House of Echo, immersions transcendantales

Entretiens - par Florent Servia  - 31 octobre 2017

 

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Espace de fragilité, d'imprévisibilité, de fusion entre l'acoustique et les effets électriques, le deuxième album de House of Echo requiert un temps d'écoute linéaire pour entrer progressivement dans son univers. Entre tensions et résolutions, Echoïdes se forme sur la brèche, sur des jeux d'équilibres dont émerge une forme méditative. Enzo Carniel et Marc-Antoine Perrio révèlent à Djam les dessous du projet avant leur concert à La Petite Halle, le 3 novembre.

Qu’est-ce qui vous a mené à cet aspect méditatif ?

Marc-Antoine Perrio : Je pense que ce sont des caractères que nous avons avec Enzo. On a besoin tous les deux d’une musique qui a une forme de profondeur et de retenue par rapport à l’émotion que l’on donne aux gens. C’est à dire qu’on les laisse libres tout en leur donnant beaucoup de clefs pour qu’ils captent ce qu’on veut dire. C’est la différence que l’on a avec d’autres formes d’improvisations qui sont plus de l’ordre du jeu. Nous voulons développer une sensation précise par rapport à des choses qui nous dépassent, qui peuvent être spirituelles ou profondes, sans forcément que ce soit dit.

Enzo Carniel : On essaye d’aller au-delà de l’instrument pour plonger dans la musique. On essaye de transcender la technicité. On est plus trop là-dedans. Moi j’essaye pas de montrer que je sais jouer du piano et Marco de la guitare. On met notre savoir faire instrumental au service du son du groupe. C’est la musique qui nous tire et nous guide plus que nous même. On laisse les choses arriver.

Marc-Antoine Perrio: il n’y a pas de processus narratif dans cette musique là. C’est un processus émergent, d’émotion, d’ambiance, de choses qui en ressortent. C’est pour ça que c’est « spirituel » en un sens pour nous.


Êtes-vous davantage pris par la musique que dans d’autres projets ?

Marc-Antoine Perrio : Dans ce que j’écoute j’ai un gros besoin d’immersion. Le cœur du projet, c’est quand je me sens à l’intérieur d’une expérience. Je suis moins dans une phase de contrôle que dans d’autres groupes. C’est une musique non-préméditée. sur laquelle je n’ai pas de contrôle. Ce qui n’est pas le cas dans beaucoup de formes de jazz.

Enzo Carniel : Comme on disait tout à l’heure, c’est pas dans l’intellect. On essaye d’aller au-delà de ça.

La musique est-elle écrite ?

Enzo Carniel : C’est écrit oui, sauf pour « Chaoïdes » et « Echoïde » qui sont des pièces complètement improvisées. Nous ne sommes partis de rien. Pour tout le reste nous avons une trame écrite précise autour de laquelle nous construisons. Partir de presque rien et aller vers des choses écrites. Je ne donne pas de directions. Je ne dis pas qu’il faut exactement jouer de telle manière. J’amène le truc et Marco, Ariel et Simon trouvent leur place.

Marc-Antoine Perrio : On peut se le permettre parce qu’on a beaucoup fait d’improvisation libre. Et on a aussi beaucoup travaillé les morceaux. Je me rappelle des intentions mises dans la réalisation des morceaux. Ces histoires de tempo, de nuances… Ensuite, nous avons eu toute une phase d’improvisations complètement libres. Quand on est arrivés sur ce deuxième album, on avait déjà fait ce travail de groupe où l’on cherche à comprendre l’intention de l’autre. L’intention c’est le comportement musical que tu vas avoir. Ariel sur « Sphère » joue quelque chose de très éclaté et déconstruit et en même temps nous on a quelque chose de très tenu et d’assez mélodique. On joue sur des intentions qui créent des architectures sonores. On peut avoir très bien un moment un Enzo qui fait complètement de la noise. Alors nous équilibrons.

Enzo Carniel : Quand on est sur scène, on a cette intention de plonger dans la matière, d’effacer les égos de chaque musicien dans l’acte du jeu. Quand je joue ces trucs répétitifs c’est une espèce de déconnexion par rapport au mental, à l’intellect, à ce que je suis en train de faire, pour vraiment rentrer dans la matière musicale. C’est ce que je veux transmettre aux gens aussi : c’est une manière de déconnecter d’une société, de ce qui peut être très intellectuel pour un lâcher prise entièrement de sensation.

Est-ce que ça vous fait du bien ?

Enzo Carniel : C’est génial ! Et c’est la première fois que je ressens ça. Mais il n’y a pas de difficulté. Quoi qu’il se passe, c’est bon, on va y aller. Il n’y a pas de technicité, pas d’erreur. C’est que du kiffe tout le temps. Le concept n’est pas oppressant. On se dépasse, c’est du ressenti.

Marc-Antoine Perrio : C’est ludique. Quand je fais de la musique, je pense aux gens qui vous l’écouter. Pas forcément en étant clair ou basique, mais en ayant une intention qui est dirigée vers l’extérieur. On prend vraiment le temps en live. Tu fous la paix aux gens, tu les laisses rentrer dans ta musique. On prépare bien le terrain.

Enzo Carniel : C’est important de donner quelque chose qui est profond. Sans être mièvre, quand je suis sur scène avec ce projet, j’ai envie de donner le plus pur et profond de moi-même. Et je sais que si on ne fait aucune concession sur notre propos musical, je sais que ça peut aller chercher des choses profondes chez les gens. Même s’ils ne sont pas initiés au jazz. Et c’est ça que je trouve magique.

Ce qui fait que c’est pas le disque le plus simple à écouter. Mais il force à prendre le temps, à écouter du début à la fin, à rentrer dedans.

Enzo Carniel : Il n’est pas pensé comme un truc que tu vas mettre à la radio, comme un truc périssable. Je trouve qu’aujourd’hui, tous les disques servent à mener au prochain pour construire une carrière. On a réussi à faire de celui-ci quelque chose de non-périssable, qui n’a pas de date précise, qui est ouvert, accompagne les gens. Je le vois comme un objet pensé artistiquement et pas comme un truc de passage.

Marc-Antoine Perrio : je fais aussi beaucoup de musique expérimentale,  d’ambiant, d’électronique. J’avais envie de travailler sur l’immersion, sur la longueur. Sur des choses comme ça. Ca repose sur le fait qu’on fait confiance aux auditeurs. C’est une question de respect de l’autre.

Enzo Carniel : c’est faire confiance à leur cheminement. Une fois un agent est venu faire une masterclass au CNSM et a dit que si on voulait être connu, les morceaux c’était pas plus de 5 minutes. Moi je me suis dit, ok, je vais faire que des morceaux de 10 minutes (rires). C’est notre manière à nous de faire de la musique.

C’est là où se demande si l’industrie musicale n’est pas responsable d’avoir raison aujourd’hui, à force de servir la même chose, tout le temps. Nus n'avons plus l'habitude d'écouter de longs morceaux sur les radios.

Marc-Antoine Perrio : Et en même temps, je trouve qu’on y revient. Comme le renouveau de la musique électronique qui est en train d’exploser. Par exemple, Paul Jebanasam joue à la Philharmonie avec l’Intercontemporain ! Il y a du client maintenant pour ça. Il y a des gens qui vont écouter une musique qui leur laisse du temps, de la place. Je vois cette musique évoluer, s’agrandir. Il y a plus de médias de diffusion là-dessus : suivre The Wire, écouter NTS. Revenir au jazz. Alors que c'était devenu ringard d’écouter du jazz. Et on se remet à dire que les morceaux de 15 minutes de Pharoah Sanders sont cools, alors qu'il y a dix ans on disait que le saxophone c’était chiant.

Enzo Carniel : Peut-être que les gens ont besoin de se plonger dans le son, dans des vitesses de ressenti qui sont pas celles de la vie où on prend le métro, où on est à fond tout le temps. Prendre de la distance et le temps d’écouter. J’y crois. Bon, après on passe pas sur TSF, mais c’est pas grave ! Je suis content de l’engagement que l’on a mis dans l’album. Et je suis content qu’on fasse ça avec Vincent Bessières et Jazz and People.


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