Miles Mosley, capitaine basse

Entretiens - propos recueillis par Florent Servia - 13/03/2017

Conversation Skype avec Miles Mosley, le bassiste qui a mis un nom au collectif d'artistes de Los Angeles qui ne cessent de faire parler d'eux : le West Coast Get Down. Tous ont grandi ensemble et sortent, depuis The Epic de Kamasi Washington, un à un leurs projets de leaders. Le titre de son premier album à lui est révélateur de son état d'esprit : Uprising. Parce qu'il a de l'ambition et veut faire entendre sa voix, qu'il dit singulière. Explications avant une tournée européenne, et notamment un concert à la Bellevilloise (Paris), le 7 avril.

 

The West Coast Get Down est donc plus qu’un simple étendard. Vous le mentionnez souvent.  Cela a beaucoup d’importance pour vous ?

Oui ! On est très chanceux d’avoir grandi à une époque où il y avait beaucoup d’attention mis sur l’enseignement de la musique à l’école… Ce qui a permis aux enfants que nous étions de prendre la musique plus au sérieux que comme un simple enseignement scolaire. Nous avons suivi des cursus qui nous ont mené plus loin. D’ailleurs, mon manager actuel est la base de plusieurs de ces programmes. Évoluer aux côtés de jeunes musiciens avec lesquels tu joueras plus tard, en tant qu’adulte et musicien professionnel, c’est très rare !

Sur scène, nous avons une connexion que nous ne retrouvons pas forcément dans d’autres contextes. Nous sommes chanceux et nous continuons à nous soutenir les uns les autres. On travaille le plus possible. Et avec les regards qui sont tournés vers Los Angeles en ce moment, on a vraiment l’opportunité de montrer ce que l’on vaut !

Comment est né le collectif ?

Le nom vient d’une résidence que j’ai lancé à Hollywood. J’étais beaucoup en tournée, pour différents artistes, et lorsque je revenais, il n’y avait pas de lieu où les meilleurs musiciens traînaient. Quand tu finis une tournée avec Lauryn Hill ou Alicia Keys, peu importe, et que tu peux rentrer à la maison et enfin travailler ta propre musique, tes idées, tu veux un lieu où jouer. Dans ce lieu de Hollywood on nous a accordé deux soirées par semaine. J’ai décidé de les appeler « The West Coast Get Down » avant que nous incarnions finalement le nom : nous somme les West Coast Get Down. Parfois nous étions 5, d’autres 3 ou 10. On savait que quoi qu’il arrive, il y aurait quelqu’un et que le niveau serait bon. On a pu y expérimenter nos compositions. Chacun ramenait sa musique et avait la chance de la faire jouer, sans répétition ni pratique au préalable. Nous découvrions littéralement les morceaux sur scène.
Nous pouvions vérifier en temps réel si les morceaux sur lesquels nous travaillions auraient du succès. Si le public était réceptif, on gardait le morceau de côté. Dans le cas contraire, on pouvait s’en débarasser. J’ai dû jeter 50 ou 60 compositions qui n’avaient pas fonctionné. Parfois c’était Kamasi, d’autres Tony Austin ou moi. Ça dépendait de qui était en ville !

Le lieu existe-t-il toujours ?

Non, un grand hôtel a acheté une partie de la rue où était le bar et l’a démoli ! Nous avons donc accompagné le lieu des premiers jours jusqu’aux derniers !

Et vous n’avez pas choisi de trouver un autre endroit ?

Non, pendant sa dernière année d’ouverture, nous étions déjà bien absents, avec la première tournée de Kamasi [Washington]. C’est fini. Et puis, aujourd’hui nous avons trop évolué pour jouer dans des petits endroits comme ça, chaque semaine. Maintenant, nous jouons au Hollywood Bowl et dans d’autres salles beaucoup plus grandes ! On ne peut plus se cacher. Parce que dorénavant, le monde entier découvre le Get Down !

Est-ce que cela vous manque ? De ne plus jouer dans de petits lieux ?

[Il réfléchit] J’adore jouer dans des lieux intimes mais j’adore aussi les énormes scènes. En tournée on oscille entre les deux. Il nous arrive de faire de plus petites scènes à l’étranger. Nous retrouvons donc ce sentiment.

Mais j’ai grandi à Los Angeles où j’ai joué dans pratiquement tous les bars. Ça, ça ne me manque pas ! Mais c’était rarement dans des clubs de jazz. On a toujours privilégié les salles de rock ou en tout cas des environnements plus agressifs. Il n’y avait aucune raison pour que je joue dans des endroits où je ne vais pas ! Je n’aime pas me rendre des endroits où je dois m’asseoir pour écouter de la musique. J’aime aller là où traînent et boivent des jeunes de mon âge ! J’aime qu’il y ait de la vie. Et ce sont plutôt des clubs rock ou hip-hop.

Ce n’est pas parce que l’on joue une musique parfois rangée dans la catégorie jazz ou soul que l’on devrait jouer dans des clubs où il faut consommer au minimum deux boissons après avoir payé sa place 30 $ ? Moi-même je ne m’y rends jamais ! Alors pour qui je joue ? Cela va être stagnant. On n’y ferait pas de musique pour le peuple, mais pour des gens aisés, c’est-à-dire un petit segment de la population. Non pas que l’on devrait ignorer ces gens. On n’a pas 70 ans, mais entre 25 et 35 ans. Je veux jouer pour des gens de cet âge et que des gens dansent en nous écoutant ! Qu’ils se chopent dans les toilettes, se mettent une mine et passent une super soirée !

Comment cette image qu’a le jazz pourrait-elle être changée aujourd’hui ?

Je ne sais pas si les artistes sont responsables de ça. Il faut être honnête avec soi-même. Et si cela implique de porter un costume cravate et jouer quelque chose de traditionnel, dans un endroit calme, alors très bien ! Mais il ne faut pas le faire parce que c’est ce que tu es censé faire ! Seulement parce que tu le veux vraiment. Peu importe les genres que je mélange dans ma musique, l’essentiel est que je suis honnête dans ma démarche. Et je joue une musique à des gens qui, selon moi, l’aiment. Il m’est arrivé de jouer devant un club de gothiques et d’avoir du succès. Parce qu’ils étaient ouverts d’esprits ! Le jazz a besoin de ça. S’il veut avancer, le jazz doit se débarrasser de certains freins : financier, visuel… Il faut que les gens puissent s’y identifier.

Et justement, à quoi doit-on le succès de l’album de Kamasi ? Cette question a soulevé beaucoup de discussions dans ce milieu du jazz.

Beaucoup de choses se sont passées en même temps. Le fait de collaborer à l’album de Kendrick a aidé. Kendrick ne faisait pas d’interviews ! Alors que To Pimp a Butterfly est surement l’un des plus gros albums rap des dix dernières années… Personne ne pouvait parler à l’artiste. En conséquence, Pitchfork, The Fader, Rolling Stones ou Noisey se sont rabattus sur les gens qui avaient bossé avec Kendrick ! Par ce biais là, Kamasi a pu parler de son album à des publications qui ne traitent pas du jazz en temps normal. Ces sites ont écouté et parlé de son album, touchant un public qui n’ouvre pas la presse jazz. Et puis c’est un triple album, il y avait quelque chose à dire. Encore plus avec l’histoire du West Coast Get Down, qui pouvait donner un sens au son qu’a l’album de Kendrick et à ce qui se fait à Los Angeles. Ces histoires se sont rencontrées et ont créé un évènement. Mais surtout, les gens aiment le genre de musique que nous créons. Ils n’y avaient seulement pas accès avant cela. À cause des stigmates qui existent autour du jazz. Associé à Kendrick, le jazz a soudainement une autre allure. Les gens se sont demandés si finalement ce n’était pas cool et différent de ce qu’ils pensaient.


Vous avez une façon bien à vous d’appréhender la contrebasse. Était-ce important pour vous d’être différent ?

J’ai toujours su que j’avais quelque chose à dire à l’instrument. A mes 20 ans, j’ai eu envie de prendre des solos, et de le faire avec agressivité ! Traditionnellement, et pour de bonnes raisons, quand le saxophoniste, le trompettiste et le pianiste font leurs solos, le batteur et le contrebassiste travaillent dur derrière, aident à créer le son d’ensemble. Et puis quand c’est au tour du contrebassiste de prendre ses quelques mesures, tout le monde s’en fout. Les gens se commandent des boissons, le batteur se barre… Parce que ce n’est pas très sonore. J’ai trouvé ça injuste, que je me casse le cul pour que les gens n’écoutent pas quand c’est à mon tour !


J’ai trouvé un moyen de minimiser les fréquences les plus souples et utiliser un archet pour faire de plus longues lignes, je pourrais commencer doucement et finir sur un solo spectaculaire comme ceux des autres ! J’ai mené l’enquête et ai trouvé le moyen d’intégrer des effets électriques à une contrebasse. J’y ai vu l’opportunité de faire ce qui n’avait jamais été fait en 500 ans. Cela m’a amené de l’expressivité. Je me suis attaché à cette façon de jouer. Et puis ça a été un vrai challenge. Personne ne faisait ça, donc ça voulait dire qu’il n’y avait aucune vidéo à chercher sur internet pour prendre exemple. Heureusement, Tony Austin était là pour m’aider ! Il est notre ingénieur du son. Et j’ai trouvé une superbe basse de rock a billy… C’est très inspirant d’être le seul à jouer ainsi.

Pensez-vous que cela a pu peser dans la balance quand vous vous êtes fait appeler comme sideman auprès d’artistes très reconnus ?

Surement, oui. Parce que c’est unique. Je peux faire tellement de sons avec ma basse ! Surtout grâce aux effets… Je crois que ça a inspiré les artistes de voir toute la diversité de choses que je pouvais faire avec. Je peux amener une variété plus large de sons. Cela m’a ouvert des portes, c’est sûr !

Était-ce une évidence pour vous, de chanter sur votre premier album ?

Oui ! Tout a été écrit sous la forme de chansons et non de compositions. C’est un album de chanteur, une collection de 40-50 chansons ramenées à une sélection de 11. J’ai passé beaucoup de temps à écrire. La plupart de mes compositions instrumentales ont fini dans des ballets ou comme musiques de films. Mais moi, en tant qu’artiste, je voulais amener les gens à écouter les risques pris dans la musique par le biais des paroles. Elles captent l’attention et c’est comme ça que je peux leur faire découvrir de nouveaux sons. J’ai toujours pensé que de bon lyrics pouvaient ouvrir l’esprit des gens.

Chantez-vous depuis longtemps ?

Je me suis mis à chanter au milieu de ma vingtaine. Je travaillais pour un institut psychiatrique après les cours à l’université. Un groupe de thérapeutes a pensé que si leurs patients écrivaient des chansons, ça les aiderait à s’ouvrir davantage à la discussion qu’un cercle de personnes dans une salle. Dans une chanson, ils pouvaient se livrer à des métaphores, ne pas être aussi directs. Chaque jour, j’écrivais de la musique et chantais les paroles écrites par les patients devant eux. La semaine d’après, les jeunes pouvaient parler de leur chanson avec leurs thérapeutes. Ce programme a été initié par mon manager et c’est ce qui m’a lancé dans la chanson ! Je devais chanter fréquemment et l’ai pris de plus en plus au sérieux. J’ai encore une marge de progression là dedans, mais j’aime ça, j’aime la sensation que cela procure.

Avez-vous étudié la musique ?

Oui, j’ai étudié l’ethno-musicologie à l’université de UCLA.

Était-ce important ? Ou était-ce par nécessité, parce qu’il fallait étudier avant de se lancer complètement dans une carrière de musicien ?

Je suis allé à l’université parce que ma mère l’a exigé. Et puis j’ai obtenu une bourse qui m’a tout payé. C’était un privilège. Mais j’étais déjà signé chez RCA. Sauf que mes parents n’en avaient rien à faire. Ils ont voulu que je mette un terme à ce contrat pour intégrer cette université qui est l’une des plus prestigieuses du pays. Au lieu d’aller en tournée, j’allais en cours… J’ai détesté chaque jour où j’ai dû y aller ! Kamasi allait aussi à UCLA. Tous les deux nous avons cette petite compétition : celui qui pouvait louper le plus d’heures de cours tout en validant ses semestres ! Je crois qu’une année, sur un semestre, nous avions manqué presque 6 semaines de classe sans avoir de problème à les valider.

Malgré tout j’ai apprécié étudier des cultures dans le but de comprendre pourquoi ils font cette musique puis les comparer. Il est en fait possible de comparer Justin Bieber et de la musique traditionnelle afghane, par exemple. Ça c’est fascinant ! Et puis j’ai pu suivre d’autres matières que j’appréciais. Mais, pour moi, l’université a consisté à être un bon fils.

La pochette de son album, Uprising

La pochette de son album, Uprising

Quelle fonction donnez-vous à votre musique ?

Permettre aux gens de s’expliquer certaines de leurs émotions les plus compliquées.
C’est le cas de « Heartbreaking Efforts of Others », par exemple. Comment parler du sentiment que tu as quand, essayant d’améliorer une situation, tu ne fais que l’empirer ? Tu peux te mettre sur la défensive… De bonnes intentions peuvent briser une relation, parce qu’aucun des deux parties ne sait comment en parler. On se met à mentir… Pour rendre service tu peux par exemple décider de faire la vaisselle, mais tu ne savais pas que la tasse que tu viens de laver n’avait jamais été lavée, parce qu’elle était le dernier souvenir de telle personne. C’est compliqué !

Et puis nous vivons tous des temps étranges dans le monde, en ce moment. La musique a toujours l’opportunité de déconstruire des émotions complexes. Elle permet aux gens de se dire : « Oui ! Voilà exactement ce que je ressens » et ainsi de ne plus se sentir seuls et enfermés.


Vous parlez du monde, mais on peut parler des États-Unis en ce moment…

Oh, je pensais aux États-Unis en parlant du monde (rires).

Comment vous sentez-vous à propos du nouveau président ?

En fait, je suis plutôt inspiré. Parce que je m’étais un peu endormi politiquement ces huit dernières années. J’étais très à l’aise. Je me sentais représenté. J’ai donc arrêté de prêter attention à l’actualité politique et me suis concentré sur des choses plus spirituelles. Je n’étais pas au fait du quotidien de notre pays. Je ne lisais plus vraiment le journal.

Aujourd’hui, par contre, si l’on veut s’engager, c’est le moment de le faire ! Il est venu le temps pour les artistes de mettre de l’énergie dans un endroit que l’on avait mis de côté pendant longtemps. D’un point de vue artistique, les prochaines années vont être intéressantes.


Revenons-en à votre album. Vous m'expliquiez la façon dont vous aviez abordé les paroles et, donc, le message transmis aux auditeurs. Et qu'en est-il des instruments ? De la composition ? Était-ce autant réfléchi ?  Et au niveau des instruments ?

J’ai fait attention à chaque détail. Tout avait un sens et renvoyait vers une référence ! Je suis allé voir Tony Austin, qui est notre producteur et ingénieur du son, sans qui aucun des albums du Get Down n’aurait vu le jour. Il est notre « danger mouse ». Il sait sur quel bouton appuyer et sait rendre réelles les envies qu’on lui exprime. Je suis donc allé le voir et lui ai dit que je voulais un son visceral et naturel, un album qui donne une impression de proximité aux auditeurs, presque comme si l’on était dans leur salon quand ils écoutent.


Je voulais que l’on sente le bois des instruments à cordes et les postillons des instruments à vent. Je ne voulais aucun effet sur les instruments sauf pour la basse, afin qu’elle puisse se différencier quand elle arrive. Ainsi, ce que je fais sur mon instrument a sa propre identité par rapport à l’ensemble. C’est une voix à part.

Je ne m’étais jamais autant concentré ! J’ai fait attention à chaque détail. Pour moi, il fallait que ce soit comme si Mendelssohn écrivait pour la Motown. Mendelssohn a inspiré mon écriture dans les arrangements pour les cordes. Pour les soufflants, j’ai pensé à du James Brown. Et en même temps, je les ai pensés comme une lead guitare. D’habitude, quand tu écris pour les soufflants, ça gonfle et puis ça éclate. Mais je voulais autre chose, une unité musclée, qui leur fasse prendre des risques. Et je souhaitais que les cordes et les soufflants ne se touchent jamais, que les uns commencent quand les autres finissent. Que cela soit orchestral dans un sens.

Tout a été pensé. Je ne voulais pas piocher en réserve et ne surtout rien faire de normal. Il fallait toujours choisir la deuxième idée plutôt que la première, plus naturelle, plus habituelle.

Je crois que c'était votre session d'enregistrement a déjà fait date...

J’ai réuni le Get Down. Et puis Kamasi s’est dit que lui aussi voulait enregistrer son album. Ce qui nous a amené à unir nos forces et réserver 30 jours de studios pendant lesquels chacun de nous a enregistré des dizaines de titres et préparé un album à venir. Puisque que nous étions de toute façon amenés à jouer sur les albums des uns et des autres…

172 morceaux ont été enregistrés pendant ces 30 jours. Chacun en est ressorti avec au moins 3 albums. Kamasi a tout sorti d’un coup. De mon côté, j’ai enregistré Uprising, mais aussi BFI, qui est mon projet en duo et ai commencé un troisième. Brandon Coleman a enregistré. Ryan Porter aussi, pour une série télévisée à paraître. Cameron Graves y a enregistré un album qui vient de paraître, Ronald Bruner Jr, qui vient également de le sortir.

Et comment allez-vous faire en live ?

Aucun problème ! On joue avec une telle intensité que les concerts à 5 conviendront parfaitement ! Les cordes ne manqueront pas… Et puis nous ne sommes pas assujettis à l’album. Il y aura Tony Austin, Cameron Graves, Ryan Porter et Dante Winslow. Mais Kamasi sera encore en tournée, donc on va se croiser et il y aura des surprises !

 

Miles Mosley débute sa tournée européenne au Jazz Café de Londres, le 29 mars. Il sera à La Bellevilloise (Paris), le 7 avril.


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