Fuzati : « Allez leur dire à tous qu’ils ne sont pas des chats »

Entretiens - par Julie Chiavarino - 17 octobre 2017

© Noé Cugny

© Noé Cugny

Cette fois c'en est fini avec le rap. Fuzati met un point d'honneur à ce que l'appellation ne serve pas de référent à Le Chat et autres histoires, le nouvel album du Klub des Loosers. Grand bien lui en fasse, ses inconditionnels ne le lâcheront pas pour des histoires de classification ! Finies les instrumentales lâchées par Orgasmic, la musique, plus pop, est désormais interprétée par des musiciens. Fuzati nous a tout dit.

Que s’est-il passé depuis votre dernier projet musical ?  

Mon dernier projet c’était Grand siècle avec Orgasmic en 2014, ça sortait complètement de ce que je pouvais faire habituellement et de l’esprit Klub des Loosers. Les 2/3 de la production ont été confiés à Orgasmic, et pour le coup l’idée c’était de faire un album de rap et en quelque sorte de mettre un point final à ma carrière de rappeur, puisque j’avais commencé au tout début, et à l’époque avec DJ Orgasmic donc quelque part il y avait cette idée de boucler la boucle.

Quel est donc la transition/différence avec votre nouvel album Le Chat et autres histoires ?

Là, avec Le chat et autres histoires on est dans un univers beaucoup plus pop. Il n’y a pas du tout de samples, et j’ai absolument tout composé, j’ai joué de tous les claviers. Il y a également beaucoup plus de refrains, qu’il s’agisse de refrains chantés par moi ou par d’autres personnes. A vrai dire, c’est assez nouveau dans ma démarche artistique aussi bien dans le genre abordé que sur la manière de s’y prendre sur le fond.

Vous n'étiez pas forcément instrumentaliste à vos débuts, j’ai cru comprendre que progressivement vous l’êtes devenu, est-ce que Le Chat et autres histoires est l’album témoin ?

Disons que je suis autodidacte, comme pas mal de personnes qui ont commencé dans le hip-hop, et je me suis nourri, éduqué, en fouinant car je suis un gros collectionneur de disques. Et c’est en écoutant des dizaines de milliers de disques – aussi parce que je suis un énorme geek des synthés – que j’ai eu cette curiosité-là. Pour cet album, c’est vrai que je me suis beaucoup intéressé aux instruments; savoir précisément quelles instrus étaient utilisées sur tel ou tel album, et j’ai refait trois ans de conservatoire en amont de l’album, parce que je trouvais très honnêtement que j’avais un certain nombre de limites sur le plan de la composition. Mon but c’était vraiment de développer l’aspect technique, mais je reste à la base un passionné de musique, et c’est de cette manière que j’ai appris. Mais c’est toujours bien de s’instruire sur la musique, et de savoir le plus de choses possible.

L’orientation pop/indé, était-ce déjà un projet que vous aviez en tête depuis un moment ?

Disons que dans tout ce que j’ai samplé avant, il y avait toujours des émotions et une certaine tension entre le beau et le triste. En même temps, et c’est vrai que la plupart des personnes dans le band sont toutes issues de la pop indé. Ils m’ont fait découvrir des groupes, j’ai écouté beaucoup de choses que je n’écoutais pas avant, et je pense que petit à petit ça a modifié et transformé mon oreille. Mais ça correspond globalement à une évolution logique, car j’écoute beaucoup de styles de musiques analogiques, à commencer par le jazz, la musique brésilienne, et en fin de compte il y a des points communs évidents. Pour le rap qu’il soit US ou français, ça fait 10 ans que je n’en écoute plus.  

Vous parlez de jazz et de vos influences artistiques stricto sensu, qu’est-ce qui vous intéresse dans le jazz japonais si on prend l’exemple du Très Jazz club, votre label de réédition ?

Oui, c’est vrai que je m’y intéresse dans le cadre de la réédition notamment. Parce que je réédite des artistes pas nécessairement connus. Ce que j’apprécie dans le jazz japonais c’est l’utilisation du piano électrique par rapport au piano traditionnel. Tout le jazz japonais n’est pas comme ça, mais j’aime beaucoup le jazz spirituel et des morceaux très longs et je m’y retrouve totalement. Mais ce qui est aussi intéressant c’est que finalement c’est un genre relativement peu connu auquel la plupart des publics se désintéresse ; surtout pour les européens et même au Japon c’est compliqué. Au final, et à titre de comparaison, le jazz anglais avait un peu le même problème car il est resté longtemps dans l’ombre du jazz américain. Et c’est pour cette raison qu’il y a plein de musiciens en jazz anglais qui n’ont pas eu l’opportunité d’avoir la carrière qu’ils méritaient, précisément parce qu’il y a toujours eu une forme de légitimité d’un style sur un autre, un peu arbitraire, et donc un complexe. Au même titre que le rap français a développé une forme de complexe par rapport au rap US et je pense qu’il y a eu ça au Japon avec le jazz, une forme de domination culturelle. C’est pour ça que je trouvais intéressant de rééditer des albums de jazz japonais, je me suis dit qu’il y avait du travail à faire pour transmettre, et porter à la connaissance du public un style à part entière qui méritait sa place.

Que pouvez-vous nous dire sur la figure du chat ? Elle est récurrente dans votre carrière.   

J’aime tous les animaux, en revanche je n’aime pas du tout l’espèce humaine (rires). Et il se trouve que j’ai un chat, et c’est celui qui justement figure sur la pochette de l’album. Et je trouve ça vraiment cool de voir mon chat partout ! Si j’avais eu plus de moyens, j’aurais fait des 4x3 dans le métro (rires). C’est un truc assez dingue ! Et en fait, le sujet de cet album c’est plus de prendre du recul par rapport au personnage de Fuzati et de se mettre dans la peau d’un écrivain. C’est d’ailleurs pour cette raison que le premier morceau s’appelle « Préface » ; parce qu’il est composé de plein d’histoires et c’est un peu la reprise du cliché de l’écrivain qui est avec son chat ou sa muse – qui est généralement toujours très jeune – et cette référence récurrente au chat, ça correspond aussi au premier son que j’avais fait sur une mixtape qui s’appelait le chat. Là je l’ai repris et je l’ai modifié un peu, pour vraiment avoir une histoire à raconter... Quant à l’album, il aborde surtout le thème de l’égo au sens où aujourd’hui tu as le sentiment que chacun est sa propre star, en se mettant en scène sur les réseaux sociaux, Instagram, en passant son temps à faire des selfies et l’album interroge ce phénomène : quelle est l’histoire que toi, personnellement, tu as à raconter ? Et les gens sont tellement auto centrés qu’ils racontent leur histoire mais il n’y a quasiment rien d’intéressant. Je ne cherche pas à donner une leçon, mais c’est un constat. Et à la fin, je dis « Allez leur dire à tous qu’ils ne sont pas des chats », parce qu’en tant qu’être humain, on n’a qu’une vie et que l’on a autre chose à faire que de se prendre en photo (rires) il n’y a pas de réincarnation possible !

Quelque part, ça rentre dans la droite lignée de la conception que vous avez de la célébrité, de votre refus de paraître à visage découvert, et finalement de manière générale d’être peu présent, peut-on dire que c’est autobiographique ?

Oui, ça l’est complétement, même si Fuzati c’est moi poussé à l’extrême ! Après c’est aussi pour ça que je suis peu, voire pas du tout, sur les réseaux sociaux, car ça ne me correspond pas, et je ne comprends pas. Ce genre de mise en avant (…). Plein d’artistes font ça, partagent tout sur Instagram, ce n’est pas ma manière de vivre.


Qu’est-ce qui ressort de votre collaboration sur cet album avec ces artistes pop ?

Il y a donc Xavier Boyer (Tahiti 80) et Jérémy Orsel (Dorian Pimpernel) et ces deux mecs ont des voix absolument extraordinaires. C’est vrai qu’ils ont ce talent, qu’il conserve aussi bien sur scène qu’en studio – ce qui n’est pas toujours le cas – et comme je te le disais toute à l’heure, c’était important pour moi d’être sur des beaux refrains, des refrains travaillés. Mais Jérémy Orsel a une voix incroyable et elle fait aussi la différence sur cet album, que ça soit sur « Cosmonaute » ou « Feuilles Volantes », il amène un côté pop super important. Pour Xavier Boyer, je lui ai écrit un refrain en anglais, car ça me semblait assez naturel, et c’est un exercice auquel je voulais me livrer. Faire sonner la langue anglaise alors que je ne maîtrise pas nécessairement bien l’anglais mais c’était un challenge ! De la même manière que sur certains refrains j’ai utilisé du vocodeur, parce que c’est un instrument que j’aime bien et qui n’est pas tellement mis en avant. D’ailleurs, il a été très utilisé par Herbie Hancock que j’aime beaucoup, et d’une certaine manière c’est aussi une référence implicite. D’ailleurs à ce propos, les gens ont tendance à confondre auto tune et vocodeur, alors que ça ne sonne pas du tout pareil ! Personnellement je ne suis pas fan, mais le vocodeur c’est autre chose, c’est plus mélodique, d’ailleurs ça avait été utilisé par Air sur leur premier album.

Aujourd’hui votre public a-t-il changé ? Pourriez-vous le définir ?

Je pense que mon public est assez jeune, et c’est plutôt positif car ça veut aussi dire que je sais me renouveler et que ce public précisément n’a pas forcément connu l’époque Klub des Loosers, et c’est aussi une façon de se dire que quelque part je suis dans la durée. Toute à l’heure, on parlait de transmission, et justement je me dis que justement c’est peut-être un parent qui leur a transmis. Parce qu’aujourd’hui, c’est aussi l’enjeu dans l’industrie musicale, c’est de durer. Tu peux arriver, tout défoncer en un mois, puis disparaître. Mais s’inscrire dans la durée, c’est compliqué. Ce qui me fait plaisir c’est de voir également qu’il y a des gens qui vieillissent avec ma musique. Récemment, j’ai vu des gens, des darons, qui emmenaient leur fils qui avait 13 ans à un mes concerts, donc tu prends un coup de vieux c’est évident (rires) mais tu dis que c’est bon ! En tout cas je n’ai pas une typologie de public.  

Et mise à part la musique, avez-vous des projets artistiques, notamment littéraires ?   

Fuzati : J’écris à titre personnel, et je n’exclue pas que ça vienne un jour ! Parce que quand même ça me ferait chier de mourir sans avoir publié un livre (rires). Mais je pense que j’y viendrai, comme je suis venu progressivement du sample à la composition. Et puis qu’importe si mon livre n’intéresse pas les gens, je le ferai avant tout pour moi, car je suis un putain de sale égoïste (rires).


Autres articles

 

 

 

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out