Sylvain Rifflet : « J'ai voulu être dans le beau »

Entretiens - par Florent Servia - 12 octobre 2017

© Sylvain Gripoix

© Sylvain Gripoix

Il aime surprendre, donner à sa carrière le ton de la surprise répétée. Cette fois, Sylvain Rifflet est parti de Focus de Stan Getz, enregistré avec orchestre à cordes en 1961. En partant de la même formation, avec un batteur plus présent (Jeff Ballard), le saxophoniste a réalisé un rêve de jeunesse avec Refocus, longue ballade poétique qu'il a composé aidé de Fred Pallem (Le Sacre du Tympan) aux arrangements.

Pourquoi avoir toujours eu envie de reprendre ce disque, depuis l’adolescence ?

Ca vient de ma culture d’enfant, de ce qu’écoutaient mes parents. Mes parents écoutaient de la musique classique. Quand j’ai entendu Focus, une jonction entre le monde du classique et celui du jazz s’est opérée. La jonction me faisait rêver. Ce n’est pas qu’il y ait des cordes en simple accompagnement, mais une matière. Elles ont une fonction. C’est un dialogue à deux entre les cordes et un soliste. C’est ça qui me faisait rêver. De ne pas être dans un rapport tapis d’accompagnement sur lequel tu fais des phrases par-dessus. Le fait de pouvoir avoir un dialogue avec une unité aussi singulière qu’un orchestre ça me faisait triper. Ca vient vraiment de l’héritage familial.

C’est pour faire plaisir à vos parents que vous avez fait ce disque, en fait !

(rires). C’est pas bête ! Je n’avais pas vu ça comme ça, mais peut-être bien, oui ! Ils ont toujours écouté mes disques, après il y en a qui leur plaisent et d’autres moins.

Et justement, qu’ont-ils dit de celui-ci ?

Ils sont emballés ! Tu as surement raison ! C’est marrant ! Pour une fois on peut se raccrocher à une instrumentation. Il n’y a pas d’instruments bizarre, des métaux traités, des casseroles… Là il n’y a que des violons. C’est pas compliqué ! Au moins c’est clair, tu sais à peu près quel son ça va faire !

Pour un saxophoniste, l’orchestre à cordes est un fantasme. C’est jouissif ! Il ne faut pas chercher de raisons intellectuelles.

Qu’est-ce qui est jouissif ?

Le son que produit un orchestre à cordes. Rien que ça ! De sentir tous ces gens derrière toi, mais avec douceur. Dans un big band tu es obligé de passer un cran. Alors que l’orchestre à cordes offre un écrin ! C’est comme si tu demandais à un architecte de te construire la maison de tes rêves ! Charlie Parker and strings ne me fait pas rêver. C’est génial et inatteignable mais je marche dans le dialogue. Je m’en sors si autour de moi il y a une matière qui me nourrit. Je n’ai pas le réflexe d’improvisateur. J’ai travaillé le fait de réagir à des choses, d’être dans l’interaction ! Dans le contexte de l’interaction je suis à l’aise. Dans Refocus je ne fais pas tellement de solos sur un orchestre qui relève de l’accompagnement. Si on donnait la possibilité aux gens d’écouter la musique sans le sax, ça marcherait sur quasiment tous les morceaux. Il n’y a presque pas besoin du sax ! D’ailleurs, c’est ce que je me suis dit après avoir enregistré les cordes !

Pourquoi l’avoir enregistré à ce moment là de votre vie ?

De contexte. Lors des Victoires du jazz, j’ai glissé mon envie à Nicolas Pflug, le directeur artistique de Blue Note, de faire un disque autour du Focus de Stan Getz. Mais c’est peut-être aussi une histoire de maturité. C’était l’avis d’un journaliste en tout cas.


J’ai un parcours bizarre du point de vue du soliste. Mes groupes ne sont pas connus pour mes solos de saxophone. Et pourtant je joue dans plein de groupes et avec pleins de gens ! Et que du jazz ! Je n’assumais pas, je n’étais pas prêt à ça ! Je suis plus à l’aise maintenant.

Vous insistiez sur l’interaction, l’ensemble, mais c’est vrai que vous êtes devant !

Je continue de me cacher (rires). Mais c’est vrai que je ne suis pas un grand amoureux des solos de saxophone. Ca ne m’a jamais fait rêver. Je ne suis pas un fan de Brecker, par exemple. Ca m’impressionne mais ça ne me touche pas profondément. Getz me touche parce qu’il un truc d’anti-héros, d’anti-saxophone d’une certaine manière, tout étant un maître de l’instrument. Il lui suffit d’une note pour que je trouve ça magique. Souvent il se contente de la retenue et de la simplicité et c’est toujours juste ! C’est pareil pour tous les instrumentistes. Je suis plus impressionné par Tom Harell que Randy Brecker qui joue plein de notes. Je suis toujours impressionné par les gens qui arrivent à faire sortir leur personnalité avec peu. Benjamin Flament est invraisemblable, par exemple. Il a créé son instrument, le métal-o-phone, ce qui est une prouesse technique, il a une personnalité avec ça ! Jocelyn Menniel, lui, s’est développé une personnalité avec un instrument traditionnel, la flûte traversière.

Vous placez l’originalité au premier plan !

S’il y a un truc à retenir de moi, c’est bien ça ! C’est juste que je n’ai pas envie de donner à manger aux gens la même chose que la taverne d’à côté. Quand je cherche de la musique à écouter, en dehors des trucs où historiquement je prends du plaisir, je suis touché par des musique où je me demande quel est ce son, comment c’est conçu… Quand je me dis que j’ai jamais entendu ça, ça me donne des frissons. Alors j’essaye de m’appliquer ça à moi-même ! Dans mon travail au quotidien, j’essaye de ne pas faire la même chose que ce que j’ai fait la veille. C’est un leitmotiv, un objectif avoué !

On ne sait jamais ce qu’il va se passer avec vous !

Parfait ! Mais là je suis dans la merde. Il est difficile de se renouveler. Là je le sens. J’ai pris un petit coup derrière la tête et il va falloir que j’aille chercher des sources d’inspiration ailleurs que dans mes ressources propres. Je n’écoute pas de musique en ce moment.

Quel a été votre rapport à Focus pendant la conception de l’album ?

Zéro ! Je n’ai pas écouté le disque pendant six mois. Ce qui ne m’était pas arrivé depuis longtemps, puisque c’est vraiment l’un de mes disques de chevet. Je l’écoute tout le temps. Mais j’ai fait un plan du disque, un menu. Et les deux premiers morceaux de Refocus sont d’énormes clins d’œil aux deux premiers de Focus. Sur les autres morceaux, il m’est arrivé de réappliquer des processus de composition que je soupçonnais Stan Getz d’avoir utilisés. Par exemple, « Nightrider », dans Focus est construit avec des sol et des ré. J’ai utilisé ce processus dans « Egyptian Riot » tout en disant que dans Focus il y a le côté flamenco alors qu’il était hors de question pour moi de reprendre ça, puisque ça correspondait à une mode de l’époque des années 60. Il y avait eu « Sketches of Spain »… Mais ça m’amusait de faire un morceau arabisant. J’ai donc cumuler ces deux données qui me reliaient à Focus dans un même morceau. Mais à part ça, j’ai tenu l’album le plus loin possible. Quand Verve m’a dit oui, je me suis d’ailleurs dit que j’étais taré, que j’allais me faire tomber dessus !

Vous permettez aux gens de découvrir l’album de Stan Getz. C’est déjà une raison suffisante. Je trouve Refocus plus à fleur de peau.

C’est romantique. Baroque dans l’esprit, dans le sens où c’est un disque anachronique. Je me suis d’ailleurs raccroché au fait que Getz est has been quand il fait ça en 1961. Cette époque c’est Newport, c’est Coltrane, Ornette… Et lui il enregistre son truc fleur bleue avec des cordes ! Bon, après il lance une petite révolution avec la bossa. Mais c’est fou de faire ça Focus au moment où tous les sax veulent mettre leur bec à l’envers et jouer comme Coltrane.

Je me suis dit que pour moi aussi c’était n’importe quoi de faire ça aujourd’hui. Esthétiquement, commercialement, économiquement… Tout est à contre-sens. On est vingt ! Enregistrer un saxophone avec des cordes alors qu’aujourd’hui tout le monde écoute Shabaka Hutchings qui fait groover les gens. Avec moi c’est mort si tu veux danser.

Bon, plusieurs personnes m’ont dit que je n’aurais pas dû appeler le disque comme ça. Mais pour moi c’était impossible. Je ne l’aurais pas fait autrement. Tout comme je ne l’aurais pas fait sans être sur le label Verve, comme Getz à l’époque. Je ne peux partir d’un truc que j’adore pour en faire un truc à moi et renier l’inspiration… Ca aurait été de la malhonnêteté intellectuelle. Je revendique la filiation. Le sens de Refocus, après tous les disques que j’ai fait ces dernières années, était de me recentrer sur une période de ma vie où j’ai découvert le jazz. Je trainais beaucoup avec Thomas de Pourquery. On allait déjeuner chez son père, rue Bréguet, d’où le titre du deuxième morceau de l’album.


Comment avez-vous travaillé votre jeu pour l’occasion ?

Le son, c’est là où j’en suis aujourd’hui. Entre aujourd’hui et il y a quinze ans, mon son a énormément évolué ces dernières années. C’est la première fois que je change de bec. J’ai travaillé toute la troisième octave, c’est-à-dire le travail de l’aigu du saxophone. Sur le disque je le fais à quelques endroits, ce son saturé dans l’aigu. Tu te demandes comment c’est possible de faire ça. En fait je fais un espèce de canard contrôlé. Je ne le faisais pas il y a un an et demi. Ca n’a jamais été sur aucun de mes disques. Ca, puis je me suis mis à faire des ¼ de ton. J’ai l’impression d’avoir trouvé une identité avec mon instrument que je n’avais pas avant. Quand on me dit que je suis mûr, je pense que ce n’est pas complètement faux. Mais je n’ai pas particulièrement façonné mon son pour ce disque !


Ca m’a donné envie de retourner aux mélodies, être dans le lyrique. C’était un objectif. Je voulais être dans le beau. Je cherchais l’évidence. Être le plus direct, en touchant la bonne note au bon moment. Avoir la bonne intention… Dans les autres disques je me posais moins la question de l’intention. Je disais ok là on met un solo de sax, là un autre… Là… Vu qu’il y a neuf morceaux, j’ai été obligé de me donner des intentions, des gestes sur les solos. Par exemple, dans « une de perdue, une de perdue », je ne joue pas du tout de la même manière dans l’introduction que dans celle de « Echoplex » où je suis dans un contre-chant par rapport à ce qui est autour. Dans « Une de perdue, une de perdue » j’utilise des harmoniques dans un truc presque atonal, chelou, en contre de la belle simplicité de ce que joue l’orchestre, presque pop. C’est les trucs de Fred Pallem ça ! C’est sa composition ! J’utilise le sur-aïgue, des phrases un peu cassées. Ce morceau, je le connais depuis 20 ans. Et les principales versions que j’ai entendu sont jouées par Mederic Collignon. Donc ça va, j’ai de la marge !

De quoi vous êtes vous inspiré hormis Focus ? Qu’avez-vous écouté en préparant l’album ?

J’ai de toute façon continué à écouter beaucoup de musique minimaliste (philip Glass, Steve Reich,  Mais je ne suis pas certain que ça s’entende dans ce disque ! Des fois, je me demande si en terme d’unité compositionnelle ce disque est bien foutu. Le fait d’être parti de Focus avec les deux premiers titres, provoque une petite cassure à partir du troisième titre. Au 3ème on revient à des choses plus proches de ce que je fais d’habitude. Quoique le pont de « Rue Bréguet » a aussi un côté minimaliste. Minimaliste moins le quart, comme on dit ! Sur « Another from C » ou « Harlequin on the strings », je me retrouve plus en tant que compositeur. C’est plus américain dans le côté contemporain 20è siècle.

Cette musique est une super matière pour improviser par-dessus. Je suis un peu lassé du rapport classique à l’improvisation entre un trio de jazz et un soliste. J’aime bien quand d’un point de vue formel il y a un truc qui impose une direction à l’improvisation. Avec un point à atteindre. J’aime bien quand il y a du poids dans l’écriture et qu’il y a quelque chose sur quoi je peux m’appuyer. Avec Mechanics on avait vraiment poussé le bouchon hyper loin là-dessus. Maintenant on improvise comme si on jouait de la musique minimaliste. On se met dans ce son là !

Pour suprendre tout le monde, vous devez faire un album de bop la prochaine fois !

Je ne sais pas si j’en suis capable ! Et puis ça va emmerder tout le monde, non ?

Avec qui pourriez-vous monter un quintet ?

Des américains ? On peut faire du bop chelou un peu ? Matt Mitchell au piano. Jochen Rueckert ou Rudy Royston à la batterie, au choix. Contrebasse, il n’y a pas à discuter. Simon Tailleu ou Florent Nisse ! On ne va pas prendre que des américains ! Et à la trompette, Avishai Cohen ou Ambrose Akinmusire ! En terme de son, le mieux c’est quand même Verneri Pohjola. Mais c’est pas bop du tout ! Il va me regarder bizarrement ! Mais je crois que je ne suis pas capable techniquement. C’est dur de jouer du be bop ! Tu écoutes l’autre fou, Baptiste Herbin ! Je peux pas faire ça moi. Il joue vraiment be bop !


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