Blick Bassy, afro-contemporain

Entretiens - par Alice Aulanier - lundi 10 avril

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Musicien, chanteur et écrivain camerounais vivant en France depuis une dizaine d’années, Blick Bassy se qualifie de musicien « afro-contemporain ». Dans son dernier album, Akö (No Format, 2016), il explore notamment les traditions de la société bassa et les conséquences de l’exode rural, accompagné d’un violoncelle et d’un trombone. Nous l’avons rencontré avant son concert au Cully Jazz Festival.  


Vous venez présenter à Cully ce soir votre dernier disque, Akö, que vous avez composé à partir d’une photo de Skip James…


Oui, Skip James c’est un chanteur que j’écoutais il y a déjà très longtemps, et il se trouve qu’il y a bientôt trois ans, un soir d’hiver, mon chauffage est tombé en panne. Je suis descendu dans mon salon, où j’avais mon home studio, et sur les murs il y avait des photos de quelques personnes qui m’inspirent, notamment celles de Thomas Sankara, Charlie Chaplin, Marvin Gaye, celle de ma mère et celle de Skip James. Mon regard s’est arrêté sur la photo de Skip James. Couché sur mon canapé, je me disais que certes, j’avais super froid mais comparativement à cet incroyable musicien qui pendant la dure période de la ségrégation aux Etats-Unis a composé des tubes et est mort très pauvre, je restais un privilégié. Alors j’ai pris mon banjo, j’ai commencé à jouer quelques titres et le projet est vraiment parti comme ça.


Sur cet album, vous êtes accompagné d’un violoncelle et d’un trombone. Ce choix d’avoir peu d’instruments est assez minimaliste, et les instruments accompagnent et mettent avant tout en valeur votre voix. Or mettre en valeur votre voix, c’est aussi valoriser votre langue. Comment s’est effectué le choix de chanter en bassa ?


En fait j’ai toujours chanté en bassa, depuis bientôt vingt ans. Ma démarche est une démarche assez engagée dans le sens où au Cameroun nous avons deux-cent-soixante différentes langues, et comme langues officielles le français et l’anglais. Je viens du côté francophone, mais ma démarche en chantant en bassa c’est aussi d’essayer de sensibiliser les gouvernants de chez moi, pour qu’au moins les langues les plus importantes puissent être enseignées. Et puis c’est ma première langue, je pense en bassa, j’ai grandi au Cameroun, je suis né là-bas. Ma première langue de réflexion, de création, c’est le bassa. Ce qui est génial c’est que chaque langue, que ce soit l’anglais, le français, le bassa ou d’autres, a une mélodie qui lui est propre, à partir de son intonation, à partir de ses mots, de sa composition… La chance que j’ai aussi en chantant en bassa c’est d’aller chercher des sonorités et des mélodies propres à la langue bassa qui sont pas forcément connues. Et le fait d’avoir très peu d’instruments me rappelait le blues de Skip James, qui souvent n’était composé que d’une guitare et d’une voix, ou d’un piano et d’une voix. C’est aussi le fait que nous vivons dans une société aujourd’hui où une information en chasse une autre, et que nous sommes dans une société où nous sommes complètement assaillis d’informations que l’idée pour moi était de faire un projet où la voix serait l’information principale. La guitare, le trombone et le violoncelle viendraient tout simplement mettre en valeur cette information première et principale qu’était la voix.


Comment s’est fait le choix du trombone et du violoncelle ?  


Au départ je voulais juste faire un projet avec un banjo/guitare et un violoncelle. Et puis en composant des chansons … Je suis né au Cameroun, j’ai grandi là-bas et dans mes compositions je recherchais un son qui me rappellerait l’arrivée du train chez nous. C’était un événement incroyable, lorsque j’étais gamin, ce sifflement du train, que me rappelle le trombone, était déclencheur d’un moment et d’une scène incroyables. Lorsque le train arrivait – il n’y avait pas de téléphone à l’époque - des gens partaient de chez eux juste pour aller attendre à la gare, en espérant que peut-être quelqu’un arriverait, d’autres allaient accompagner des gens et pleuraient, d’autres étaient en joie parce que quelqu’un arrivait…Et nous les gamins on vendait des petites choses aux passagers. Comme rien ne se passait dans le village, l’arrivée du train était vraiment un évènement, les gens s’habillaient bien pour aller attendre à la gare. Et le trombone me rappelait cela, j’avais envie d’avoir un instrument pour colorer ces mélodies parfois nostalgiques.
 

Pour chaque nouveau projet, vous composez des dizaines de morceaux. Comment s’effectue le choix des chansons qui vont être dans l’album ?


Ce que j’essaie de faire, c’est de composer à peu près deux-cents titres, en restant cohérent par rapport au fil principal qui conduit le projet. Je compose des choses complètement différentes. Ensuite, je fais une première sélection d’à-peu-près cent titres, que j’envoie à des proches, à peu près sept ou dix personnes, à qui je demande de me faire leur sélection des trente meilleures chansons pour eux et petit à petit, quand j’ai les trente différents choix des dix personnes, je regarde quelles sont les chansons qui reviennent le plus. Parfois il y a des chansons que personnellement j’aimais beaucoup mais qui ne figurent pas parmi les choix…et là je retourne écouter les différents titres, et je me dis que souvent je suis tellement à l’intérieur du processus de composition que je n’ai peut-être pas le recul suffisant pour apprécier… Donc c’est un peu comme ça que je travaille, et à la fin je fais un choix des dix ou douze chansons qui font partie de l’album. J’aime vraiment que chaque chanson se batte pour être dans l’album.


Vous avez commencé votre carrière au Cameroun avant d’arriver en France il y a une dizaine d’années. Vous chantez en bassa, vos mélodies sont basées sur la sonorité et l’intonation du bassa, mais vos influences sont très diverses. Comment est accueillie votre musique au Cameroun ?  


C’est vrai qu’au Cameroun, même si je chante en bassa, même si les mélodies partent de chansons basées sur ma langue, souvent parce que ce sont des esthétiques qui sont complètement nouvelles chez nous, ce n’est pas évident pour les gens, parce que nous vivons dans des normes où il faudrait que ce que tu crées ressemble à ce que tout le monde connait déjà. Moi je me considère comme un musicien afro-contemporain. Je vais chercher des choses complètement différentes, je vais tout simplement laisser ma créativité me guider en essayant - ce qui n’est pas toujours facile – de m’émanciper des barrières mémorielles qui sont créées par notre société. Dans nos sociétés, quand les gens ont l’impression que c’est étranger pour eux, ils pensent que ça ne leur appartient pas. Et moi ma démarche et mon combat, c’est aussi de dire que non, attention, nous avons des artistes comme Francis Bebey, qui a été un artiste avant-gardiste, afro-contemporain, qui a fait une musique traditionnelle mais avec une démarche contemporaine. Et c’est aussi l’un de mes combats de me dire que ça nous appartient aussi. Ce sont des choses, je pense, qui vont arriver très vite, parce que nous avons des pays qui se construisent, et le fait que tout ne soit pas encore vraiment structuré permet d’ériger des choses qu’on a pas encore formellement acceptées.  


Vous militez pour la reconnaissance d’un statut un peu particulier, l’artiste auto-entrepreneur…


Tout à fait, je milite pour l’artiste-entrepreneur. J’ai une association à travers laquelle je réalise différents projets. En ce moment je suis en train de terminer une web-série de vingt épisodes où je sensibilise les artistes sur les outils de base de la musique afin qu’ils se prennent en main. Ma réflexion est de dire que les artistes ont souvent été infantilisés à cause d’un modèle qui voulait qu’il y ait un manager, qu’il y ait un entourage professionnel qui s’occupe de tout ce qu’il y a en périphérie du métier de musicien, et que les artistes-musiciens ne s’occupent que de la création. Or, nous voyons bien qu’avec le progrès et notamment la disparition du CD, comme il y a de moins en moins d’argent, les artistes vont être obligés d’avoir au moins une connaissance minimum de leur métier. Moi je milite complètement pour cela, je travaille d’ailleurs avec la SACEM autour des projets de sensibilisation sur l’artiste auto-entrepreneur, et avec la GAM (Guilde des Artistes de la Musique) pour essayer de faire accepter ce statut non seulement aux artistes, mais aux organismes. Aujourd’hui lorsque tu te présentes dans un organisme pour solliciter des subventions, en tant que musicien auto-entrepreneur, étant donné que le statut n’existe pas encore, c’est très difficile… Nous militons donc pour que ce statut d’artiste auto-entrepreneur puisse être accepté. On voit bien que ceux qui s’en sortent le mieux aujourd’hui, ce sont des artistes de musiques urbaines, qui ont anticipé cette démarche, pas parce qu’ils le voulaient, mais parce qu’ils avaient souvent été mis à côté, parce que les rappeurs étaient abandonnés, que ces artistes n’étaient pas forcément acceptés. Et aujourd’hui, à l’heure du Do It Yourself, ils sont en avance. Ma démarche est aussi de dire aux artistes que désormais il est important qu’ils puissent comprendre au minimum le métier dans lequel ils veulent gagner de l’argent. Il leur faut au moins une étude de marché, pour comprendre d’où vient l’argent et pourquoi, et quels sont les différents outils qui permettent de produire et à quoi cela ressemblera dans dix ans…


Vous menez donc différentes actions militantes pour la langue bassa et pour l’artiste auto-entrepreneur.  Vous abordez aussi les thèmes de l’immigration et les liens entre Afrique et Occident à travers la publication d’un livre (Le Moabi Cinema ; Continents Noirs / Gallimard, 2016). Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?


J’ai toujours pensé que nous étions tous engagés d’une façon ou d’une autre, à des degrés différents. Moi je suis tout simplement conscient du fait qu’aujourd’hui j’ai une tribune, que je peux parler à des journalistes, que je peux monter sur une scène et me faire entendre par des gens… et donc je profite tout simplement de ça pour essayer de mettre le doigt sur des choses de notre société qui pour moi fonctionnent mal. Pour essayer aussi d’apporter à travers différentes perspectives, essayer de mettre en lumière des carences de notre société qui sont souvent basées sur des philosophies complètement mensongères…C’est ce qui m’a amené notamment à l’écriture, pour essayer d’élargir mon champ de diffusion. Je pense que mon rôle est aussi celui-là, et je me sens complètement investi pour essayer d’amener plus loin cet engagement. Et je pense que nous sommes tous de toute façon engagés, souvent de manière inconsciente. Souvent j’entends des gens dire que les musiciens font de la musique et pas de la politique… Pourtant à partir du moment où on attend de nous d’aller voter, ça veut dire qu’on nous demande de participer et de dire ce que nous pensons. La politique à laquelle je crois, avec laquelle nous pouvons changer les choses, c’est celle du terrain. C’est cette politique du terrain, qui parce qu’elle est forte impose à celle du haut de pouvoir suivre. On voit bien que c’est comme ça que ça fonctionne, et il suffit de voir dans la musique les artistes de musique urbaine qu’on n’écoutait pas hier. Aujourd’hui, parce qu’il y a une dynamique du terrain, ceux d’en-haut sont obligés d’aller les voir et de travailler avec eux.


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