Le futur avec Isaiah Sharkey

Entretiens - par Florent Servia - 25 janvier 2017

© Margot Vonthron

© Margot Vonthron

Rares sont les festivals qui se prêtent encore au jeu de la découverte et de la prise de risque. A Jazz en tête, à Clermont-Ferrand, c’est une habitude. Nous l’avons constaté à l’automne dernier avec le prodige Isaiah Sharkey, guitariste de D'Angelo et Chris Dave, programmé en tête d’affiche pour la clôture de l’évènement et amplement recommandé par le programmateur, Xavier Felgeyrolles. 

On ne sait presque rien de lui. Pas une vidéo sérieuse, pas un album à écouter. Il va s’en dire que les interviews sont conséquemment inexistantes. Isaiah Sharkey est encore un génie vierge médiatiquement. Sa place, il l’a doit à Chris Dave aux côtés duquel il était venu en sideman au festival quelques années plus tôt. Devant son talent indéniable, le programmateur s’était depuis promis de lui accorder une place de choix, en leader, sur la scène de Jazz en Tête. D’Angelo a confirmé ce flair en l’appelant, entre temps, pour l’enregistrement et la tournée de Black Messiah. Comme ce dernier, le guitariste chanteur excelle dans une neo soul instinctive où le feeling règne en adoration. Il passe aisément du r&b au jazz, en citant des standards à la pelle. A 27 ans, Isaiah Sharkey a déjà vécu les grammys et passé une bonne partie de sa vie sur scène. Trois notes suffisent à comprendre ce don qui l’arme d’une facilité déconcertante à l’instrument. 

A Clermont-Ferrand, sa seule date française, Isaiah Sharkey avait choisi de venir en trio avec  William K. Baggett (basse), Paul D. Hall Jr. (batterie), deux camarades de Chicago, leur ville natale et de toujours. 2h30 durant, le guitariste s’est amusé avec son instrument, privilégiant le plaisir brut au show millimétré. Après le concert, la cohue, les autographes et une interview pour Djam, à une heure du matin, dans une chambre d’hôtel, pour en savoir plus, avant la sortie de l’album, courant 2017.

Depuis quand es-tu musicien ? Tu donnes l’impression d’avoir ça très ancré en toi. 

J’ai commencé à jouer à quatre ans. Mon père m’a donné une guitare. Mon père et ses frères avaient un groupe qui s’appelait The Fugitives, pendant les années 60-70 à Chicago. Je viens donc d’une famille très portée sur la musique. Il y a toujours eu de la musique et des disques à la maison. J’observais mon oncle et mon père faire de la musique. Je savais depuis que j’étais un petit garçon que je voulais jouer de la guitare. Mon père m’en a donc acheté une. Je ne la lâchais pas ! J’ai écouté beaucoup de disques également. J’essaye de répéter ce que j’entendais. Et j’ai grandi avec l’Église… Mon père a aussi été pasteur ! J’y ai appris le répertoire gospel. J’ai donc commencé à jouer avec des artistes gospel, au moment où je commençais à fréquenter des clubs de jazz. J’allais m’asseoir au Velvet Lounge. Fred Anderson, un saxophoniste, en était le propriétaire. C’est un super saxophoniste. Je me suis construit comme ça un bon petit catalogue de morceaux de jazz. Après ça, je me suis tourné vers le r’n’b, la soul ou le funk, aux côtés de différents artistes. 

Et tout se mélange maintenant ! À part le répertoire, qu’est-ce que cela t’a amené d’aller à l’église et de jouer du gospel ? 

Ca a été un très bonne formation d’un point de vu spirituel, de l’âme et de sa connexion avec Dieu, notre créateur. Cela m’a aussi permis de comprendre la passion et le cadeau dont Dieu m’a béni (les deux autres acquiescent). Je ne prends pas ça à la légère. Cela aide à comprendre d’où cela vient et cela permet de donner, de comprendre que le cadeau que Dieu m’a fait est de donner, de bénir les gens, de les faire se sentir bien, à propos d’eux-même, de leur vie… de tout ! Il faut pouvoir aider les gens à traverser les épreuves de leur journée, leur permettre de s'échapper de leur journée et sourire grâce à ma musique. L'affect est important pour un musicien. 
 

 Vous acquiescez tous deux à ces paroles… 

Paul D. Hall Jr. : Oui ! Je suis totalement d’accord avec ça. La musique est une langue universelle. À travers la musique, on peut sentir ! Sentir d’où vient une personne, sentir l’émotion qu’un musicien partage à son public. Grandir à l’Église m’a appris à toucher les gens, par l’émotion, par un feeling qui te fait aller là où tu es à l’aise, où tu peux vraiment faire sortir cette émotion. Ce soir, il était question de cela, de ne pas rester dans le chemin que tu avais prévu pour se rejoindre sur une vibe. C’était génial ! 

J’ai remarqué que vous riiez sur la fin, parce que vous ne saviez pas quand Isaiah allait s’arrêter ! 

Paul : [éclats de rire] C’était nerveux ! Ce rire témoigne aussi de notre admiration. Isaiah nous surprend toujours ! Et même si nous jouons avec lui, nous sommes fans de lui. Quand tu penses avoir tout entendu, il y en a encore ! [rires] 

Ici les gens restent assis pendant les concerts.

Nous aimerions que les gens sentent ce que nous faisons, pas qu’ils l’analysent ! Il ne faut pas combattre son feeling, si tu as envie de taper du pied ou applaudir, fais-le ! Il n’y a pas de règles, suis ce que te dicte ton âme, ton esprit. Il est question de réagir et de passer un bon moment. Je crois que c’est ça, la vie. 

On sent que tu t’amuses beaucoup à citer des grands musiciens, tout en regardant si les gens réagissent, reconnaissent… Quand tu citais puis que tu t’arrêtais en fixant le public, attendais-tu que le public crie le nom du morceau, de l’artiste ?

Isaiah : Non, c’était surtout de l’humour pince-sans-rire. J’aime surtout m’amuser. En tout cas il n’y avait rien d’intellectuel dans ce petit jeu. 

William K. Baggett : C’est un comédien ! Il joue beaucoup avec le public en général. C’est du divertissement. Nous pensons le public comme une partie à part entière du spectacle. Nous les incluons dans ce que nous faisons. 

Vous jouez ensemble depuis longtemps ? 

Ça a commencé avec Will ! Nous nous connaissons de par nos familles. Nos pères ont grandi dans le même quartier. Son père avait un groupe et mon père aussi. Il y avait de la compétition entre les groupes en villes, mais c’était amicale. Ils étaient très proches, très jeunes. Mon père était un très bon pianiste et son père, un très bon bassiste… 

J’avais un groupe avec mes frères et mon père, il s’appelait Isaiah Sharkey and the Family Tree [rires]. Je devais avoir 13-14 ans. Nous avions enregistré un album, principalement des reprises de Wes Montgomery et de George Benson ou des compositions. Will était le bassiste du groupe. À partir de là, nous ne nous sommes pas arrêtés. 14 ans plus tard, nous jouons toujours ensemble ! 

J’ai rencontré Paul en 2002, à l’Église. Nous étions aussi très jeunes. Il m’a dit « tu joues de la guitare, moi de la batterie, c’est cool ! ». [rire de Paul]. Mais nous n’avons pas joué ensemble avant nos 18 ans ! Nous avons jouer à l'Église pendant plusieurs années, tous les trois, avec un organiste. C’était génial. C’est là que nous avons développé tous nos automatismes ensemble. Nous avons rapidement commencé à faire d’autres concerts. Cela fait un bout de temps que nous jouons ensemble et dans de nombreux contextes. 

Isaiah, qu’as-tu appris de D’Angelo ? 

De nombreuses techniques d’enregistrement, un nouveau regard sur le hip-hop et le funk, particulièrement en ce qui concerne Jay Dilla, qui influence énormément D’Angelo sur le rythme, la batterie, un jeu derrière le tempo qui affecte la signature de Dilla et, après coup, de D’Angelo. On entend cela dans James Brown, les Funkadelic, James Brown… J’ai beaucoup appris avec lui ! D’Angelo est une encyclopédie ! Il en sait tellement sur l’histoire de la musique. Il écoute les Beatles, Herbie Hancock, Jimi Hendrix, The Eagles… 


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