La beauté Bud Powell, « c'est l'histoire d'une rencontre »

Entretiens - par Florent Servia - 25 juillet 2017

Jean-Baptiste Fichet a découvert le jazz sur le tard et par la grande porte. Il signe un portrait de Bud Powell pour son premier livre, paru aux éditions Bartillat. Par fragments, il raconte le mystère qui a plané sur cet homme malade, incompris, utilisé, infantilisé et pianiste protégé, soutenu puis adulé tardivement. C'est toute la figure complexe de ce colosse branlant que Jean-Baptiste Fichet dépeint dans cette constellation poétique et charnelle. Il nous en a dit plus. Entretien.

Comment avez-vous découvert Bud Powell et, plus largement, le jazz ?

J’ai découvert Bud Powell par la littérature, et notamment par Marc-Edouard Nabe, qui en a beaucoup parlé dans ses livres. Une seconde source a été par mes parents et mes grands-parents qui écoutaient un peu de jazz. J’avais une oreille un peu là dedans, mais très distante. J’étais un fan de reggae, de musique jamaïcaine, de rocksteady et de dancehall. C’est en voyant la façon dont Nabe parlait du jazz que je me suis dit que ça valait sûrement d’être convaincu. A force d’en écouter, pour percer le mystère à jour, je suis tombé sur une musique de Bud Powell et ça a été la révélation. Je me suis dit que Bud Powell allait être ma porte d’entrée là-dedans.

Pourquoi écrire sur lui ?

Avec la lecture des infidèles, je me suis rendu compte qu’en plus d’être un musicien que j’aimais, Bud Powell était un personnage. J’ai été fasciné par son caractère extraordinaire et en marge. Je viens de la littérature, où il y a de fortes personnalités. Avec Bud, je découvrais autre chose. Et puis c’est un musicien qui a très peu parlé de sa musique. Il n’y a pas de discours sur sa musique. En littérature, les écrivains produisent des discours. En art contemporain également. Là il n’y en a pas. On n’est pas guidés. Il faut donc se faire son discours, interpréter soi-même.

Vous a-t-il ouvert à d’autres artistes ?

Nabe parle bien plus de Monk que de Bud Powell. Même s’il était ami avec Francis Paudras, qui avait hébergé et soutenu Bud Powell, il était plus attiré par Monk. Mais Monk ne m’a pas autant plu immédiatement. Sa musique est plus hermétique. Bud est plus romantique, plus mélodique, plus accessible. Ca a mis un peu de temps. Maintenant j’écoute quelques albums de façon régulière, dont Monk’s Dream. Mais c’est une progression très lente. Qui me demande de m’asseoir dans mon canapé et d’avoir une écoute attentive. Je ne fais rien d’autre.


Dans quelle posture vous mettez-vous quand vous produisez un discours sur un musicien qui n’en avait pas ?

Justement, mon objectif avec ce livre était de dresser une mosaïque. Utiliser un certain nombre de facettes de Bud, en passant par de multiples formes de narration afin de ne jamais conclure. J’ai estimé que je devais proposer des pistes, celles qui m’ont marqué et m’ont touché. J’ai placé des virgules entre les chapitres, pour que mes conclusions ne soient pas finales. Je voulais qu’à la fin du livre le lecteur ait en sa possession plusieurs pistes, plusieurs visages de Bud, comme sous le prisme d’un kaléidoscope. Je ne pouvais pas prétendre produire un discours définitif sur ce musicien premièrement parce qu’il dépasse tous et deuxièmement parce que je suis un néophyte en jazz. Je ne vais pas faire la leçon à tout le monde. Je voulais laisser le soin au lecteur de se faire sa propre idée.

Comment se situer en tant que néophyte justement ?

Ma position est celle de quelqu’un qui découvre. Je ne voulais pas parler de la place de sa musique dans le jazz mais d’une rencontre avec une musique, avec un personnage et un univers. C’est ma rencontre. Mais elle pourrait être celle d’un lecteur qui ne connaissait pas Bud Powell et le découvrira ensuite d’une autre façon. Ce livre, c’est l’histoire d’une rencontre.

L’expérience de Paudras était tellement exclusive que c’est ce qui en ressort aussi. Il raconte Bud Powell en omettant le reste. C’était également l’histoire d’une rencontre.

C’est ça. A ceci près que pour Paudras, Bud Powell est au sommet et que le reste n’a presque pas de valeur en comparaison. Moi je dis que c’est ma porte d’entrée. Après c’est la grotte des 40 voleurs où il y a différents trésors. Ca m’a permis d’écouter Charlie Parker, Art Tatum, Erroll Garner, Clifford Brown... Mais aussi d’aller voir des live, à Paris, en club. Ca m’a ouvert à plein de choses.

Comme la vôtre l’approche de Nabe n’est pas technique mais passionnelle, romantique.

Son approche est religieuse. C’est l’extase à tout prix. Il a le côté sectaire et tranchant, mais aussi historique, où il faut aimer le jazz en écoutant Parker, Monk et d’autres, pour établir les filiations et mieux le comprendre.

On parle de Nabe, mais je me suis aussi inspiré de livres de Chateaubriand ou Matzneff. Des écrivains qui ont publié des portraits de façon originale. Je me suis vraiment inspiré de La vie de Rancé de Chateaubriand ou de Matzneff et de son livre sur Lord Byron. Houellebecq qui a fait un livre admirable, mais très peu connu, sur Lovecraft. Il fallait que ce soit déstructuré, pour éviter de tomber dans le modèle chiant à mourir de la biographie qui va du berceau au tombeau.

Les premiers chapitres de votre portrait de Bud Powell font justement état de votre rencontre avec sa musique, ou de comment votre compagne en faisait la réception. Et au fur et à mesure, on rentre dans le vif du sujet…

Ce n’était pas forcément voulu. Je voulais commencer par raconter cette rencontre, cette illumination, et tracter le lecteur dans l’univers de Bud Powell. Il fallait que ça parle autant au connaisseur que la personne qui ne connaît pas Bud Powell et aurait envie d’en savoir plus.  

Qu’est-ce qui vous plaît, en tant que lecteur, dans les biographies ?

C’est l’étrangeté absolue. Certains écrivains ou peintres font des portraits parce qu’ils se reconnaissent dans leur sujet. Une similitude, une fraternité, un lien. Moi ce qui m’a attiré chez ce musicien, c’est la distance absolue qu’il y a entre lui et moi. Je ne peux pas m’identifier à lui. Il y a des écrivains que j’aime auxquels je peux m’identifier. Même si je les place très haut, qu’ils sont des génies pour moi, je peux m’identifier à eux. Bud Powell a un univers tellement propre, une identité tellement singulière et une démarche qui me paraît si éloigné de celle des autres hommes, que je ne peux pas m’identifier. Je n’en ai pas même le droit ! Cet écart m’a intéressé. Comment une admiration peut-elle se manifester malgré cet écart ? Il y a une humanité commune quand même, qu’est-ce que ça signifie alors ? Je souhaitais résoudre cette introduction. Il y a de l’orgueil à écrire sur quelqu’un comme lui et en même temps beaucoup d’humilité, puisqu’il me dépasse tellement.

Et votre écoute de Bud ?
J’ai écouté Bud, mais sans suivre sa discographie dans sa chronologie. Mes écoutes se sont faites au hasard des articles et des titres évoqués dans des livres sur lui. Sur Youtube, par le visionnage de ses concerts, et dans les commentaires, quand d’autres titres sont cités. Ca a été une déambulation pas du tout systématique.

La beauté Bud Powell a paru aux éditions Bartillat, en 2017.


Autres articles

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out