Jonwayne : « Je n'aspire pas à devenir écrivain, je le suis déjà  »

Entretiens - par Florent Servia - 7 juin 2017

C'est avec un Jonwayne épuisé par son voyage que nous avons passé quelques minutes lors d'un après-midi du mois de mars, quelques heures avant son concert à La Bellevilloise, à Paris. Il y faisait la promotion de son dernier album, où, fidèle à lui-même, il brille à tous les étages : production, rap, écriture. Cette nouvelle sortie est tombée alors que Jonwayne avait annoncé sa retraite en 2015. Rap Album Two témoigne de cette période difficile, marquée par la dépression et l'alcoolémie. Quelque peu emprunté, conscient de son talent et surement blasé par l'exercice de l'interview, le californien a discuté journalisme musical avec nous.

Est-ce que la scène te manque quand tu n’es pas en tournée ?


Non, parce que cela veut dire que je peux rester chez moi et faire davantage de musique ! Aujourd’hui les artistes doivent faire des albums pour ensuite avoir des concerts. Parce que les concerts rapportent des sous, mais plus les disques. L’album est devenu la bande annonce de la tournée.


Mais tu ne considères pas tes albums ainsi, n’est-ce pas ?


Peu importe ce que j’en pense, je suis dans ce système comme n’importe qui d’autre. C’est ainsi, il n’y pas vraiment le choix !


Mais ce que tu penses compte ! Tu parles bien d’intention dans ton travail. Tu peux être satisfait de ton travail…


Les intentions concernent le processus créatif. Une fois que le projet est sorti, mes intentions ne veulent plus rien dire. Mon habilité à user de mon intention n’est excercée que dans la création. Après, c’est la vie des gens. Je n’ai plus de poids. Peu importe ce que je pense. Le client a toujours raison !


As-tu déjà été touché par des commentaires sur ton art ?


Peut-être quand j’étais plus jeune. Mais il faut s’attendre à ce que des gens te descendent. C’est presque un pré-requis, surtout à l’ère internet. Mais je m’en fiche. J’ai le respect de musiciens que j’admire, je n’ai pas besoin de plus.


Je sais que tu as publié un recueil de poèmes. Comptes-tu poursuivre cela ?


Oui ! On publie une interview de moi de plus de cent pages menée par Max Bell, un journaliste de Los Angeles. Mais j’écris de la poésie tout le temps, donc j’aimerais me trouver un éditeur, et non pas poursuivre l’auto-publication.


Établis-tu une différence entre l’écriture de ta poésie et celle de tes lyrics ?


La poésie, je l’écris en vers libres, sans rimes. Et il n’y a pas de conversation dans la poésie. La poésie en elle-même est une œuvre d’art en elle-même, dans sa totalité. Elle n’a pas besoin d’interagir avec de la musique. Pour les lyrics, tu as besoin d’être conscient de tout ce qui se passe autour, dans la musique, pour que ça prenne.


Dans ton écriture, tu mets beaucoup de toi. Te livres-tu autant dans la poésie et dans le rap ? A un moment de ta carrière tu as dit que tu n’avais plus rien à dire et que donc tu arrêtais. Mais à ce moment là tu as ensuite publié ton recueil de poèmes…


C’est l’autre côté de la pièce. Mais l’on en dit parfois plus sur soi quand on écrit sur autre chose que quand c’est supposé être plus personnel.


Que penses tu des interviews ? Que peuvent-elles apporter de positif ?


Le journalisme musical doit une fois pour toutes faire davantage confiance aux artistes. Arrêter de croire qu’ils sont stupides. Ils phrasent les questions d’une certaine façon, de manière à obtenir des réponses enflammées. Si j’ai prévu de faire ce livre d’interview, c’est aussi pour que les journalistes ne me posent pas de question dont la réponse serait déjà dans le livre… Cela forcera les journalistes à être créatif.


Tu fais ça pour ne plus avoir à faire d’interviews pendant les prochaines années !


Non, ça ne me dérange pas de faire des interviews. Mais je n’ai pas envie de répondre à la même question pour la 90ème fois ! Je crois que c’est une perte de temps pour moi comme pour le journaliste. Je préfèrerai avoir une discussion avec le journaliste. Je crois qu’à l’époque les interviews étaient plus intéressantes. Maintenant il s’agit surtout de remplir de l’espace. Ce qui ne m’intéresse pas…

 

Il faut dire que les sites prolifèrent. Concernant ce livre d’interview. Est-ce toi qui est allé demander au journaliste de s’en charger ?


Oui ! Et je crois que c’est une bonne idée. Plus personne ne paye pour des magazines, qui sont de toute façon régis par la publicité. Ils n’ont pas tellement de sous pour payer leurs journalistes, ce qui se traduit par une perte de qualité dans l’écriture. C’est une combinaison de journalistes qui sont là par passion et de stagiaires non-payés qui sont à la recherche d’opportunités pour écrire. Les magazines n’ont pas de sous pour envoyer leurs journalistes en reportage, pour des papiers de fond.


L’intégrité de l’artiste et celle du journaliste est pratiquement mise à mal par le simple besoin de se retrouver pour un papier de qualité. Et puis une interview aussi longue ne peut pas exister autrement que dans un livre.


Si tu regardes dans les année 90 ou 80, c’était beaucoup plus intense. Le calibre était plus haut. Tu pouvais lire dans des magazines très bien fabriqués. Maintenant, tout va plus vite. Tu prends le titre le sensationnel, celui qui générera le plus de clics qui rapporteront ensuite plus de revenus publicitaires. Es-tu d’accord avec cela ?


Évidemment ! Je peux difficilement dire le contraire ! Mais ça ne veut pas dire que je le fais.


(Il me coupe). Ok, alors j’ai une stipulation à ce propos ! Si tu comptes utiliser ma réponse, je veux que tu inclus ta réponse à toi, celle où tu dis que tu es d’accord avec moi. Mais si tu ne mets pas ça, je ne veux pas que tu utilises ce que j’ai pu dire sur le journalisme.


Ok ! Je ne sais pas ce qui est le plus triste : que l'on soit d'accord ou pas d'accord avec ça.


La réponse à cela est que les journalistes deviennent freelances et développent des sites personnels et deviennent des voix propres. On voit parfois des écrivains le faire. Mais cela doit devenir plus populaire. Avant les gens allaient vers les journalistes musicaux parce que l’information était limitée, maintenant l’information est partout !


Mais je crois que cette prolifération de l’information pourrait être une bonne chose pour le futur du journalisme. Parce que si tu veux des visites sur ton site, à un moment donné, tu dois pouvoir fournir de l’information de qualité, publier de longs papiers, plus détaillés. C’est ce que je pense.


Mais je crois que tu donnes trop de crédit à l’attention, à la capacité qu’a la personne moyenne à se concentrer pour lire ces papiers. Tu à cette pensée, cette foi en l’humanité, mais je te mets au défi de faire un tel site, tu devras le fermer au bout de 3 mois. Parce que tu ne l’auras pas converti en une source de news, où tu empiles les titres d’informations dont tu n’es pas même sûr qu’elles soient vraies, mais que tu as le besoin d’être le premier à diffuser. Il n’y a pas d’argent !

 

(rires) Si je t'écoutais, on n'aurait pas le courage de continuer.


Il s’agit simplement de développer une réputation, tu sais. Il y a une poignée de journalistes que je vais lire si je vois leur nom. Peu importe la longueur de l’article. Parce que je sais que ce qu’ils disent est pertinent. Mais cela prend du temps d’en arriver là ! Je ne peux rien dire sur toi en particulier, évidemment, puisque je ne suis pas familier avec ton travail. Mais c’est difficile d’en arriver, surtout aujourd’hui où tout le monde est freelance, où il faut pouvoir payer ses factures. Qui croire ? À qui faire confiance ? Il n’y a pas assez d’argent et l’intégrité s’envole à partir du moment où tu cherches à faire de l’argent, peu importe comment. Qui a l’opportunité de se construire une telle réputation alors qu’il faut en même temps payer les factures ?


Donc tu lis un peu ?


Oui, de temps à autre ! J’aime Jeff Wise, un journaliste musical en Californie, qui est très bon. J’essaye de rester aux faits, de lire, mais c’est vraiment déprimant parfois.


Quelle solitude cela demande d’être un artiste, un bon artiste ?


Je crois que tu dois te connaître. Les gens ont la possibilité de se connaître quand ils sont avec d’autres gens.


As-tu des habitudes, une routine de travail dans l’écriture ou la production ?


Quand l’humeur vient.


Parce que l’écriture demande beaucoup de rigueur et de discipline. Il faut beaucoup écrire pour devenir un bon écrivain.


Il faut échouer, oui ! Mais une fois que tu as passé tes 10.000 heures à le faire, tu n’as plus forcément besoin d’écrire au quotidien. Tu sais que quand tu écriras ce sera bon. Parce que tu t’es déjà bien investis dans la pratique. Mais je n’aspire pas à devenir un écrivain, j’en suis déjà un. Et un bon ! J’écris de bonnes choses, parce que je sais déjà ce que je suis.

Aujourd’hui je n’ai plus de méthodes, j’ai ce luxe de savoir écrire.


As-tu l’impression de t’améliorer encore ?


Oui ! Tu t’améliores de toute façon. Sauf quand tu te fais trop de soucis. Tu dois faire confiance en ton instinct, écouter ta voix intérieure. En terme d’habileté technique, oui, on s’améliore tout le temps. J’espère que je ne serai satisfait de mes écrits. Le jour où cela sera le cas, j’espère que j’arrêterai. J’espère que chaque chose que je fais me fait regretter ce que j’ai fait précédemment, afin que je puisse y revenir, m’améliorer dans mes futurs travaux.


En pensant ça, tu es toutefois en paix et pas dérangé/gêné par ce que tu as fait ?


Non, je ne regrette rien. Être artiste, c’est aussi avoir une conversation avec soi même. Si tu es content de la dernière chose que tu as dit, pourquoi dire autre chose ?


Produis-tu beaucoup ?


Surement plus que ce que je n’écris. C’est plus mécanique ! Parce qu’on écrit ex nihilo, alors que la musique repose sur douze notes. Ce que tu fais de ces douze notes révèle qui tu es. Mais tu as ces douze notes avec lesquelles travailler. Avec le langage, il y a toutes les lettres, tous les mots… C’est une tâche beaucoup plus vaste. Tu peux t’installer au piano et en tirer un morceau. L’écriture demande plus d’inspiration. C’est plus difficile de faire semblant. Tu peux produire sans même réfléchir à ce que tu fais.


Donc tu commences à composer à partir du piano ?


Oui ! Ces jours-ci je me mets au piano et ressors avec une progression d’accords. Ou alors je vais le faire en studio. Aujourd’hui j’ai accès à un demie-queue. J’y joue un peu pour trouver des idées, puis vais au studio les travailler.


As-tu appris à en jouer ?


J’en sais assez pour écrire. Je ne suis pas un pianiste. Mais c’est la méthode la plus facile pour composer. C’est une feuille de musique étalée devant toi. Je ne m’y assois pas pour en jouer véritablement.


Tu as commencé à composer avec des logiciels…


Oui, et c’est ce que je fais toujours principalement ! Une fois que j’ai l’idée, je me demande comment ça va sonner.


Utiliser le piano est plus organique aussi…


C’est vraiment juste une méthode de composition pour moi, pour avoir l’idée. C’est une façon organique de donner corps à ton idée. Mais je ne l’enregistre jamais.


Tu as écrit « When I die, I know my words will be my only thing », mais la musique, elle aussi, restera.


C’est une métaphore. Quand je parle de mes mots, je fais référence à mon héritage. Ton travail peut influencer au-delà de ta propre vie.

Tu parles de métaphores. Ca me fait penser au site Genius, où on trouve les lyrics des morceaux commentés, décortiqués… Qu’en penses-tu ? As-tu déjà regardé ce qui est dit sur tes paroles ?


J’essaye de ne pas le faire. Je comprends le besoin pour cela, s’il y a assez d’intérêt pour un artiste comme moi, pour ce qui est dit. Je crois que cela peut être trompeur. Cela a le mérite d’aider une communauté à étudier la signification profonde d’une œuvre d’art.

Il est de notoriété publique que tu es un digger. Et comment consommes-tu ? Es-tu en recherche de nouveautés ?


Je recherche des paroles perdues, des choses oubliées dans le temps, des choses qui peuvent être réassociées avec le présent. Beaucoup de musiques peuvent être réinterprétées à travers le prisme d’aujourd’hui.


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