Vincent Zanetti et Samba Diabaté : « On vit Kala Jula comme un personnage »

Entretiens - par Alice Aulanier - 5 avril 2017

Samba Diabaté et Vincent Zanetti forment ensemble le duo Kala Jula, dont la musique se situe au carrefour des traditions mandingues, du blues et du jazz. Leur dernier album, Mande Kulu voit se mêler à leurs guitares, n’goni et djembés, la contrebasse d’Hélène Labarrière et le violon de Jacky Molard. Avant leur concert sur la scène intimiste du Temple du Cully Jazz Festival, nous avons échangé avec Samba Diabaté et Vincent Zanetti autour des traditions mandingues, des sources d’inspiration et de l’identité de Kala Jula et de leurs projets à venir.


D’où vient votre nom et pourquoi ?


Vincent Zanetti : Kala Jula c’est un peu notre dénominateur commun, un carrefour entre nous. Quand on entend ces mots-là, Kala Jula, en Afrique de l’Ouest, ça fait presque toujours référence à la famille des griots Diabaté, qui est une des plus anciennes familles de griots de la civilisation mandingue. Leur nom remonte au XIIIe siècle. Et en même temps Kala Jula ça signifie l’archer nomade, celui qui a un arc (Kala) qui voyage pour se réaliser, pour faire sa vie (Jula). Ça veut dire le chasseur, et ça fait référence à la confrérie des chasseurs donsow, qui est la plus ancienne confrérie animiste d’Afrique de l’Ouest. Toute la musique de Kala Jula est originale, on compose tout, mais elle a ses racines dans la tradition mandingue, et cette tradition est nourrie par la musique des griots, notamment les Diabaté - mais aussi par la musique des chasseurs de cette confrérie donsow. Moi c’est une musique que j’ai beaucoup étudiée comme musicien mais aussi comme ethnomusicologue pendant plus de trente ans. J’ai fait des articles, des enregistrements, et à force d’être dans l’intimité de cette confrérie, j’ai fini par être absorbé par elle. Je fais partie maintenant de cette société d’initiation. Et Kala Jula, ça me désigne autant moi comme chasseur que Samba comme griot Diabaté. Mais Kala ça peut aussi être le manche de la guitare, le manche de la kora – c’est pas seulement l’arc – et donc quelque part Kala Jula – les archers nomades – ça nous ressemble aussi, c’est un peu notre situation. Nous on voyage pour la musique, avec des arcs à plusieurs cordes.


Quelle sont les spécificités de cette musique traditionnelle des griots ?


Samba Diabaté : D’abord les griots c’est lié au sang. On ne devient pas griot, on nait griot.


Vincent Zanetti : Oui, au départ les griots c’est une caste – c’est les gardiens de la parole dans la société mandingue traditionnelle. Normalement les hommes libres – les gens qui ont de la noblesse – ne prennent pas la parole en public, parce qu’on pense que la parole a une force occulte par elle-même et que n’importe qui ne peut pas la manipuler. Si on la manipule mal, on peut provoquer toute sorte de conflits et ça devient très difficile à démêler. C’est pour ça que les griots, eux, sont des outils de la société. Ils sont initiés pour utiliser la parole, et dans le contexte traditionnel, si moi je vais prendre la parole en public, je vais parler tranquillement à Samba, et lui va trouver les bons mots pour toucher les gens. On ne peut pas se vexer contre un griot. En mandingue griot se dit djéli, c’est le même mot pour le sang. Ils ont leurs instruments de musique, leur musique spécifique, pour porter la parole.


Samba Diabaté : La musique des griots c’est une musique que tout le monde peut jouer, mais ça ne fait pas de celui qui en joue un griot. Parmi les instruments des griots on retrouve par exemple le balafon, la kora, le jeli n’goni – une guitare sahélienne - ; ou le tama – un tambour.


Vincent Zanetti : Ils ont leurs rythmes, leur manière de jouer, et il y a tout un répertoire. Même si maintenant les choses ont changé et que la société s’est ouverte, il y a encore vingt ans un type comme Salif Keita a résolument cassé un interdit. Quand il a fait sa carrière, il a d’abord été rejeté par son père parce qu’il n’était pas griot et qu’il utilisait le répertoire des griots. Et ça c’était vraiment un truc… c’était une déchéance sociale pour son père. Mais quand on voit où il est arrivé aujourd’hui…


La musique et la parole des griots ont donc une force par elles-mêmes, et le fait d’utiliser le répertoire griot quand on n’est pas griot est vécu comme un interdit. Y-a-t-il donc une dimension sacrée dans cette musique ?


Vincent Zanetti : C’est pas tellement sacré dans la mesure où c’est plus vécu comme une déchéance sociale que comme une malédiction. Et après, le risque c’est toujours le même : dès le moment où l’on imagine que certaines paroles, dans un certain contexte, ou que certaines musiques ont une force par elles-mêmes, une force occulte – se les approprier, ça exige que la personne soit sûre de ce qu’elle fait. Après moi je suis pas griot, et ça fait longtemps que je joue des instruments de griots. Mais quelque part au début on m’a un peu excusé ça parce que j’étais blanc, un peu hors du système. Et aujourd’hui nous on joue sur nos familles, sur nos noms de famille. Samba c’est un Diabaté, moi j’appartiens au clan des Diarra. Mais j’ai toujours dit que je n’étais pas griot. En fait, tous les griots me disent « mais si, tu es griot ! Parce qu’en Suisse, non seulement tu es musicien mais tu es journaliste. » Parce que ça fait vingt-trois ans maintenant que je suis « Monsieur musiques du monde » à Espace 2 – la chaîne culturelle de service publique de la Radio Télévision Suisse. Et ils le savent tous. Quand on fait le spectacle et qu’on est en Europe, quand il s’agit de le présenter en français, en anglais ou en allemand, c’est moi qui parle. Mais par contre si on est au Mali c’est Samba. Moi je ne prends la parole dans ce contexte-là. C’est lui le griot.


Y-a-t-il une différence de réception et de perception de votre musique, selon si vous la jouez au Mali – perpétuation de la tradition - ou en Suisse – transmission de cette tradition - par exemple ?

Vincent Zanetti :   Nous on a notre musique et on a notre spectacle. On raconte nos histoires. Le lieu n’influe pas tellement. Ce qui change par contre, c’est effectivement qu’avec Samba on a beaucoup joué dans des fêtes et on a donné des concerts en Afrique – avec une formation beaucoup plus importante avec de la danse et plus de percussionnistes. Si on est en Afrique on va plutôt privilégier le contexte des veillées, on va être dans une cour, on va choisir le bon moment, la pleine lune, on va jouer devant des gens qui apprécient notre travail… Il n’y a pas de rapport d’argent, il y a des cadeaux, des choses comme ça. Ces moments sont très importants parce qu’ils sont pleins d’émotions et puis qu’ils vont nourrir notre musique. Et c’est un peu cet esprit-là qu’on essaie ensuite de faire revivre au cours du concert. Une partie des histoires se racontent en musique, purement instrumentale, mais la parole intervient et ici en Europe c’est moi qui reprend le rôle de griot. Mais on n’est pas dans le souci de la transmission d’une tradition. Nous on ne sait même pas si notre musique est encore traditionnelle ou pas... Moi je dirais que oui parce qu’on a des racines traditionnelles…mais en même temps il y a du blues, il y a du jazz dans ce qu’on fait.


Samba Diabaté :  Oui, la racine c’est toujours la tradition, puis on mélange avec du blues, du jazz… mais on n’oublie jamais que la base c’est la tradition mandingue.


Vincent Zanetti :  Mais tu disais par exemple que toi quand tu joues au Mali, il y a des choses que tu ne peux pas jouer comme ici, parce que les gens ne te comprennent pas. Les musiciens n’arrivent pas à te suivre.


Samba Diabaté :  Oui c’est vrai qu’il y a des choses que je joue au Mali que les musiciens ne comprennent pas, parce que ça ne fait pas partie de leur culture.  


Inversement, y-a-t-il des choses que vous jouez au Mali et que vous ne pouvez pas jouer en Europe ?


Vincent Zanetti : Moi je dirais qu’il y a des choses qu’on joue au Mali et qu’on ne veut pas jouer dans notre répertoire, mais que dans d’autres contextes, on pourrait jouer. Si Samba, demain, est appelé par une grande chanteuse, une Kandia Kouyaté, ou un Sékouba Bambino et qu’on lui dit « écoute, tu viens jouer derrière moi », il va jouer des deux manières, mais si on lui dit vraiment « joue dans la manière traditionnelle », il va le faire. Mais simplement nous, dans notre répertoire, le fait de jouer sur deux accords pendant dix minutes c’est un truc qui…


Samba Diabaté : C’est emmerdant quand même… (rires)


Vincent Zanetti : (rires) C’est toi qui l’as dit ! Mais c’est ça, nous on cherche vraiment le fun, on cherche notre plaisir dans cette histoire.


Justement, quelles sont vos autres influences à part la musique griot ?


Samba Diabaté : Il y en a beaucoup ! J’ai été beaucoup influencé par Shakti et John McLaughlin d’abord, surtout l’ancienne version, qui date de la fin des années 1970.


Vincent Zanetti : En fait on s’est fait écouter beaucoup de choses. On a dix ans de différence Samba et moi. Moi je me suis plongé dans cette musique mandingue quand j’avais vingt ans, et lui il avait dix ans à cette époque-là, il y était déjà. Mais en revanche il y a plein de choses que j’avais dans les oreilles avant et que je lui ai fait passer après.


Samba Diabaté : Dans les guitaristes il y a Pat Metheny, Al Di Meola, et puis Django Reinhardt.


Vincent Zanetti :  Voilà nos influences importantes. Après il y a plein de choses… tout ce qu’on rencontre et tout ce qu’on croise… Par exemple les musiciens qu’on a régulièrement croisés sans avoir forcément joué avec, mais dans les festivals, quelqu’un comme Dhafer Youssef par exemple, ça nous a indirectement influencés, clairement. En écoutant certaines choses qu’il faisait on s’est dit « tiens, on peut faire ça, c’est une bonne idée ! ». D’ailleurs on écoutait ça encore dans la voiture en arrivant tout à l’heure. Ce qu’on apprécie vraiment beaucoup c’est quand il y a un vrai échange musical, un vrai dialogue, et ça peut être dans n’importe quel style de musique.

Vous venez de sortir votre troisième album, Mande Kulu, enregistré en quartet, avec un violon et une contrebasse, qui s’ajoutent à vos guitares, n’goni et zena. Le concevez-vous comme une continuité par rapport aux deux autres albums, enregistrés en duo et en trio ?


Vincent Zanetti :  On en a beaucoup parlé avec Samba… Notre gros souci, quand je lui ai parlé de ce projet de faire quelque chose à quatre, c’était la continuité de Kala Jula en tant que duo. L’idée c’était d’avoir un violon pour avoir des notes tenues et la contrebasse pour donner une rondeur à notre musique, un élément rythmique. Par rapport au duo lui-même, c’est un duo à géométrie variable depuis le début. Déjà dans notre premier album il y a des trios. C’est un duo qui se conjugue parfois à trois. Ici avec un trompettiste, là avec un guitariste électrique jazz… Dans le deuxième disque on a retrouvé un trompettiste, un accordéoniste, et un très bon ami à nous, un chantre de la confrérie des chasseurs qui s’appelle Sidikiba Coulibaly, avec qui on avait tourné, on avait fait des spectacles à trois. Mais là l’idée c’était vraiment de composer par rapport à ça. Tous les morceaux ont été composés ensemble mais il y a des morceaux qu’on n’a pas l’envie de jouer à deux. Sur certains morceaux par exemple il y a une place pour le violon et on veut lui laisser cette place, on va donc laisser ces morceaux pour les fois où on se retrouvera en quartet. Pour nous et pour les gens qui nous connaissent, c’est vraiment la continuité de Kala Jula. On a rien trahi.


Samba Diabaté : C’est vrai que ce projet à quatre c’était un souci pour moi au début, parce que je voulais qu’on garde notre style caractéristique. Même s’il y a d’autres sources, d’autres instruments, la source, le soubassement, c’est toujours Kala Jula.


Ce soir vous présentez votre album en duo à Cully, où vous vous êtes déjà venus plusieurs fois…


Vincent Zanetti : Oui, nous on a commencé par le Cully Classique, puis on est venus au Cully Jazz pour faire la première partie de Salif Keita. Ça a été un concert très important pour nous parce que ça a permis de montrer qu’on pouvait à deux instrumentistes, sans chant, tenir la grande scène de Cully. On a vendu plein de disques, c’est toujours un signe qui trompe pas. Cette fois-ci on a le Temple…c’est un écrin, pour un moment précieux je pense que c’est très important.


Vous jouez aussi d’autres projets, en parallèle du répertoire de cet album ?


Vincent Zanetti : On est à Cully, là pour la première fois on va jouer à deux ce répertoire enregistré en quartet, mais la semaine prochaine on joue un autre répertoire, on va faire l’ouverture du   Kriole Jazz Festival à Praia, au Cap Vert. On joue dans une formule de trio, avec un chanteur qui s’appelle Silvano Sanchez, et on enchaine avec un showcase à l’Atlantic Music Expo juste après. Donc on a plusieurs projets en même temps, il est question d’un projet plus hip-hop… On est aussi voyageurs dans ce sens-là. On ne reste pas dans un cadre, on aime bien confronter différentes choses, mais par contre il faut qu’on sente notre identité. Kala Jula c’est Samba Diabaté, c’est Vincent Zanetti, mais Samba Diabaté tout seul ou Vincent Zanetti tout seul, il n’arrive pas à faire Kala Jula. Et Vincent Zanetti avec d’autres musiciens, il ne pourra pas faire Kala Jula. Ce n’est pas possible. Notre son c’est vraiment ce carrefour-là, et il y a quelque chose de vraiment extrêmement fort dans la combinaison. Ça se nourrit beaucoup de nos expériences humaines. On vit Kala Jula comme un personnage. D’ailleurs c’est pour ça que c’est au singulier. Normalement si on voulait dire « les archers nomades », on dirait Julaw, au pluriel. Là on dit Kala Jula, on est deux, mais il n’y a qu’un archer. 


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