Gaël Faye : « J'ai appris le français grâce au rap »

Entretiens - par Yannis Kablan - 11 mai 2017

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De passage au Cabaret Vauban de Brest, avec ses acolytes Blanka et Guillaume Poncelet, Gaël Faye a discuté avec Djam de son travail d'écrivain encensé dès son premier roman, Petit Pays, et de rappeur de retour sur scène, avec la parution de rythmes et Botanique, son nouvel EP.

Peux-tu nous présenter la genèse du projet Rythmes et Botanique ?

On est parti d’une envie de prolonger la chanson « l’Ennui des après-midi sans fin » qui clôturait mon dernier album Pili-Pili sur un croissant au beurre. On a travaillé d’une manière assez différente que d’habitude avec Guillaume (Guillaume Poncelet, ndlr).  Pour une fois, je lui donnais un thème, il trouvait une mélodie et une fois que la mélodie était trouvée, j’écrivais. Comme une partie de Ping-Pong. On a travaillé comme ça sur la composition des morceaux entre le piano droit et le texte.


On avait envie sur scène et dans la musique de quelque chose de plus minimaliste et qui tendait un peu plus vers l’électro, par rapport à mon précèdent projet dans lequel intervenaient de nombreux musiciens. La volonté était également d’avoir un format plus agile, pour les tournées.
L’idée de mon projet est venue entre un voyage au Portugal et mon installation au Rwanda. Je passais mes week-end dans une ville qui s’appelle Gisenyi, à la frontière avec le Congo. J’ai écrit beaucoup là-bas, en pensant que j’allais écrire sur la région et cette distance avec la France, m’a plutôt permis d’écrire des choses qui me ramenaient à un contexte plus européen dans les thématiques. Après il n’y a pas de thématiques particulières, Je suis plus parti sur des questionnements autour du sens des sociétés, de l’accueil de l’autre, de l’acceptation, des rêves que les individus poursuivent, des envies d’évasion face à des sociétés qui nous emprisonnent.
C’est presque philosophique finalement.
 

 

Comment dans ton projet le son acoustique et organique (timbre de ta voix, piano droit) nourrit et révèle le son électronique apporté par les MPC et le sampling et vice et versa ?

On a posé cette base de piano et de voix avec Guillaume. Il y avait une compétence que l’on a avait pas, c’était celle des machines, des beats. J’avais rencontré Blanka quand on a travaillé ensemble sur Fines Bouches,  le projet de GUTS. Il s’avère qu’il habitait à côté de chez moi quand j’étais en région parisienne et donc on a collaboré. C’est lui qui a travaillé les arrangements de Rythmes et Botanique.
On a fait des essais, des explorations. On est parti sur quelque chose qu’on ne connaissait pas, sur des terra incognita, sans culture électro.  Il n’y a pas de collaborations avec d’autres artistes sur ce projet à part avec Saul williams (rappeur, slameur, spoken words artist), qui est pour moi une référence depuis longtemps et qui a accepté de travailler sur un des titres du projet.
On a beaucoup travaillé sur des samples de voix, en partant d’enregistrements du père et du fils Lomax (John et Alan) qui ont enregistré toute la musique populaire américaine au début du 20ème siècle, on est allé puiser dans ce répertoire de chants qui nous ont donné des indications pour garder quelque chose de mélodieux, sans avoir recours à des chanteurs.


Dans Rythmes et Botanique, le rythme c’est vraiment les machines, c’est ce qu’il y a d’urgent et la botanique, c’est le bois du piano, c’est le grincement des touches, c’est la botanique de ces chants d’esclaves, qui travaillent la terre, les plantes, le coton. Il y a des chants de Chain gang à travers lesquels on ressent la nature. Je me suis également documenté sur l’histoire du Congo Square pour me mettre dans cette atmosphère particulière. Le Congo Square est cette place à la Nouvelle-Orléans où les esclaves allaient chanter. Encore une fois, le projet n’est pas conceptuel, on part de fragments de sensations et d’émotions et on bâtit quelque chose qui forcément nous échappe un peu.

Sur le live, on présente 5 titres de Rythmes et Botanique, on intègre des chansons encore en construction et puis issues du répertoire de Pili-Pili sur un croissant au beurre. Le concert est un rendez-vous avec un public passé, présent et futur. On demande parfois beaucoup d’efforts au public car c’est dense en termes de texte et il est important de se détacher d’une écoute attentive pour être dans la musique et quand le public connait la chanson, c’est plus adapté pour le live

Le terme botanique a-t-il un lien avec les paysages luxuriants du Rwanda, du Burundi ?

Oui, complétement, là où j’ai écrit, j’ai composé, au bord du lac Kivu à Gisenyi ou à Goma on est dans une Afrique magistrale, on a d’immenses montagnes qui surplombent le lac Kivu. Il y a une végétation très dense, il y a des pluies tropicales. Cela m’a nourri, tout comme un voyage à Lisbonne où j’ai rencontré cette atmosphère particulière du jardin botanique.
En fait c’est étrange car après Pili-Pili sur un croissant au beurre, je ne savais pas vers quoi aller et puis ce sont les racines d’un ficus dans le jardin botanique qui rentraient et ressortaient de la terre, qui m’ont inspirées. Ces racines me faisaient penser au câblage qu’on a sur scène, cet imbroglio de câbles et j’avais presque envie d’arracher une racine et de la plugger à mon micro et de chanter. L’idée elle est partie comme ça, de cette image un peu fantastique et après ça se déroule d’une manière très bordélique. Il faudrait presque que je travaille avec un réalisateur pour expliquer en images le brouillis et le brouillon que ça peut représenter. Chacun des textes a une atmosphère particulière qui ne renvoie pas forcément à la luxuriance de la nature au Congo ou au Rwanda, mais c’est de ce laboratoire-là qu’est né le projet.

Peux-tu nous parler du morceau « Irruption », un des titres de l’EP Rythmes et Botanique ?

« Irruption » est un morceau ancré dans la réalité française. Le texte parle d’ici, de maintenant. Il dit qu’il n’y a pas plusieurs catégories de français, il y a des français un point c’est tout. Ceux qui voudraient mettre des murs et dire qu’il y aurait des français moins légitimes se trompent déjà car ces français qu’on dit issus de l’immigration sont déjà là depuis longtemps, ils nourrissent et sont intégrés à ce pays.

C’est une chanson qui est une manière de dire qu’il y a un cauchemar, présent, à venir pour ces gens qui voudraient rester dans un fantasme d’une France passéiste, blanche, et chrétienne.
En même temps, c’est l’irruption du soleil, c’est la lumière, l’image qui m’est venue c’est ce soleil qui sort tous les matins de derrière les montagnes du Congo. Une irruption spontanée, comme une lumière qui vient au point de vous aveugler. Je joue avec des images et des symboles poétiques, ce n’est pas un discours qui se veut allant d’un point A à un point B.  Le clip du morceau est un mélange entre des images assez fortes, assez violentes et aussi beaucoup de douceur. Le titre se termine sur un moment de suspension, avec l’arrivée de la trompette de Guillaume Poncelet, sur des nappes électro, quelque chose de plus doux, pour évoquer l’irruption, on part de ces sous-sols et on monte à la lumière.

 

Peux-tu nous faire la playlist de ton roman Petit pays, c’est-à-dire des titres et des artistes que tu cites dans ton livre (ex : Canjo Amissi, Khadja Nin, Papa Wemba) ?


La radio est très présente dans le roman, quasiment à tous les chapitres, dans une voiture, dans le quartier. Cette playlist est composée de titres qui étaient là dans les années 90 à la radio. Il y a aussi de la musique classique. A un moment du livre, quand je parle du coup d’état (Coup d’état au Burundi du 21 octobre 1993, N.D.L.R), il y a le « Crépuscule des dieux » de Wagner et donc c’est ce mélange-là, entre une musique festive, une musique crépusculaire, une musique internationale et aussi une musique de la région. Il y a aussi, ce personnage qui s’appelle Pacifique, qui aime bien reprendre les chansons d’artistes français qui parlent « de tristesse en amour et d’amours en tristesse » et c’est également ce qui passait à la radio (Mike Brant, Francis Cabrel). Une Musique très populaire à cette époque, dans la région.

Boyz II Men est également évoqué, ce genre de musique passait dans une émission TV diffusée tous les samedis, intitulée au-delà du son, l’animateur passait des clips et on a découvert de la musique internationale et notamment le hip hop, au pays, de cette manière. C’est comme ça qu’on a pour la première fois entendu Public Enemy, Vanilia Ice, Mc Hammer. C’est la playlist des années 90, dans ce petit territoire qu’est le Burundi qui se nourrit du monde et du local.
 

Dans ton environnement familial, il y avait également la présence de la musique ?

Non, malheureusement. La présence très forte de la musique au Burundi, c’est les tambours du Burundi. La ville est dans une plaine qui monte directement vers la colline, ça fait comme une caisse de résonance et peu importe où ils jouaient, on les entendait tout le temps. C’était comme un bruit de fond. Et je ne savais pas à quel point ce son qui était quotidien, auquel, on ne prêtait plus forcément attention avait influencé énormément de styles de musique de par le monde, autant des grands jazzmen ou bien toute une scène londonienne « hype » qui s’était également emparée de ça. C’est des années plus tard que j’en ai pris conscience.

Alain Mabanckou dit qu’ « une enfance sans musique, ressemblerait à une bicyclette sans roues ». Est-ce que tu es d’accord avec ça ?

Je pense qu’il a raison. La musique est toujours là parce que les enfants aiment les comptines, chanter, fredonner, mais on n’a pas tous la chance de grandir entouré de disques, de vinyles, d’être issus d’une famille de musiciens. Moi ce n’était pas le cas. Tout comme, tout le monde n’a pas la chance de grandir entouré de livres. Moi non plus ce n’était pas le cas. En tout cas, de par la topographie, de par le climat, vivre en Afrique ou vivre dans un pays chaud sans musique, c’est impossible, la musique est présente partout, les portes et les fenêtres sont ouvertes. En général il n’y a pas de loi anti bruit (rires).


La dernière fois, je suis allé en Haïti, voir un pote, on était dans son quartier, il était deux heures du matin, on buvait une bière dans un bar, en plein milieu de la semaine. Tous les bars étaient ouverts et il y avait un boucan d’enfer. Je me suis dit comment les gens font pour dormir, mon pote m’a dit on vit comme ça. Moi j’habite à Kigali, même si il existe des règles de voisinage, on entend tous les cabarets, les bars, dans sa chambre le soir quand on dort, on entend les basses qui résonnent. On finit par s’y habituer.

D’ailleurs écoutais-tu des chansons en particulier pour te mettre en condition, pour t’inspirer ou pour te détendre après ton travail d’écriture ?

Je n’ai pas eu besoin d’écouter de la musique, sauf pour le passage où je parle de Geoffrey Oryema, car c’était un moment où il fallait qu’une bonne fois pour toute, je quitte cette innocence de l’enfance, cet endroit où cette bande de copains se sent bien ensemble, pour faire basculer dans le génocide, dans la guerre. Pour évoquer cette cassure, je n’arrivais pas à trouver un liant, un chapitre.

J’ai donc commencé à réécouter des morceaux qui pouvaient passer à l’époque et je suis tombé sur « Makambo » de Geoffrey Oryema. Ça a provoqué en moi des remontées de souvenirs.
L’image de la piscine, des derniers risques de l’enfance où on se pousse les uns les autres, en se disant t’es cap, t’es pas cap. Ces gamins qui montent dans la colline et qui décident de sauter dans cette piscine, et ce lien d’un coup se fait entre eux. C’est le meilleur souvenir d’écriture de mon roman, c’est ce chapitre-là, accompagné de cette sublime chanson.


Pourquoi à ton avis les média mainstream français continuent à qualifier le rap comme une musique urbaine, alors que c’est plutôt une musique plurielle et mosaïque et même botanique dans le cas de votre projet ?

Je trouve ça triste les cases. Urbain c’est vrai que ça veut rien dire, ça me renvoie directement aux Victoires de la musique. Au-delà de ça, c’est vraiment un manque d’imagination. Tout comme je crois qu’il est temps qu’on se dise, on a une culture qu’est le hip hop, on a des racines qui sont dans le rap. Mais la plupart aujourd’hui des gens qui ont leurs racines dans le rap, s’émancipe et vont vers d’autres styles. Je suis plutôt pour la terminologie auteurs de chansons, les rappeurs sont des auteurs. Il faudrait qu’on impose aussi ça, car on sait très bien que lorsqu’on nous dit vous êtes classés musiques urbaines, vous êtes rappeur, à la limite tels quels les termes ne me dérangent pas, mais c’est plutôt que l’interlocuteur charrie en lui un certain nombre de préjugés sur cette musique.

A une époque, dès que tu disais je fais du rap, l’interlocuteur faisait« yo yo ». Ça me fait penser à des paroles d’Akhenaton dans « La fin de leur monde » quand il rappait : « ils ont caricaturé nos discours radicaux, et les ont résumés par wesh, wesh et yo yo ». Nous sommes des auteurs interprètes de chansons, compositeurs même pour la plupart. Nous pouvons aussi nous permettre d’emprunter toutes les voies de traverse. Pendant longtemps, je ne me suis pas permis d’écrire un roman, alors qu’en fait c’est un lieu qu’il faut qu’on explore. La réception de mon roman le prouve bien, car j’y aborde les mêmes thèmes que dans mes chansons. Mais comme la forme change, on atteint un autre public, on se fait comprendre d’une autre manière. Je crois que pour un artiste, un auteur de chansons de rap, ça peut être intéressant de raconter des choses dans un autre format, car lui-même va s’étonner et il va peut être encore plus s’ouvrir ou bien trouver des choses plus particulières, car on s’exprime différemment à travers un roman, une pièce de théâtre, une nouvelle. Je suis pour exploser les carcans, qu’on se dise qu’on est libre de faire tout ce que l’on veut.

D’ailleurs que penses-tu des initiatives comme le bouquin sans faute de frappe, rap et littérature et des conférences la Plume et le Bitume organisées à l’ENS, le colloque conçues pour durer (perspectives francophones, sur les musiques HIP HOP), le cours de Kohndo au conservatoire de musique de Puteaux,  qui vont à l’opposé de cette tendance et valorisent le rap, lui redonnent des lettres de noblesse ?

Je pense que ça va dans le bon sens. Ça montre que le rap est finalement un art qui n’aplus rien à envier, à prouver. Cela permet d’éviter la tentation du jeunisme permanent, parce que si on voit ce que certaines radios ou des maisons de disque veulent mettre en avant du rap, c’est toujours un discours très enfantin, très juvénile. Combien de fois on m’a dit pour mon album Pili Pili sur un croissant au beurre, tes chansons elles sont trop adultes. C’est une insulte de penser que le rap devrait n’être qu’écouté par des gosses de 14 ans. J’ai découvert le rap à 13/14 ans et j’allais vers des textes exigeants, plutôt que vers le rap commercial de l’époque. Il faut permettre la diversité, de se dire que le rap peut être proposé sous une forme juvénile, niaise et commerciale, mais également sous d’autres formes et bien souligner que ce n’est pas une mode, mais une culture.

Sur la langue française, des réfugiés syriens apprennent le français à travers le rap français, qu’est-ce que tu en penses ?

J’ai appris le français de France grâce au rap. Quand je suis arrivé, j’avais un français de Bujumbura, qui n’est pas du tout le français d’ici. Heureusement que le rap était là, car je n’aurais pas pu décrypter mon environnement, pour comprendre les copains à l’école quand ils parlaient en argot, en verlan. Le rap, c'est une entrée dans la culture profonde. Le rap c’est vivace, c’est toujours une réinvention. C’est pour ça que ça fait longtemps que le hip hop n’est plus une mode. Le hip hop, c’est comme le capitalisme, ça récupère tout, ça se l’approprie et ça le redonne sous une autre forme. Il y a ce côté mutant.

Et les autres projets : cinéma, écriture de chansons pour d’autres artistes, écriture de romans ?

En novembre/décembre, est prévue une tournée de lecture musicale pour la sortie du roman en poche, dans toute le France dans un réseau de salles de théâtre qui s’appelle le chainon manquant.


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