent avoir davantage d’avenir en se sentant respectées et en vivant de leur art qu’il y a par exemple 30 ans. Quand je suis arrivée en France, je ne connaissais pas de femme musicienne française. Je dis pas qu’il n’y en avait pas, mais je n’en voyais pas. Il y avait quelques pianistes qui venaient des Etats-Unis, mais c’est tout. Il y a beaucoup d’emphase sur le jazz féminin. Geri Allen, Cindy Blackman et je ne sais pas combien d’autres musiciennes qui ont fait des cds et ça fait beaucoup de presse. Je pense à Esperanza Spalding également. Elles centralisent beaucoup d’intérêt. Le fait que Diana Krall joue aussi du piano et ne soit pas considérée juste comme une chanteuse.

On capte encore des réactions de surprise quand une musicienne est batteuse ou contrebassiste, par exemple.

Quand elle était enceinte, Julie Saury a joué jusqu’à ses huit mois de grossesse. Elle a fait une tournée en Afrique du Sud comme ça. Tout le monde disait : « Est-ce que t’as vu la batteuse enceinte ??!! ». Tout cela devrait devenir banal. Dire « elle joue exactement comme un homme !! », n’est pas un compliment ! Et les gens pensent faire un compliment en le disant. Mais ces clichés commencent à disparaître. Maintenant, nous sommes dans la discrimination positive vis-à-vis du racisme. Mais engager une femme ce n’est pas de la discrimination positive. C’est normal !

Comment la situation évolue-t-elle aux Etats-Unis ?

Je suis de moins en moins ce qu’il s’y passe. Mais y retourne plus souvent que par le passé. Je vais dans le New Jersey, à Newark. C’était une pépinière d’organistes du jazz dans le temps. Il y a eu un âge d’or des organistes à Newark. Chaque club avec un orgue, tout comme les clubs ont des pianos maintenant.

La semaine prochaine je joue dans un club en Suisse qui possède un orgue. C’est rare ! Ils y ont reçu tellement d’organistes que c’est devenu plus simple. Certains festivals comme Jazz à Vienne ont également acheté un orgue.

C’est de votre faute !

(rires) J’espère ! Ca me plairait d’être à blâmer pour ça ! Jazz à Jakarta a également acheté deux orgues. Mais ce n’est pas encore l’âge d’or. Ca revient doucement.

Y a-t-il des organistes français que vous appréciez particulièrement ?

Oui ! Emmanuel Bex, Benoit Sourisse, Philippe Petit.

Les prochains concerts du quartet :

18/08 - Imperial Palace, Annecy ; 19/08 - Casino de Capbreton ; 25/08 - Eglise de Locmaria ; 26/08 ; salle Arletty au Palais ; 9/9 - Complexe Henry Gros, Cavalaire ; 13/9 - Centre Europe à Jazz à Colmar ; 1/10 - Auditorium du CNR, Saint Maur des Fossés ; 6/10 - Espace Bernard Giraudeau, La Rochelle ; 14/12 - Coopérative de Mai, Clermont Ferrand.

 


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