James Brandon Lewis : « je joue comme si ma vie en dépendait »

Par Florent Servia - 3 février 2017

Resté inaperçu en France, No Filter, le dernier album de James Brandon Lewis n’en est pas moins une franche réussite, un témoignage brut du feu qui habite le saxophone du new yorkais. Nous avons discuté de cette implication totale dans la musique lors de son passage au festival Sons d’hiver, il y a quelques jours. 

Est-ce que ce dernier album, No Filter,  t’a demandé autant de travail, de préparation, que l’avant-dernier, Days of Freeman

Non, le but n’était pas le même. J’allais dans une autre direction. Chaque album a son propre processus. Mais je suis content que tu précises que Days of Freeman représentait beaucoup de travail, parce c’est vrai ! Cela m’a demandé énormément de recherches. Je crois que c’était le plus sous-estimé de mes albums. Je ne pense pas que la profondeur des multiples couches ait été comprise ici : les infos biographiques, ma rue, les Buffalo Braves, l’ancienne équipe NBA de la ville, les conversations avec ma grand-mère… C’était un projet montrueux, cela m’a rendu fou ! Tout annoter, pour insérer une ligne de basse là, emprunter quelque chose ici ou là…  

No Filter est plus lyrique, percutant, je voulais qu’il y ait une grande énergie. C’est aussi beaucoup de travail. Le titre de l’album reflète mon envie que la musique parle d’elle même, sans qu’il y ait besoin de l’embellir ou d’essayer de la rendre trop parfaite. Que cela permette aussi le voyage, que les morceaux nous emmènent quelque part. Il y a de nombreuses petites nuances. Je n’aime pas comparer mon travail. Je dis toujours aux enfants que j’aime tous mes enfants. Mais je crois que No Filter dit davantage en six morceaux que la plupart de mes autres travaux. 

On a eu l’opportunité d’enregistrer assez rapidement. Nous nous connaissons depuis 2012. Mais le trio n’existe que depuis deux ans. Je voulais archiver ce travail quotidien. Luke, Warren et moi parlons tous les jours ! Il y a une véritable alchimie entre nous trois. J’ai confiance en les directions qu’ils peuvent prendre. On a enregistré en 7 heures puis mixé et masterisé. Le tout en 48 heures ! Cet album a été bouclé en deux jours ! Pourquoi faudrait-il prendre six mois pour enregistrer un album ? J’ai un temps limité sur cette planète. 

Les différents genres que l’on peut explorer ensemble… C’est la liberté ! La musique respire sur scène. On se fait confiance.  

Sur No Filters, il y a 5 titres raw et un dernier plus doux. Mais il s’intitule « Bittersweet », c’est qu’il y a quelque chose d’amer dans cette douceur. Pourquoi ça ? 

J’ai traversé des moments compliqués, avec certaines personnes qui ont quitté ma vie. Nicholas Ryan, le vocaliste sur ce titre, était avec moi à l’université d’Howard. Je ne voulais pas forcément qu’il scatte ou chante des mots. Je lui ai dit de faire ce qu’il voulait, de suivre la mélodie, improviser… C’est ce qu’il a fait. Il ne dit pas un mot et c’est très beau. Parfois on a pas besoin de mots, assez de gens parlent. On était tous impressionnés en studio. Ça lui a pris une petite demie-heure. 

Tu écris beaucoup ?

J’ai un cahier plein de compositions. Je pense toujours à la prochaine étape. J’étudie constamment. Mais je vais essayer d’être plus tranquille en 2017. C’est ma résolution. 

Difficile de rester calme avec Donald Trump comme nouveau président. Pourtant il n’est là que depuis une semaine… 

[Il interpelle son bassiste] Luke, comment te sens-tu à propos de Donald Trump ? (rires)

Luke … : Fuck Donald Trump!

Vous devez vous préparer à ce genre de questions quand vous viendrez en Europe, à partir de maintenant et pendant les quatre prochaines années ! 

C’est vrai… Mais je joue de la musique comme si ma vie en dépendait, donc je n’ai pas attendu que Donald Trump soit élu pour prendre conscience de ce qu’il se passe dans le monde. Beaucoup de choses se sont passées avant qu’il ne soit à la Maison-Blanche et d’autres arriveront après ! L’Histoire est un continuum. Elle ne s’arrête pas ! L’économie, le racisme ne s’arrêtent ni ne commencent avec Trump. Son agenda poursuit des missions du passé. Il n’y a pas de nouveau mouvement, c’est une continuation. Nous devons en avoir conscience ! 

Mais il serait bon de mettre fin à certaines habitudes du passé. 

Je suis complètement d’accord. Mais en attaquant un phénomène soit-disant nouveau, tu perds ta concentration, tu es énervé, bouleversé… Toutes ces émotions ne résolvent pas forcément les problèmes. J’ai été énervé dans ma vie, ça ne m’a pas aidé. Mais quand j’ai décidé d’avoir un équilibre, ni trop énervé ni trop laxiste, les choses changent. 

Musicalement, nous devons remplir notre rôle. Répandre de bonnes vibrations, jouer avec la conscience de qui arrive dans le monde. Certains musiciens jouent comme s’ils ne connaissaient pas Trump ou comme s’il n’existait pas. Ta musique devrait être un reflet d’une vie vécue, vivante. Pas forcément comme un message politique assumé, mais il doit y avoir une certaine énergie. Il faut incarner sa musique. 

Je lisais le théologien Howard Thurman récemment, il était le conseiller de Martin Luther King. Il dit que quand une personne a un objectif, rien ne peut l’arrêter. Alors ces personnes deviennent ce qu’elles souhaitaient être. Si j’ai un saxophone, qui est un objet qui m’est extérieur, et que je décide de l’étreindre, il devient une extension de mon âme. 

Sais-tu que notre haleine est codée génétiquement ? Si c’est le cas, ça veut dire que quand je souffle dans mon saxophone, mon haleine a sa propre signature. Tu ne peux pas te cacher. Ce que je mange au petit déjeuner pourrait se refléter dans ma musique. Mais oui, je suis d’accord, pendant quatre ans il faudra s’engager… 

Si je comprends bien, tu as conscience des problèmes et t’investis complètement dans ta musique mais ne t’engage pas politiquement. 

Je défends ma vérité. Politiquement, tu n’as pas vraiment le choix… 

T’es tu engagé d’une manière ou d’une autre dans un soutien du mouvement Black Lives Matter, par exemple ? 

J’aime décider par moi-même ce que je dois penser. Je ne suis ni pour ni contre. Je connais l’Histoire. Il y a déjà eu Martin Luther King, Malcolm X. Quand je passe le pas de ma porte, je suis traité en tant que noir. 

Je ne pense pas tout de suite à ça, mais quand une situation devient étrange, inhabituelle.

Si un ami et moi-même postulons à un travail, avec le même diplôme, qu’il n’a pas les mêmes origines que moi. Lui a une réponse, un entretien et moi rien… D’abord je me dis qu’ils n’ont pas eu mon mail, alors j’appelle et on me dit que l’email a bien été reçu. Alors je demande pourquoi je n’ai pas eu de réponse ! Il faut être mesuré, y allait par étapes. 

Parfois, c’est tellement évident qu’il n’y a pas de doute. Tu sais, j’ai été contrôlé par la Police sans raison dans ma vie. Tu es arrêté parce que tu existes, c’est la seule raison. Mais nous sommes devenus presque insensibles à ça. On en vient à penser que c’est normal, vu l’Histoire. Une autre part de moi est très irritée. Le racisme est une pensée de bas-étage. 

J’ai été impliqué dans l’édification de notre communauté, à travers Arts for Arts (l’art pour l’art), l’organisation dont William Parker et sa femme s’occupent. Je crois que je fais ma part. Mais c’est au saxophone que je m’exprime le mieux, à la composition… Pourquoi prétendrai-je être impliquer dans la politique ? Je ne suis pas naïf, le saxophone est le meilleur moyen que j’ai en ma possession. 

Imagine que la musique est un repas. Certaines personnes mangent des plats réchauffés au micro-ondes. Il n’y a pas de nutriments là-dedans. Mais c’est facile et rapide. Par contre, la dernière fois que je suis venu en France, un ami m’a fait de la ratatouille. Ça lui a pris des heures, mais c’est un processus ! Et quand tu la manges, elle te nourrit. C’est pareil avec la musique. Je ne suis pas nécessairement là pour divertir, si divertir veut dire te faire sentir bien sur le moment. Non, il faut que ça se prolonge. La musique doit inspirer, elle doit remuer. Nous nous éloignons du pouvoir de la musique. Tout le monde veut parler. Mais regarde John Coltrane, Max Roach ou Mingus ! Leur musique disait ce qu’ils avaient à dire. Ils étaient dans le savoir ! 

Tout à l’heure tu disais que tu jouais comme si ta vie en dépendait ! Je me suis dit que c’est ton boulot, qu’effectivement c’est le cas ! 

Oui, ma vie en dépend. Je dois manger ! 

Est-ce que cela a changé ta façon d’aborder la musique quand tu t’en es rendu compte ?

Je suis plus investi. Je suis toujours très présent, je m’y attèle complètement. On appelle ça parfois de l’intensité. Nous transpirons tous les trois quand nous jouons ensemble ! Quand je joue, je me demande si c’était la dernière fois, comment ferais-je pour que celle-ci compte, soit inoubliable ? Il s’agit d’être conscient et d’être le plus concentré possible. Cela fait parti de ma pratique quotidienne. Je fais de longues notes et me concentre dessus, de façon à ce que mon esprit n’erre pas. 

Tout le monde peut jouer une note, j’en ai entendu des milliards. Je me suis moi-même entendu jouer des milliards de notes qui ne comptent pas. En californie, en face de ma chambre d’étudiant, il y avait un grand palmier. Il était à une dizaine de mètres. Je me concentrais dessus et jouais comme si ma note allait l’atteindre physiquement. Cela me forçait à rester concentrer. Les plus grands ne gâchent pas de notes : Charlie Parker, John Coltrane… 


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